Après les contes, le temps des comptes ?

Le Premier ministre anglais vient de faire une annonce délicieusement ambiguë : il se propose de consulter ce bon peuple insulaire et, par conséquent singulier, sur l’opportunité de demeurer membre de l’Union européenne. Cette offre d’un referendum, auquel semble-t-il, une importante fraction de la population aspire, est assortie d’un préalable. Il n’y aura consultation que si la majorité actuelle (qui semble à ce moment précis, un peu plombée) sera reconduite lors des élections générales prochaines. Quasiment un referendum sur la tenue d’un referendum. Ce n’est plus l’expression d’une vision du monde mais une manche dans une partie de billard.


L’EUROPE : LE MYTHE ET LA RÉALITÉ

Il n’est pas possible de parler de l’Europe d’aujourd’hui sans rappeler le chemin qui nous y a mené. A l’origine, un groupe d’hommes et de femmes novateurs, Allemands, Belges, Français, Italiens, Luxembourgeois, Néerlandais, les uns, politiques, les autres, hauts-fonctionnaires. Surplombant ces individualités, toutes de qualité, deux hommes d’Etat, Konrad Adenauer, Charles de Gaulle. Tous et toutes persuadés que seule une union des peuples d’Europe pouvait effacer à jamais des antagonismes séculaires et installer un continent dans les relations internationales.

Tous blessés, tous meurtris, aussi bien matériellement que civiquement, ils ont compris que rien ne se pouvait sans la main tendue de la France à l’Allemagne. Une accolade que seuls ces deux géants d’après-guerre pouvaient se permettre. Mais il leur était difficile, voire quasiment impossible, de proposer un ensemble politique, une espèce de "nation européenne", à des nations victorieuses ou vaincues, alors que les ruines d’une guerre atroce étaient encore visibles presque à chaque coin de rue. Difficile aussi d’imaginer ne serait-ce que la forme, voire les formes que cette association devrait ou pourrait prendre.

Bien sûr, les hommes d’Etat avaient un schéma provisoire en tête, mais les hauts-fonctionnaires aussi. Deux modèles , l’un et l’autre plus des ébauches intellectuelles que des projets parfaitement définis. Pour les uns, une association respectant chaque Nation , son passé, ses coutumes, le chemin historique qui les avaient conduits à être. Une association, mais bien au-delà d’un simple arrangement commercial, d’un marché commun, d’une organisation de libre change. Pour les autres, un Etat fédéral , dont la forme serait à étudier mais, en tout état de cause, plus voisine de la structure des Etats-Unis d’Amérique que de celle de l’Allemagne de l’Ouest, voire du Commonwealth. Deux possibilités, deux écoles, deux visions du monde. Crucial, le débat pourtant n’a jamais eu lieu et aujourd’hui encore une bonne partie des problèmes que rencontre ce mythe qu’il est convenu de baptiser Europe proviennent de cette absence de clarification.

Pas de choix exprimés publiquement, pas de politique et, par conséquent, pas de stratégie. Les dirigeants qui se sont succédés ont laissé faire même si, comme le Général, ils n’ont pas manqué d’exalter la Nation. En outre, par crainte de réveiller des antagonismes entre peuples encore traumatisés, ils ont volontairement masqué toute mesure à porte sociétale sous un manteau technique. Ce fut le cas, de mesures apparemment techniques comme le pool charbon-acier, de l’ouverture des frontières, puis des harmonisations de réglementation, de l’appareil de gouvernance (les lois) ensuite. Elles ont peu à peu créé un appareil commun d’aspect purement fonctionnel dont le contenu politique (en ce qu’il façonnait peu à peu un corps de législation supra national) était invisible aux yeux de la plupart des citoyens.

Cependant, à mesure que le temps passait, le contenu politique de chaque mesure devenait de plus en plus apparent. Et la limite de la mascarade a été atteinte par le choix de la monnaie commune qui a figé alors une Europe bâtie en dehors de toutes réflexion politique, c’est-à-dire en dehors de toute vision du futur. Cette manière d’opérer sans le dire a conduit à négliger, par exemple, le fait que la monnaie est un moyen et que sa gestion relève du domaine de la tactique. (Un détail mineur aux yeux de la technocratie,) Mais un moyen de quoi ? De cette inexistante politique économique commune et de sa mythique traduction opérationnelle en une politique fiscale intégrée. Cette accumulation de mesures sans relations entre elles, ce désordre, sont dus au refus, toujours implicite, d’ouvrir un débat sur la nature de l’Europe souhaitée. Dans le silence, le non-dit, la structure qui s’est peu à peu mise en place correspond à une vision fédérale au sens le plus pauvre du terme, c’est-à-dire le plus "a- démocratique" où le sens privatif du "a" constitue la caractéristique la plus évidente de la faillite de la gouvernance de l’Union européenne. Jugeons-en :

• une commission exécutive formée de vingt- cinq commissaires indépendants et inamovibles (tout au long de leur mandat) désignés après des tractations dans l’ombre, menées par les politiciens au pouvoir dans les pays membres, uniquement fondées sur des luttes d’influence. Grâce à la décision dite de l’unanimité, ces commissaires n’ont de comptes à rendre à personne
des décisions qu’ils prennent. Même si ; en apparence, ils en répondent devant le réunion des chefs d’Etat ou de leurs représentants qualifiés (les ministres) ;

• une commission de vingt-cinq juristes, aussi puissants et aussi irresponsables que les commissaires désignés ci-dessus et dont les décisions sont supranationales. Toujours choisis aussi arbitrairement que les précédents :

• une commission de vingt-cinq banquiers qui..., que..., bref voir-ci-dessus !

Certes du beau monde... mais aucun d’entre eux, elles, ne sont élus, aucun, aucune ne sont donc responsables devant un corps électoral aussi réduit qu’il soit, voire une assemblée. Sachant que les différents textes qui organisent leurs pouvoirs leurs donnent des compétences qui ont priorité sur les décisions nationales, on ne peut être que confondus de l’irresponsabilité de ceux qui ont organisé ce festival de négations démocratiques.

Comment alors imaginer, même dans les rêves les plus fous, que des mesures prises et mises en œuvre dans ces conditions puissent se traduire par un "mieux" commun ? Tout au plus, nous pouvons nous attendre, à des constructions corporatistes, inspirées par les lobbies qui sont assez puissants pour se faire entendre par les cuisiniers, seraient-ils juste des gâtes-sauces.

Ah, direz-vous, il y a le Parlement ! Bien, soyons sérieux, parlons de réalité !

En résumé : un régime de technocrates indiscutés, irresponsables qui exercent leur influence au gré du hasard, relayés par une multitude bureaucratique. Celle-ci, bien sûr, bureaucratise sans réellement se poser de questions quant à la cohérence des textes... comment dire, concoctés, proposés, imposés ? Un qualificatif, au moins, ne peut être employé : démocratiquement adoptés.

Bref, une forme implicitement choisie qui cohabite avec un autre univers où se déroule un combat permanent d’affirmation de la puissance relative des
Etats-membres. Mais que ce sujet soit l’unique objet des démarches de chaque gouvernement est le signe indiscutable de la faillite de l’idée européenne.

Mais de quoi s’agit-il ?

OUI, DE QUOI S’AGIT-IL ?

L’idée initiale, quelle que soit la forme sous laquelle elle devrait être réifiée , était de parvenir à fonder à terme, une association économique, financière, scientifique, sociale très étroite.

Parvenir quasiment à l’intégration d’un nombre limité d’Etats de l’Europe continentale. Dès le départ d’ailleurs, tous, la République fédérale, les trois Etats du Benelux, l’Italie et la France, savaient que cette combinaison n’était possible que dans une atmosphère acquise à la compréhension, à l’amitié même, entre l’Allemagne et de la France. Ce duo, conscient de la présence et de la participation des "autres", savait que par construction, il constituerait la colonne vertébrale de l’association envisagée. Quelle qu’ait été la philosophie politique qui animait les pères fondateurs (et qui se traduisait dans l’idée qu’ils avaient de la future gouvernance : Europe des Etats ou Europe intégrée), ils étaient tous conscients de cette réalité.

Mais il est impossible de parler d’Europe sans tenir compte de la présence de la Grande- Bretagne et de son regard sur le continent. D’une part, cette île n’a jamais consenti à se sentir, donc à se comporter, comme continentale. Tout au plus acceptait-elle l’idée d’une participation à une zone de libre-échange mais avec, d’autre part, un préalable : celui de torpiller toute relation privilégiée entre la France et la République fédérale qui l’aurait rendue impuissante sur le continent. A défaut de créer une ambiance permanente de zizanie, une seule alternative demeurait : faire de l’Europe une grenouille avide de grossir où l’influence du duo pourrait être réduite, voire détruite . Donc aux yeux de la Grande-Bretagne, il n’y avait d’autre alternative que de lutter à chaque instant de la construction en introduisant sur tous les plans tous les freins possibles pour empêcher l’Europe de devenir une entité puissante sur le plan international.

Le général de Gaulle était parfaitement conscient de cette analyse et du comportement prévisible de la Grande-Bretagne. C’est là l’origne de la raison pour laquelle, il s’est toujours opposé à l’entrée du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Malheureusement pour l’Europe et aussi pour la France, l’absence de débat sur la nature de l’Europe a entraîné l’existence de deux groupes de pensée. Pour assurer son pouvoir, le groupe qui tentait de promouvoir les "Etats-Unis d’Europe", désireux aussi de contre balancer à la fois la pensée gaullienne et la suprématie prévisible du duo franco-allemand, donc un jour, sans doute, de la République fédérale, a milité pour l’entrée de la Grande- Bretagne dans l’Union européenne. Quitte à en payer le prix fort : celui d’être obligé d’accepter la quasi totalité des revendications anglaises, toutes destinées à affirmer son influence, en affaiblissant les capacités opérationnelles de la structure.

L’évolution à laquelle nous avons assisté, et dont nous avons été les acteurs en même temps que les spectateurs souvent indifférents, présente deux caractères.

D’une part, à l’exception de quelques éléments techniques qui facilitent nos déplacements, quelques allusions à notre "étar d’européens", dans l’ensemble, en France en tous cas, l’Union européenne est ignorée.

D’autre part, quand, de temps à autres, elle nous apparaît, c’est généralement sous son aspect le plus négatif (augmentation du prix de l’énergie, attaques contre la SNCF, EdF, GdF, destruction de notre industrie de l’aluminium etc...).

Bref, quel que soit le regard que nous portons sur elle, cette Union européenne nous est au mieux étrangère, au pire une nuisance.

Une déception d’autant plus douloureuse que, nous savons tous que nous lui devons la paix et que cela nous manque de ne pouvoir influer sur ses choix et ses entreprises.

ALORS, L’EUROPE COMMENT ?

L’Europe reste donc à faire. Et, dans une certaine mesure, la récente intervention du Premier ministre de Grande-Bretagne peut nous donner l’occasion de la construire. Un vœu pieux peut-être. Mais il n’est pas interdit de rêver mieux que le pire. Voyons un peu, ce qui va, probablement, se passer.

Pour plusieurs raisons, le Premier ministre britannique invente la procédure du referendum éventuel. Tablant sur un euroscepticisme majoritaire qui aspire à s’exprimer, il lui en offre l’occasion en prime pour sa réélection ; la partie
intérieure de sa démarche. Il y ajoute les éléments d’une future négociation avec l’Union européenne qu’il y aura lieu de mener avec elle après les élections.

1 • Supposons qu’il sorte vainqueur des législatives prochaines et que le referendum soit effectivement proposé au peuple anglais. A dix contre un que la question posée comportera une alternative qui reposera sur la prise en considération (entendez, la capitulation devant) des trois points avancés pour justifier sa démarche. Une fois de plus, les Britanniques auront obtenu que leur position soit avalisée par l’Union européenne. Mais il est également possible que l’Union renâcle auquel cas, la Grande-Bretagne obtiendra un statut d’association équilibré (au sens du pâté fameux de cheval et d’alouette : composition à 50%, un cheval, une alouette) où, comme toujours jusqu’ici, les intérêts (entendez ses "droits") de Londres (et de la finance anglaise) seront exprimés, reconnus, satisfaits et ses obligations, (entendez ses "devoirs") une fois de plus, réduites.

2 • Supposons que la première partie se déroule comme prévu mais que, hypothèse certes improbable, l’U.E. rejette l’ultimatum (car c’en est un !) et renvoie sèchement l’ascenseur : "Vous voulez quitter l’Union ? Eh bien, libre à vous ! Cependant, les remarques que vous avez faites sont pleines de bon sens, nous allons donc les examiner mais avec un regard qui ne manifestera aucune sympathie pour des solutions avantageuses uniquement pour la Grande- Bretagne !" La chance d’une réédification de l’Europe.

3 • Supposons enfin que le Premier ministre perde son pari intérieur et, par conséquent la majorité. Certes, il est probable qu’il n’y ait pas de referendum mais le nouveau gouvernement aura à compter avec l’expression permanente d’un euroscepticisme toujours aussi important. Il est probable alors que la nouvelle administration fera immédiatement siennes les revendications qui viennent d’être énoncées. Avec le résultat prévisible d’une reculade européenne.

Mais le pire n’est pas toujours sûr. Les critiques britanniques même si elles ont pour but d’empêcher toute poursuite des tendances à la régulation s’appuient quand même sur une réalité : les accumulations de dysfonctionnements des organismes techniques et politiques de l’Union. Les problèmes soulevés risquent d’avoir un écho important dans l’opinion publique d’une part et les milieux du Parlement européen, d’autre part. En effet, elles posent publiquement le problème de l’absence de démocratie de l’édifice européen, plus précisément celui de l’irresponsabilité des organismes européens quant à d’éventuels contrôles qui pourraient être exigés par les populations. Bien sûr, nous votons pour élire des députés européens... mais les pouvoirs du Parlement ainsi élu relèvent plus de l’observation que du contrôle démocratique de l’activité des personnes et du bien fondé de leurs choix.

Jusqu’ici, plutôt que de se poser les problèmes réels de la gouvernance, de la place de l’Europe dans le concert international, de son influence sur l’évolution du monde, de la maîtrise du marché qu’elle représente, les technocrates qui en sont les gouverneurs ont multiplié des comportements destructeurs de l’idée originale. Cette mode, par exemple (ne parlons pas de politique), d’ouvrir l’Europe aussi bien à l’Est qu’au Sud en multipliant les adhésions sans rechercher quelque cohérence que ce soit. Cette tendance à la multiplication d’attributions de droits sans jamais les équilibrer par des obligations de devoirs, cette poursuite constate de suppression des législations nationales et leur remplacement par un Droit communautaire dont les objectifs et, par conséquent, les contenus n’ont jamais été soumis à quelque verdict populaire explicite que ce soit, autant de démarches apparemment incohérentes mais qui ont toutes pour effet de faire glisser l’institution européenne vers un organisme de libre échange. La négation même de l’idée européenne. En profitant des bouleversements que pourrait introduire la démarche britannique, la considération des problèmes qu’elle soulève devrait conduire à une remise en cause profonde de l’Union européenne. Quitte à passer par une contraction de son rayonnement à quelques nations. Cet "amaigrissement" pourrait être accompagné d’une tactique d’association offerte à celles qui ne souhaiteraient pas cette reconsidération des objectifs .Mais, comme toujours, la réforme de fond d’une institution est impossible : elle entraînerait trop de bouleversements sociaux et sociétaux pour être même envisagée. .. à moins de.. De quoi ?

Que faire ? Comment ?

Evident, mon cher Watson ! Comme François premier devant la Sorbonne dépassée : créer une structure parallèle à laquelle seront peu à peu dévolus les pouvoirs et les moyens de la précédente, vidée peu à peu de sa réalité . En l’occurrence, le "coup" du Collège de France.

La potion magique ? Une méthode de rénovation universelle !

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 10 mars 2013 (Date de rédaction antérieure : février 2013).