Pour une démocratie innovante

La France est morose, le chômage augmente, le déficit, la dette.., etc, etc, une litanie qui tourne à la répétition désespérante. Ce n’est plus de la critique mais du politique "bashing" (rappelons que "bashing" est le participe présente du verbe "to bash" qui signifie maltraiter, houspiller, bref harceler).


Une attitude qui repose sur une apparente incapacité d’interpréter ce qui se passe. Nous en sommes bien évidemment des acteurs autant que des victimes. Impuissants. Il ne nous reste plus que l’imprécation, la démission, le désespoir et, peut-être la révolte, mieux la rébellion !

Rébellion, c’est-à-dire le refus des retours sur le passé et la recherche vaine de situations analogues sources de ressources pour le temps présent. Tout, tout, plutôt que de reconnaître qu’il n’y a d’autre salut que de tâtonner en tentant chaque fois d’inventer autre chose.

Alors, aussi désagréable que ce soit admettons que notre vision du monde est devenue obsolète et qu’il est temps de tenter d’en imaginer une autre où nous reconnaîtrons l’univers tel qu’il semble être aujourd’hui. Aujourd’hui car demain sera un autre jour.

RETOUR AUX FONDAMENRAUX

Pourquoi ne parler que de la France alors que les difficultés rencontrées sont planétaires même si, en apparence, la situation de certains pays n’apparaît pas aussi dégradée que la nôtre ? Parce que, par rapport à la plupart de nos voisins, nous vivons sur une vision du monde parfaitement irréaliste. Cette vision est comme une image figée d’un passé dont nous ne semblons pas comprendre qu’il est révolu. Par conséquent, avant même d’envisager quelque hypothèse nouvelle que ce soit quant aux mesures à venir, il faut commencer par analyser en quoi celles sur lesquelles nous nous appuyons n’ont plus cours.

A l’origine de cet aveuglement aux réalités du moment et de notre surdité à ses expressions, une vision du monde où l’Homme est une copie, un clone d’un être supérieur, parfait. Copies, clones, nous ne pouvons qu’être imparfaits par construction ce qui conduit à nous charger dès notre origine d’une culpabilité de cette imperfection. Peu importent les détails de la chose, pas plus d’ailleurs que les raisons qui nous ont conduit à développer ce genre de raisonnements, l’important ce sont les conséquences. La première, c’est notre condition de pêcheurs, donc de sujets ouverts à la rédemption. Quelque part le crime n’est vécu officiellement que dans l’idée que le pêcheur est le produit d’une fatalité. Dans ces conditions, d’une part, il n’est que partiellement responsable de sa transgression à la perfection originelle et, d’autre part, soumis à une "rééducation" (dont les modalités matérielles sont à voir), il pourra retrouver le "droit chemin" (une notion relativement floue, ne serait-ce qu’à considérer les mille et une définitions que cette expression comporte). Un système qui s’organise autour d’une notion étrange, d’origine purement imaginaire : la rédemption. C’est à partir de ces considérations que s’est forgée la notion de morale telle que nous la pratiquons. Sa transcendance va de soi, enfants d’un dieu (peu importe son image), nous sommes uniques et tous les mêmes. La société idéale qui devrait nous organiser répond aux mêmes caractéristiques. Les lois du vivre ensemble sont donc invariantes. Le problème naît d’abord de nos différences, ensuite de la variété des "vivre ensemble" qui sont mis en œuvre par une variété de groupes.

L’impossibilité d’énoncer une morale "laïque" procède du mode de raisonnement appliqué par ces groupes qui refusaient, qui refusent, de considérer l’existence d’un être suprême tout en continuant à croire à l’être parfait. Idée parfaitement bien exprimée par Rousseau dans son aphorisme fameux : "L’homme est bon, le société le rend mauvais" (si tant est qu’il en soit réellement l’auteur et sous cette forme). Au lieu de partir du fait quotidien de la cohabitation dans un même lieu, voire sur un même territoire, d’êtres humains et de rechercher les moyens les plus adéquats qui leur permettent d’exister dans des conditions de sécurité matérielle, physique, spirituelle et intellectuelle, nous nous référons à un être humain mythique. D’où l’importance et l’inefficacité de nos méthodes, de la plupart de nos édits comme de nos manières de tenter d’assurer une organisation "harmonieuse" de l’existence du groupe.

La morale étant inadaptée à la réalité de l’existence, sa traduction matérielle en matière de sanction de la transgression, la justice, traduit ce malentendu originel. Sans discuter même des contenus des sanctions prononcées, la simple observation de la réalité, au pénal comme au civil, de la durée des procédures traduit l’inconséquence de notre regard liée à notre conception de la "faute".

Nous régissons un groupe idéal et nous nions constamment l’image que nous en renvoie la réalité la plus quotidienne. Plus qu’ailleurs, nous sommes dogmatiques et nous sommes ainsi quotidiennement conduits à envisager les gens et les choses comme ils devraient être, pas comme ils, elles sont. D’autres ethnies, d’autres nations pratiquent un pragmatisme qui permet d’évoluer même si, là comme ailleurs, l’idée d’un Créateur en chef demeure à la base de leurs convictions.

Aussi l’acte premier de notre éveil ne peut qu’être cette prise de conscience qu’enfants d’un Dieu ou pas, nous nous sommes différenciés. Nous ne sommes plus la copie, plus ou moins dégradée selon les lieux, les circonstances et les individus, d’un modèle unique et imaginaire.

Paroles ? Oh que non, tout sera sujet à révision. A commencer celui du choix de notre "vivre ensemble" et de ses objectifs, des manières d’en envisager la matérialisation comme celles de les gérer, d’accepter que les objectifs communs ne sont autres qu’une synthèse quotidienne des objectifs de chacun. Bref d’apprendre l’humilité collective.

Il est temps d’abandonner ce certain regard, ce "modèle français" qui loin, d’être égalitaire et fraternel est l’expression d’un paternalisme démagogigue où des "élites" clairvoyantes et animées de "l’amour d’autrui et de tous" nous imposent une conception théorique du bonheur.

Regarder, voir et après ? S’interroger !

MAIS VOIR QUOI ?

Depuis des années, notre modèle est celui de la redistribution. Les années fastes de la reconstruction, le plan Marshall, les réparations et mises en œuvre nouvelles d’un système à prédominance agricole, une nouvelle donne au niveau des échanges internationaux, ont conduit à une amélioration générale des conditions de production, de vie et de jouissance des plus-values. Le vent soufflant dans le bon sens, les entreprises qui ne parvenaient pas à le prendre étaient rares. Dans l’ensemble, la seule question à l’ordre du jour était celle du "partage". Quelques isolés, pourtant pertinents, n’étaient entendus de personne quand ils tentaient de rappeler qu’avant de distribuer, il était nécessaire de créer de la richesse.

Bercés par, plongés dans, ce climat où la magnificence collective s’appliquait à tous, nous n’avons pas vu (pas voulu voir ?) que les profits, dont jusque là nous tenions l’existence pour définitivement acquise, n’étaient pas une donnée indépendante de l’état du monde. Aussi, toujours attachés au partage, nous avons superbement ignoré toute considération relative à la constitution du profit.

Nous n’avons pas vu le monde changer, nous n’avons pas su saisir ce que ces changements signifiaient. Par conséquent, nous n’avons pas su imaginer (ne parlons même pas de prévoir) leurs conséquences. A n’avoir rien vu, rien entendu, nous voilà aujourd’hui dans une situation où il ne s’agit même plus de se rationner mais de rendre ce qui constitue aujourd’hui "un trop reçu" quasiment général. Il ne s’agit plus de "faire payer les riches", une attitude qui a pour effet de décourager toute initiative privée, mais de réduire la masse de dons somptuaires qui sont le fondement de nos dépenses et sans rapports avec le produit national.. Nous n’avons pas de vision du monde mais nous sommes pétris (pourris ?) de bons sentiments.

Mais l’ajustement dépasse de loin des mesures passagères de restriction. Il touche l’organisation même de notre quotidien. Il exige de mettre en lumière nos revenus véritables. Le système d’intervention, la Sécurité sociale, les aides à la personne, les expressions de la politique familiale, les allocations de toutes natures, la gestion du non emploi (le chômage n’est qu’une facette du problème autrement général de la relation des membres du groupe au travail), cette accumulation de revenus complémentaires distribués à tous vents sans que jamais leur existence n’ait été inscrite dans une vision du monde, une politique quoi ! Ce "non dit" qui rend la "société" responsable des difficultés que rencontrent ceux qui la constituent et où des "pourvus" sont comptables (coupables ?) de la situation des autres. Ceux-là dont on gomme l’existence à n’en faire que des victimes irresponsables et passives. Des exclus ? Mais qui les exclut sinon le système lui-même fondé sur l’exercice d’une charité publique qui rappelle l’ouvroir de nos bourgeoises provinciales du dix-neuvième siècle. Il n’est pas de lieu, il n’est de moment où ces êtres ne soient traités comme de la chair à guichet.

Il n’est pas de début de la réorganisation de notre groupe qui ne commencerait par le réexamen de nos rapports au travail et de la réappropriation individuelle de la responsabilité. La solidarité n’est pas une charité, serait-elle publique, laïque et républicaine. La solidarité est un échange et c’est justement cet aspect-là qui efface l’exclusion, la victimisation et le désespoir.

Nous avons été, nous sommes, individuellement et collectivement, tellement habitués à une forme complètement formelle de consultation que nous ne pouvons même plus imaginer que l’état de la société est de notre ressort. Quand aurons-nous le courage de dépasser les "explications immédiates" pour passer à la réalité des choses ? La crise de l’automobile, par exemple, est-elle uniquement due à l’appauvrissement de l’éventuelle clientèle, aux choix des gammes de produits offerts au clients éventuels, à la concurrence d’une main d’œuvre moins payée ? Ou bien n’y aurait-il pas d’autres facteurs, d’autres paramètres dont nous négligeons la considération depuis toujours ? Le chômage n’est pas de l’emploi négatif et son traitement "social" est un mécanisme qui accrédite justement le contraire. Lutter contre le chômage est la mise en œuvre d’une succession de trucs, tous dépassés, tous inopérants, une tactique creuse. Lutter pour la création d’emplois est une politique qui exige une vision, qui envisage les moyens, tous les moyens, de la développer. Mais c’est une politique dont la mise en œuvre et la réussite reposent sur l’acceptation volontaire et enthousiaste de tous et, par conséquent, une participation active.

Et "on", non pas "on" mais "nous" commençons où, par quoi ?

Le budget de la France est en déficit depuis des décennies mais le caractère de la dette, son influence ont complètement évolué au cours de ces dernières années. Le montant en est moins dramatique que le processus par lequel il s’accroît. Nous dépensons plus que nous ne gagnons. Réduire la dépense publique en réduisant ci et là les dotations ministérielles, en diminuant les retraites et en imposant davantage les citoyens et/ou l’entreprise est une voie sans issue.

Alors ? Alors, il faut avoir le culot de reprendre les choses à la base et de se poser la question du rôle de l’Etat. Cela fait, déterminer les moyens nécessaires pour remplir sa mission. Il n’en reste pas moins que la logique seule n’est pas un critère. Bien sûr quand nous nous comparons à nos voisins, nous sommes surpris de constater que leur administration en sa totalité (nationale et locale) emploie un nombre d’agents moindre. Un regard superficiel pousse à penser qu’il suffirait de supprimer un poste sur deux pour déjà réduire en quelques années le budget de l’Etat de manière significative. Certes, certes… mais une étude plus fine attribuerait sans aucun doute cette pléthore à des dispositions de la gouvernance où les échelons divers de l’administration se dupliquent, se côtoient en s’ignorant et occupent souvent les mêmes domaines. Réduire le personnel, même si c’est nécessaire, est impraticable si nous n’avons pas auparavant réorganisé les prérogatives des uns et des autres. Une opération qui ne pourra être conduite qu’avec la participation explicite des citoyens. Quel conseiller régional, quel conseiller général, quel conseiller municipal mais aussi quel sénateur, quel député, accepteraient de voir leur siège disparaître ? Mais quel citoyen aussi, souvent sans information réelle sur le "mille feuilles", accepterait-il ce qui lui apparaîtrait comme une diminution de sa représentation ? Réduction qu’il ne pourrait lire que comme une négation de son "existence" politique.

Un changement de plus qui exige la participation de tous. Il en est de même de la plupart des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui qui naissent d’une inadaptation de nos structures mais aussi de notre pensée aux conditions qui règnent dans notre monde actuel.

[Un exemple encore de l’administration par la logique : dans la plupart des institutions qui ont intégré la "modernité" dans leur structure, l’avènement de l’informatique "up-to-date" s’est traduit par la disparition des secrétaires (même élevées au grade d’assistantes). Des centaines d’ingénieurs passent le temps à rédiger, transmettre de informations au détriment de la poursuite de leur travail productif. Certes, les dépenses de l’entreprise, de l’administration sont réduites (en apparence au moins) mais le rendement de ceux et celles à qui leur institution impose des tâches qui sont un déni de leur compétences ne constitue-t-il pas une perte qui tourne vite à la gabegie ?]

QUELQUES PISTES

Les réactions qui accompagnent le vote récent et la promulgation de la loi dite du "mariage pour tous", sans même s’interroger sur son contenu, montrent assez qu’il est des questions dont le traitement dépasse singulièrement le représentation nationale tant elles touchent profondément la sensibilité individuelle. Il s’agit d’une remarque de méthode, certainement pas sur le fond et le contenu de la décision proposée.

[Notons au passage que ce mouvement d’opinion parfaitement respectable prend un tout autre caractère à la suite de l’immixtion des tenants d’une "théorie du genre". Cette démarche, bien qu’elle soit d’un autre ordre, ne manque pas, pourtant, de rappeler un autre combat mené contre les données de l’observation de la Nature au nom d’une idéologie. La négation du caractère indiscutable de la différenciation sexuelle dans la constitution matérielle de la pérennité des êtres vivants au profit d’une conception "spirituelle" du groupe.]

Ne nous y trompons pas : les décisions qui nous attendent quant à la réorganisation sociale que nous devons entreprendre, à moins de se résigner à devenir l’équivalent international de Chypre ou de la Grèce, reposent aussi sur l’adhésion active des citoyens. Ainsi :

• qu’en est-il de l’organisation de l’Etat,

• qu’en est-il des retraites et de leur amont, l’étendue de la vie active, la durée des cotisations, l’objet sur lequel elles seront prélevées, la place des retraités dans le concert social,

• qu’en est-il de la "protection sociale" , de la santé d’une manière plus générale,

• qu’en est-il de la formation, du système de préparation de l’enfant à sa participation citoyenne au fonctionnement du groupe, la place du travail, de l’entreprise, le rapport entre le savoir et les activités professionnelles, bref du rapport entre parents, élèves et institutions, de la place et du rôle de l’enseignement,

• qu’en est-il de la sécurité collective et individuelle ,

• qu’en est-il, enfin, des rapports entre l’individu et le groupe dans un monde ou chacun aujourd’hui pourrait se faire entendre grâce aux moyens techniques dont nous disposons ?

Aucune de ces questions ne peut être abordée sans la participation directe des citoyens. Parce que leur considération et les mesures qu’elle entraine ne pourront pas être mises en œuvre sans la participation active de chacun. L’Etat est quasiment en faillite, la plupart des entreprises ne sont pas en meilleure position : en des temps meilleurs ou supposés tels, nous sommes passés de 39 heures de travail hebdomadaires à 35, sans diminution de salaire, est-il réaliste de croire que nous allons repasser à 40 à salaire constant, sur une simple décision d’une négociation entre initiés (quelques chefs d’entreprises diverses, quelques syndicalistes des diverses orientations accompagnés de quelques fonctionnaires) ? Certainement pas, la chose est pourtant indispensable. Alors, comme disait madame Ségolène Royal "démocratie participative" ? Une idée à creuser en tenant compte des offres techniques du présent et de leur appropriation pas tous. Mais en faisant attention de ne pas tomber dans l’erreur du "à la place de…"

La tâche paraît folle. Nul doute qu’elle sera plus facile à accomplir si chacun aura eu l’occasion, aura l’occasion, d’être partie prenante du choix des décisions et de leur traduction quotidienne.

Aurons-nous la lucidité d’accepter ce constat terrifiant : tous nos appareils de conception, de décision et d’organisation, les mesures auxquels ils nous conduisent ne "prennent" plus sur la réalité dans laquelle nous baignons.. "La démocratie", disait Churchill, "est le pire des régimes à l’exclusion de tous les autres !" C’est, sans doute, toujours aussi pertinent. A cela près que les conditions d’exercice que nous en connaissons sont obsolètes.

Il ne s’agit pas de "se serrer la ceinture" mais de changer de mode de port du pantalon et/ou de la jupe, voire de le remplacer par autre chose.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 7 juin 2013 (Date de rédaction antérieure : juin 2013).