Abus de langage

"La parole", dit l’humoriste, "a été donnée à l’Homme pour déguiser sa pensée", mais il a oublié d’indiquer que le langage en était la matérialisation.
Une matérialisation ? Bien sûr avec toutes les déviances possibles et, en particulier la plus vénéneuse de toutes peut-être, l’abus de langage !


Il semble être devenu la règle et n’épargne rien, ni personne : depuis la crème qui vous rajeunit de vingt ans jusqu’aux prévisions de croissance. A croire que l’abus de langage est devenu l’essence même de toute expression... publique et/ou privée.

Ce qui amène, bien sûr, les "Humeurs stratégiques" à s’intéresser à son contenu, à son sens et aux raisons de son emploi.

UN CATALOGUE ? NON ! JUSTE QUELQUES ABUS... ABUSIFS !

Avant de nous poser la question du "pourquoi", flânons un peu dans l’univers des abus de langage. Il en est qui sont issus d’une méconnaissance de la langue et du sens des concepts qui sont désignés. Et tentons, au passage, de rétablir le sens dont nous pensons qu’ils ont été dépouillés.

C’est le cas de la confusion, quasiment générale, entre les trois piliers sur lesquels repose notre intelligence des événements et de leur évolution : la politique, la stratégie et la tactique. Une écoute, une lecture attentives des commentaires les plus éclairés se heurtent ici et là ce malentendu permanent.

• Quel que soit le domaine ou le sujet, la politique est une vision, le "pourquoi" des choix, des actes et des entreprises. La stratégie inscrit et développe la vision en la modelant en objectifs à atteindre. Cela fait, il faut passer à la réalisation, ce qui revient à créer la réalité. C’est alors l’univers de la tactique. Les deux opérations premières, aussi théoriques qu’elles paraissent, sont indispensables sinon les mesures et les actes qui les suivent sont autant de "gestes" sans relations entre eux. Il n’est qu’à observer autour de nous les multiples errements de gouvernance qui alignent des mesures conduisant à des résultats aléatoires voire contradictoires des espérances affichées.

C’est aussi le cas de l’introduction de descriptions des situations que l’on enferme dans des mots évocateurs.

• Ainsi de l’austérité et de la rigueur, par exemple. Des mots sévères, des mots menaçants, des mots inquiétants au point que leur simple énoncé crée le sentiment que nous sommes submergés par la simple idée de la réalité qu’ils suggèrent. La rigueur est une attitude où chaque geste a un sens. La manière avec laquelle se dépense l’argent public, la justesse des comptes et la correspondance entre l’annoncé et l’exécuté, la manière dont les ordres exécutés correspondent à l’esprit qui préside à leur exposé ne dont pas neutres. Bref, la conformité de l’acte à l’ordre qui l’exécute. L’austérité ? L’antithèse du "fais-toi plaisir", du superflu, de l’abandon de tout ce qui n’est pas strictement utile dans un univers passa- gèrement ou définitivement utilitaire.

Mais la manifestation la plus courante, la plus triviale même, de l’abus de langage consiste à décrire des situations et à envisager des dévelop- pements éventuels en des termes qui sont tellement actuels qu’ils nous précipitent de l’aléatoire au sûr. Bref, du "ce qui pourrait arriver" au "ce qui va arriver". Pire, du "ce qui est nécessaire" à "ce qui va arriver" où l’on passe directement du rêve à une réalité imaginaire sans que rien, absolument rien, ne puisse garantir un début même de matérialisation.

Sur le plan théorique, il n’y a pas grand chose à ajouter sinon de tenter de saisir le rôle attribué à l’abus de langage. Son "pourquoi" et ce à quoi il conduit, appliqué à notre situation présente.

POURQUOI ?

Mais à quoi sert l’abus de langage ? Le plus facile, c’est-à-dire le plus simple, c’est de considérer tous les auteurs d’abus de langage comme des manipulateurs, des corrompus, bref des "pourris". Mais, comme toujours, l’immédiat est aussi le superficiel. Certes, parmi les auteurs il est des êtres malhonnêtes, des escrocs et autres voyous mais pas plus qu’ailleurs. Et cette piste-là, si elle peu satisfaire un moment, ne peut conduire à une interprétation constructive. D’autant plus qu’envisagée sous cet angle, l’utilité de l’abus de langage, devenu abus de confiance trivial, est limitée.

Examinons donc d’autres possibilités : une méconnaissance de certaines subtilités de la langue, l’idée que la pratique continue de l’hyperbole appelle plus facilement et retient davantage l’attention des interlocuteurs, le sentiment que des rapprochements [peut-être osés] aident l’interlocuteur à saisir une interprétation complexe, passer d’une interprétation inquiétante à une explication ?

Sans doute l’abus de langage est un mélange de tout cela mais le regard ainsi porté place "l’abuseur" face à son public. Ne faudrait-il pas commencer par tenter de saisir la raison de son attitude vis-à-vis de lui-même ? Oh, rien de "psy", simplement l’expression de la conscience d’une impuissance de l’imagination qui pousse à rapprocher une situation incontrôlable d’une situation passée. Pour ce faire, il devient nécessaire de passer du "peut-être" au "sûr" en identifiant (au sens propre du terme) des événements qui n’ont, en fait, rien à voir. Cette dé- marche a un double avantage car elle rassure l’auteur comme les interlocuteurs en les renvoyant à des événements passés, donc à des problèmes résolus. Peu importe, par ailleurs, le contenu des solutions, ce qui est sûr, c’est que nous avons survécu.

Parfois la démarche est satisfaisante et productive dans la mesure où les paramètres extérieurs ont peu évolué, l’intelligence de la situation peut être relativement bien appréhendée. Ainsi, les dirigeants laissent "passer le temps" (ils n’en gagnent pas parce que n’ayant aucun mesure en tête qui pourrait hâter la solution, ils patientent et tentent de nous faire patienter). Mais si ce n’est pas le cas, l’avenir devient très inquiétant. Pour l’auteur bien sûr (après tout, tant pis pour lui) mais aussi et surtout pour la foule faussement rassurée par cet abus de langage.

C’est le cas actuel où, de plus en plus souvent "on" se réfère à la "crise de 29". Une époque connue, décrite, passée dans la mémoire collective, même si la plupart de nos contemporains n’en savent pas grand chose sinon que ce fût une crise internationale ! Nous y avons survécu, par conséquent, nous survivrons à l’actuelle. Avec à la clef un raisonnement du type : même si nous ne savons pas exactement comment est née notre situation présente (les "experts" en discutent encore), nous sommes assurés qu’elle prendra fin un jour ou l’autre.

Le regard nouveau porté sur le Front National par une minorité croissante de citoyens est une illustration des ravages opérés par un abus de langage répété. Ce que les médias désignent par une "dédiabolisation" de cette organisation n’est pas une tentative de "réhabilitation", simplement le délitement naturel d’une image tout à fait artificielle, sans rapports réels avec les situations du passé. Les abus de langage dont cette organisation a été l’objet, leur excès même, se retournent aujourd’hui contre ceux qui les ont pratiqués depuis des décennies. Il apparaît aux yeux de la plupart, loin de partager des thèses contestables que ce Parti ne "mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité". Prenons garde : quand l’histoire ne se répète pas, elle bégaie.

En somme, quelle qu’en soit l’origine, quels qu’en soient la matière et les contenus, l’abus de langage est toujours un masque. Soit il cache, l’incompréhension, le désarroi, la stupéfaction de ses auteurs, soit il exprime la piètre image qu’ils se font des facultés d’observation de leurs interlocuteurs, soit les deux à la fois. Quelles qu’en soient les raisons, ce qui est à craindre, c’est qu’un jour ou l’autre, la distance créée entre la description née de l’abus de langage et les situations qu’il qualifie s’élargit au point que son irréalité saute aux yeux de tous. Cette prise de conscience de la plupart, généralement dans des conditions difficiles pour tous, entraîne souvent des conséquences imprévues et incontrôlables.

Essayons d’imaginer les comportements qui pourraient assainir un univers de la communication soumis à l’abus de langage permanent. Quelques règles pas toujours évidentes :

• Cesser de nier l’évidence en acceptant que la réalité quotidienne n’est pas obligatoirement une répétition du passé.

• Eviter les simplifications abusives et abandonner cette démarche fallacieuse qui consiste à transformer des similarités apparentes en identités définitives

• Accepter de ne pas savoir, accepter d’errer et le dire, faisant ainsi appel à l’imagination collective.

• Enfin, ne jamais perdre de vue cette règle de survie : quand "on" a tout essayé, quand "on" ne sait plus que faire, il vaut mieux faire n’importe quoi , fruit d’une imagination même paradoxale que de continuer à répéter des gestes dont la stérilité est évidente.

Certes, les abus de langage sont de tous les temps mais un regard jeté sur le passé met quand même en évidence que que sa manipulation était plutôt du ressort de la démagogie et des démagogues. Cependant, nous constatons actuellement, et chaque jour davantage, que l’abus de langage semble envahir l’univers de la communication de manière irréversible. Plus destructeur encore, l’abus de langage est devenu la règle et l’outrance, sa compagne (car semble-t-il un cran supé-rieur est toujours nécessaire),. La dénonciation publique, violente qui s’appuie sur les multiples accidents de parcours de tout pouvoir, mise en scène avec des accents apocalyptiques, est une technique qui rassemble facilement tous les mécontentements. Sa cristallisation en un mouvement dévastateur exige cependant des circonstances particulières.

La situation actuelle présenterait-elle un terrain favorable ?

DE L’ABUS DE LANGAGE INITIAL : LA BANALISATION DE LA CRISE

La mode est à l’invention d’un terme nouveau : le capitalisme financier. Un abus de langage qui en entraîne d’autres et finit pas nous conduire à cette crise dont nous ne vivons aujourd’hui que les premiers jours... quoi qu’il y paraisse. Pourquoi cette appréciation ? Pour plusieurs raisons.

Le terme lui-même, "capitalisme financier", d’abord. Un pléonasme, comment un capitalisme pourrait-il être autre chose que fondé sur la possession de "finances" ? Revenons aux origines, même aux plus lointaines. En fait depuis seules ont changé les méthodologies de mises en œuvre. Des possesseurs de capitaux rencontrent des apporteurs de projet, investissent, créent des entreprises, fabriquent des objets, qui mis sur le marché satisfont une demande (parfois inconsciente et traduite dans l’offre). Le bénéfice rémunère le travail des participants de toutes natures, rémunère le capital et conduit à d’autres investissements, et ainsi de suite.

Jusque récemment encore, la multiplication du capital originel s’opérait en suivant ce schéma où la production constituait l’ossature du système et la demande, un rôle moteur. Alors que traduit ce passage d’un capitalisme "industriel" à ce capitalisme "financier" ? La mise en œuvre d’un abus de langage qui assimile la production financière à une production industrielle, l’illusion étant rendue réelle par l’invention d’un vocabulaire et de fonctions calquées sur le vocabulaire de l’industrie. La banque invente ses ingénieurs, ses chefs de projets, ses commerciaux. Tous mettent sur le marché des "produits", fruits d’une "production" qui n’a de réalité que dans le monde des échanges financiers. Toute relation à une quelconque matérialité ne dépasse pas, alors, le cadre du langage. La seule production "éructée" par ce système complètement virtuel est de la finance. Et par analogie avec ce que
nous connaissions dans le système véritable- ment industriel, la mévente, la conjoncture, la fuite, la faillite. Mais avec une différence essentielle : si dans le monde matériel une faillite laisse en général des objets ayant, peu ou prou, une valeur marchande, en matière d’industrie financière, l’éclatement des bulles (en d’autres terme, les faillites d’une surproduction ingérable) ne laisse rien que du papier à jamais sans valeur.

Le seul moyen qui permette de s’opposer à l’investissement spéculatif est d’offrir un développement nouveau au système productif qui serait fondé sur l’offre et non plus sur une réponse à une demande qui s’effondre. En gros les nations dites développées ont vécu sur l’exploitation des "pauvres" du reste du monde. Elles se heurtent aujourd’hui à des nations qui exploitent leurs propres "pauvres". Presque tous les pays émergents, la Chine, les divers Etats d’Amérique du sud, les Indes et le sud-est asiatique, quelques rares pays africains et les possesseurs d’or noir tirent, pour le moment encore, leur épingle du jeu. Mais, les temps ont changé, Keynes a vieilli et la consommation telle que nous l’avons connue n’est plus le moteur du développement. Les nations-mêmes qui semblent surfer sur la crise commencent peu à peu à en ressentir les effets. En fait, et c’est ce qui fait de cette crise un moment très particulier, le monde vit la fin d’un modèle dont les hypothèses fondatrices n’ont plus de justification. Le temps est fini où notre activité naissait, à chaque instant de la recherche, de la mise au point et de la mise en œuvre de l’outil le plus performant. Les conséquences de cette fin d’un monde sont imprévisibles, incalculables et, pour le moment, nous sommes incapables même d’imaginer l’organisation à venir.

Dans ce bouleversement planétaire, le cas de la France est particulier. Il est particulier parce qu’au moment des vaches grasses, la paix sociale a été achetée au prix d’un système de redistribution qui a privilégié le salaire différé à des revenus liés à la réussite de l’entreprise, à l’exercice de la créativité et à la prise de risque, donc à la conjoncture . Une inadaptation de nos choix qui se traduit par un irréalisme de nos objectifs. Ce décalage entre nos méthodes et nos moyens s’ajoute au délitement (ce mot qui nous est familier et dont nous commençons à l’entendre dans bien d’autres bouches) planétaire. Cette vison d’un monde qui n’est déjà plus, a été formalisée par des stratégies qui répondent à des conditions irréelles qui ont mis notre économie sur une voie sans issue.

Et c’est là encore que l’abus de langage qui s’obstine à présenter la situation comme passagère dans un déni incompréhensible de la réalité quotidienne, nous condamne à perpétuer des choix suicidaires. Non, la courbe du chômage ne s’inversera pas : la crise que nous vivons est structurelle à un niveau insoupçonné (même par nos contemporains encore triomphants). Nos objectifs de dévelop- pements, nos gestions collectives, nos rapports personnels, nos formations, tout est à inventer. Pas à réinventer, parce que le monde n’a jamais connu jusqu’ici une telle rupture avec le passé. Encore que, peut-être, le passage de l’état "à quatre pattes" à l’état "debout" a dû, en ces temps-là, bouleverser aussi profondément l’humanité naissante.

Aussi, notre premier objectif est de mettre notre communauté en état de faire face.

Comment ?

En libérant nos fonctionnements. Croit-on rétablir l’équilibre en nous submergeant d’impôts ? Croit-on que le discours sur l’austérité peut remplacer un changement drastique de nos comportements ?

L’acte fondateur de cet éveil sera assurément d’effacer cet abus de langage qui nous fait prendre la solidarité pour un exercice obligé de charité publique. Et chaque bénéficiaire d’une intervention de la collectivité devra y répondre par une participation qu’il y aura lieu de définir. Cela dit, il faudra s’attaquer non plus à la bourse du pékin vulgaire, mais à celle de la collectivité en réadaptant le budget de l’Etat. Tout devra être réaffirmé, le code du travail, le
salaire des employés de l’Etat comme leur nombre, les pensions, voire les salaires. Mais au nom d’un projet, c’est-à-dire d’un exposé clair et public de l’état de la Nation. Un exposé clair des objectifs fixés et de leur formulation sous forme d’étapes à atteindre successivement.

L’affirmation d’une politique, quoi ! Pas l’égrainement quasi religieux d’une litanie de bons sentiments !

Serions-nous devenus à ce point sourds et aveugles que nous serions incapables de saisir l’état de notre groupe ? Serions-nous à ce point suicidaires que nous ne saurions adopter des comportements responsables sans nous en remettre à des partages imposés qui ressem- blent fort à des spoliations ?

Que faire ?

Mais nous le savons tous !

Rappelons-nous que "ce qui se conçoit bien s’exprime clairement et les mots pour le dire vous viennent aisément’" ou plus prosaïquement : "vous voulez dire il pleut, dites, il pleut !"

Commençons chaque jours en nous interrogeant sur ce "que puis-je faire pour la collectivité plutôt que de revendiquer un geste encore de cette collectivité à mon égard" ;

• cessons de rendre le voisin responsable de nos déconfitures ;

• cessons de nous en remettre à l’autre pour nous tirer d’affaire, et, cela fait, retroussons nos manches ;

• abandonnons enfin ce vice qui nous ronge, celui de nous réfugier dans l’abus de langage pour bercer notre aveuglement, notre surdité et notre peur du quotidien.

Nos survies, individuelle et collective, sont à ce prix.

Qu’en pensez-vous ?

Humeurs stratégiques –

41, rue de Passy 75016 Paris – tél. 01 45 20 31 60

E-mail : humeurs.strategiques@free.fr

Site http://humeurs.strategiques.free.fr/

Dépôt légal à parution ISSN 0981-2466 Directeur de la publication et imprimeur : Romain JACOUD Abonnement annuel. France 718 € TTC. Membre de « Communication et entreprise"

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vendredi 10 mai 2013 (Date de rédaction antérieure : mai 2013).