Enrichissez-vous, enrichissez-nous !

Tout craque, c’en est stupéfiant (au sens littéral du terme). Chaque jour, ou presque, nous apporte une taxe nouvelle, une astuce qui permet d’augmenter la charge financière qui pèse sur le pékin vulgaire présentée comme la suppression d’une niche fiscale, la découverte, enfin, d’un bord d’assiette jusque là inexploité.


Les sages de la rue Cambon, eux-mêmes, quelle que soit la rigueur de leur pensée, ne savent et ne peuvent que suivre la pente. Ils sont là pour tenter d’assurer une cohérence dans la tenue des comptes. Pas pour en critiquer les choix ! Certes, en comptables avisés ils ne peuvent ignorer que la santé budgétaire traduit explicitement la validité de la politique et de la stratégie que mènent l’Etat mais…

Dernière minute : ainsi les USA nous espionnaient ; ciel, la divine surprise ! Mais enfin serions-nous naïfs, faux-culs, hypocrites ou, tout simplement, incompétents pour le découvrir aussi soudainement ?

MÊME LES "SAGES" DE LA RUE CAMBON…

Une fois de plus la Cour des comptes vient de rappeler à l’appareil gouvernemental que le rééquilibrage du budget est indispensable et qu’il passe par la diminution du montant de la dépense publique. Mieux, par la voix de son Président, elle indique quelques pistes à suivre dont certaines ne sont que des augmentations de prélèvements obligatoires, habillées de considérations égalitaires, notamment celles qui vont frapper les retraités.

Mais ce n’est pas là le point fondamental qui caractérise l’avis de la Cour des comptes. En regardant de près les propositions, les suggestions plutôt, offertes au Président de la République, nous constatons qu’il n’est question que de "régulations", d’ajustements même, sans que soit abordé l’examen du mécanisme qui conduit à l’apparition des déficits. Certes, ici ou là, il est question de la nécessité de réformes structurelles mais, en fait, personne ne semble se poser les questions essentielles, à commencer par celles qui traitent de l’adéquation de notre appareil de gouvernance à l’état actuel du monde.

Pourtant voilà quelques décennies déjà que nous nous heurtons quotidiennement aux mêmes problèmes qui vont de l’administration de l’Etat et des finances publiques, à la Santé, à l’Education, au fonctionnement des entreprises publiques et privées, bref à toute notre mécanique socio-sociétale. Des solutions ont été proposées, souvent les mêmes à longueur de décennies, toutes conduisant aux mêmes échecs. "On a tout essayé" disait un Président passé comme s’il s’en remettait à la providence. Personne pourtant ne semble parvenir à exprimer une observation pourtant évidente qui serait de mettre en cause la politique qui guide nos interventions. Qui dit politique, dit vision du monde et, par conséquent, stratégie.

Oui, s’agissant des comptes de l’Etat et du recul que leur donne leur fonction, les "sages" de la rue Cambon auraient pu aller au fond des choses. Ils auraient pu dresser un tableau mettant en évidence le fait que nous ne pourrons jamais équilibrer le budget dans le schéma actuel car la seule arme qui nous est accessible est l’impôt… quel que soit le déguisement qu’on lui prête.

Si ce choix qui traduit une situation séculaire, était le "bon" choix au moment où il a été mis en œuvre, les temps ont changé. L’évolution des arts et des techniques, celle des mentalités, ont bouleversé les données de notre survie sans que, pour autant, les instruments de la gouvernance aient été réexaminés en fonction des nouveaux besoins, des nouveaux rythmes, des nouvelles relations socio-sociétales. Comme si la question "pourquoi ?" avait disparu de notre pensée et de notre vocabulaire. Notre système de gestion, de développement et d’administration est complètement disjoint du monde qu’il prétend maîtriser.

A la suite d’un constat supplémentaire, la Cour des comptes aurait dû attirer l’attention des Pouvoirs publics sur l’obsolescence de la vision du monde qui semble habiter leur regard. En commençant par une leçon de sémantique : il ne peut être question de "réformes" quand la structure toute entière est inadaptée. Notre administration porte encore l’empreinte des pouvoirs de la monarchie, à peine corrigée du centralisme jacobin orchestré par le Premier Empire. Ce n’est pas en montant un moteur électrique sur le châssis d’une de Dion-Bouton modèle 1905 que le plus créatif des mécaniciens en fera la routière de ce début du vingt-et-unième siècle.

La première de nos interrogations devrait être de tenter de comprendre le monde nouveau dans lequel nous évoluons. Et de reconnaître que le problème est bien au delà de la réforme. Il s’agit de construire, pas de re-construire.. La tâche est immense, elle demandera du temps, de l’énergie, exigera d’énormes sacrifices et ne pourra être menée à bien qu’avec l’accord unanime des citoyens. La première mesure devrait être d’exposer au pays l’état véritable de sa situation, l’inadaptation totale de notre vision du monde à la réalité et, par conséquent, l’inadéquation de sa gouvernance. Cela signifie qu’il est indispensable de remettre en cause jusqu’aux moments les plus élémentaires des réflexions individuelle et collective. Et de le faire avec toutes et tous, sans se réfugier derrière des compétences, d’ailleurs largement plus supposées que réelles, à partir d’observations de la réalité immédiate.

Des questions dont la naïveté n’est qu’’apparente. Par exemple,

• Pourquoi un Etat ?

• Comment se constitue la richesse d’un Etat ?

• Comment favoriser cet enrichissement ?

Trois questions dont les réponses dressent non seulement l’architecture d’une gouvernance efficace mais décrivent l’ensemble des mesures structurelles qui constitueront l’édifice. Tout y est si nous nous bornons à envisager ce qui fait la vie de chacun, de chacune : un toit, une assiette pleine, une formation, un travail…, le tout dans un climat qui permet à chacun d’être et non pas de subir… La proscription définitive des étalages de "bons sentiments" fondés sur une appréciation imaginaire de "la nature humaine". Une réflexion et des actions fondées sur la réalité quotidienne prise à bras le corps. Ainsi avant d’être un ensemble de considérations théoriques sur le bien et le mal, la morale est un ensemble de règles qui doivent permettre à des êtres humains, ni spécialement bons, ni spécialement mauvais, de se côtoyer et d’entreprendre en commun. La justice est l’ensemble des mesures que le groupe met en œuvre pour sauvegarder sa cohésion. Et ainsi de suite… Un monde qui ne passe pas son temps à une recherche permanente de la justification de chacun des actes, individuel et/ou collectif, qui en forment la vie courante.

LE THÉOREME D’EXISTENCE

Pourquoi un Etat ? Sans entrer dans des considérations , des interprétations et des théorisations, l’exemple quotidien montre que la survie d’un groupe est plus aisée dès lors qu’il est constitué et que ses membres envisagent en commun la résolution des problèmes essentiels de la survie. Pêle-mêle, nous retrouvons l’alimentation de tous, le logement, la préparation à la vie, la manufacture des objets, la santé, la possibilité de communiquer, l’organisation des conditions collectives de la vie individuelle, etc…, bref la gestion de tout ce qui permet la poursuite facilitée de la vie. Remarquons au passage que si l’on s’appuie sur l’observation quotidienne, il semblerait que la taille du groupe soit une donnée dont nous mesurons mal à quel point elle peut interférer avec la qualité de la gestion collective.

En fait, à bien y réfléchir, le rôle de l’Etat devrait se borner à l’organisation des conditions d’une poursuite collective de projets individuels. Un appareil accessible à tout citoyen en quelque sorte…. Et certainement pas un outil de modelage idéologique. Des habitudes ancestrales ont peu à peu effacé une donnée objective. Le groupe est formé d’individus qui l’ont créé librement pour rendre plus accessible la réalisation du destin individuel de chacun de ses membres. Pas de les réunir tous dans une ambition collective allant jusqu’à la négation définitive des choix individuels. La gouvernance est le résultat d’un compromis, pas l’application à tous des choix de quelques uns.

Comment se constitue la richesse d’un Etat ? Si nous revenons aux paragraphe précédent, la réponse est immédiate : la richesse d’un Etat naît de la richesse de chacun des membres du groupe dont elle est la matérialisation collective. Dans ces conditions, il est clair, même si ce n’est pas si facile à mettre en œuvre, que le premier rôle de l’Etat est de permettre la constitution et le développement de la richesse individuelle dans des conditions qui ne mettent pas en cause le fonctionnement du groupe sous des prétextes idéologiques.

Aucun Etat ne peut songer à établir sa richesse, donc sa puissance, sur l’appauvrissement d’un nombre quelconque de ses membres, sinon à organiser son déclin er son délitement à terme. A cet égard, le déséquilibre d’un budget de l’Etat, même s’il n’obéit pas strictement aux mêmes règles qu’un budget individuel, est l’indice, pardon la matérialisation, d’une gouvernance qui a perdu, passagèrement au moins, son lien avec l’état de l’environnement (de mot pris dans son sens étymologique qui n’a plus rien à voir avec l’acception étroite qu’en popularisent les "écologistes").

Comment favoriser cet enrichissement ? En favorisant toutes les initiatives, individuelles et collectives ! Il n’est pas d’idées réalisables sans capitaux, il n’est pas d’entreprises sans structures, il n’est pas de groupes sans "modes d’emploi". Favoriser l’enrichissement, c’est d’abord favoriser l’enrichissement des individus ou des groupes d’individus en édictant des règles simples et claires d’accès aux capitaux. Ce qui n’implique pas, sauf en certaines situations exceptionnelles, d’intervention financière de l’Etat en tant que tel. Favoriser l’enrichissement, c’est d’encourager la manifestation de l’esprit d’entreprise d’individus et de groupes d’individus qui sauront réunir les idées, les capitaux et seront prêts à prendre les risques inhérents à toute exploration de l’inconnu.

Comment favoriser l’enrichissement, sinon en assainissant l’environnement administratif qui emprisonne l’initiative et les initiateurs ? Quand parviendrons-nous à effacer jusqu’au souvenir d’un système soupçonneux, tatillon et pervers ? Favoriser l’enrichissement, c’est apprendre à faire confiance aux individus, à ne les apprécier que sur leurs résultats et, par conséquent, remettre à plat le maquis effarant, pour ne pas dire la jungle, de textes supposés régulateurs alors qu’ils ne sont que les "poires d’angoisse" modernes d’une législation injustifiée.

[Mais pensons-y ? Quelle différence existe-t-il entre le système de délation en cours dans la Rome antique et nos mises au pilori actuelles sur la base de dédicaces et de ragots, quelles différences encore entre le supplice de l’eau ou du feu et les gardes à vues interminables, quelle différence entre la lettre de cachet royale et les décisions à dimensions variables qui s’appliquent à des délinquants ou baptisés tels, quelle différence entre les ouvroirs bienveillants du dix-neuvième siècle et les aumônes de l’Etat-providence, quelle différence, enfin, entre les expéditions confiscatoires des dragons royaux et une fiscalité que l’on ne semble pas se résoudra à rendre égalitairement supportable ? Le plus grave, peut-être, n’est pas que ces questions se posent mais que nous en soyons à nous interroger.]

Favoriser l’enrichissement, c’est aussi penser aux acteurs de cet enrichissement : nous, les pékins vulgaires ! Nous constatons tous que l’institution de formation se délite, qu’un nombre de plus en plus importants d’adolescents et d’adolescentes se retrouvent quasiment analphabètes, que les enseignants se débattent sans parvenir à reprendre pied, qu’il en est de même là que chez les plombiers et les garagistes où le rapport qualité/prix devient aléatoire. Et nous ne connaissons qu’une réponse : des crédits, des locaux, des maîtres ? Depuis le temps qu’on nous la chante, peut-être pourrions-nous reprendre le problème en d’autres termes. Par exemple, celui de savoir à quoi devrait servir l’école, mieux encore que faut-il savoir aujourd’hui, que faut-il être capable de pratiquer pour faire les premiers pas dans un monde qui change chaque jour ?

Et cette énumération pourrait se poursuivre, tellement nous avons tardé à nous poser les questions que nous pose chaque jour notre environnement, l’état du monde et les désirs de chacun.

ENRICHISSEZ-VOUS, ENRICHISSEZ-NOUS !

Ciel ! Mais par où commencer ?

Elémentaire mon cher Watson ! Par nous remplir le ventre, c’est-à-dire pas nous enrichir. C’est-à-dire par entreprendre, fabriquer, vendre. Une des premières conditions à remplir, c’est de cesser de parler d’Egalité, de Fraternité et de Liberté pour nous conduire de manière à respecter ces "slogans" si commodes à masquer une société si inégalitaire, si peu fraternelle et où la liberté n’est plus qu’un mot. Egalité dites-vous ? Est-ce un régime égalitaire qui avant même d’agir parle de "populations défavorisées", d’exclus, qui se "penche" sur les "pauvres", qui classe en fait ses propres sociétaires en "pourvus" et en "inadaptés", même si ce mot cache la réalité d’êtres aussi capables que vous et moi de réfléchir, de participer, bref d’être sociétaire ? Parler de "conditions" à mettre en œuvre, de mesures à prendre pour "rétablir" une situation d’égales opportunités, n’est-ce pas avouer que nous portons déjà une appréciation a priori que nous allons justifier par tout un appareil générateur de l’inégalité ? Nous en sommes au point où notre mécanique socio-sociétale est bloquée sur des abus de langage

Mais passons.

Enrichissez-vous ! Pour commencer donnons à chaque chômeur l’occasion de travailler quelques heures par semaine dans une participation au bien commun. Oui, bien sûr, un scandale, de la main d’œuvre à bon marché… etc, etc… ! Mais en même temps si les pouvoirs publics entreprennent une réorganisation de la fiscalité de manière à ce qu’un emploi créé ne coûte plus à l’employeur la valeur double du salaire versé, il est fort probable que des milliers d’emplois vont naître. Nous pourrons ainsi constater très vite que le chômage n’est pas de l’emploi négatif dans la mesure où ces emplois seront créés, pas simplement "réaffectés". Très vite aussi, les prélèvements revenus à des niveaux supportables permettront le comblement du déficit dont l’aspect structurel pourra enfin être abordé.

L’Etat vient de repousser un certain nombre de projets de grands travaux d’équipement par manque d’argent. Ne serait-il pas astucieux de les entreprendre en basculant les fonds du chômage sur le financement des emplois devenus nécessaires ? Combien de subventions, d’aides et de contributions pourraient ainsi servir à la création d’entreprises et aux premiers investissements sur une main d’œuvre nouvelle ? Parallèlement, au lieu de rêver d’un Etat idéal qui traiterait, enfin, les duchesses comme des femmes de ménage, on tenterait de permettre à ces dernières de mettre la poule au pot tous les dimanches ?

Enrichissez-vous ! Vous nous enrichirez ! Contrairement à ce que nous susurrent les sirènes des "bons sentiments", l’égalité ce n’est pas le SMIC à 2000 euros, c’est des emplois offerts à un maximum de gens, faudrait-il même en compléter passagèrement le montant des émoluments.

Mais ce ne sera qu’un début. Suivrons le nettoyage des législations en tous les domaines, l’invention d’un nouveau code pénal pensé sur des bases nouvelles en relation avec une morale moins collectivement spirituelle mais plus opérationnelle. Respecter les citoyens, les transgresseurs eux-mêmes, en les considérant comme responsables de leurs écarts sans les victimiser en accusant la "société" de leurs dépravations. "Ils" sont la "société" tout autant que "nous " la sommes ! Une responsabilité ne peut être collective que si elle se construit sur la responsabilité individuelle de chacun des sociétaires. Et n’oublions jamais que la recherche spirituelle est affaire individuelle. Chacun peut poursuivre ou adhérer à un univers spirituel, une société qui en ferait un objectif collectif serait déjà loin sur le chemin du totalitarisme.

[Il y a vingt-cinq ans, nous avions traité de la Sécurité sociale. Inventée sur le principe généreux mais irréaliste du "les riches ont le droit d’être malades, donnons-le aux pauvres" (ce qui, soit dit en passant, fait de son déficit un certificat de démocratie). Nous en avions parlé en introduisant le mécanisme qui devrait aller du "droit à la maladie" au "devoir de santé", ce qui permettait un autre regard sur le déficit.]

Et la formation, et la santé, et l’administration locale ou nationale, et puis, et puis… ! Tout est à prendre, tout est à inventer.

Mais pour en prendre le temps et l’espace, il est indispensable de proposer à la communauté nationale d’en prendre la décision et de la consulter à chaque étape de cette démarche fondatrice. Il faudra perdre de douces habitudes, notamment celle de rêver dans l’irresponsabilité et de se réveiller au moment des naufrages en réclamant la tête des capitaines.

Riches-pauvres, bourreaux-victimes, exploitants-exploités, intégrés-exclus, ces couples n’ont souvent d’existence que par la démission collective. Saurons-nous enfin nous en rendre compte… aussi désagréable que ce soit d’aller chercher en soi la responsabilité initiale.

Qu’en pensez-vous ?


lundi 8 juillet 2013 (Date de rédaction antérieure : juillet 2013).