Indifférence

Le Français est-il indifférent ? Comme le sentiment, nationalement partagé, de pessimisme dont nous avons dit quelques mors le mois dernier, l’indifférence naît de la perception d’un Etat qui paraît impuissant à nos yeux. Peu de sujets échappent à cette prise de conscience de l’impuissance du système.
Jugeons-en et prenons comme exemple cet aspect de nos vies quotidiennes qui semble en passe d’être un des sujets majeurs des prochaines élections municipales : l’ordre public, au sens le plus large du terme.


ET SI NOUS PARLIONS D’ORDURES…

Il est une évidence que nous avons rarement, sinon, jamais entendue relever. Le refus d’accorder importance et respect à deux corporations dont le rôle est de relever nos ordures : celle des éboueurs et celles des policiers. La première est ignorée qui s’occupe de nos ordures matérielles et dont nous ne remarquons l’existence que quand la benne nous bouche le passage et les jours de grève quand les poubelles s’accumulent, la seconde est rejetée, sinon haïe, qui est en charge de nos ordures "sociales".

Tout se passe comme si, dans l’un et l’autre cas, la propreté, l’hygiène pourrions-nous dire, de la société est au delà de la préoccupation des citoyens. Ainsi, nous pourrions paraphraser l’apostrophe célèbre d’un député de la Troisième dans les années trente qui au cours d’un débat sur les droits des minorités (déjà) s’exclamait : "La tolérance ? Mais il y a des maisons pour ça !" en nous écriant à notre tour : "La propreté socio-sociétale ? Ce n’est pas notre affaire, il y a des mercenaires payés pour… !"

En ce qui concerne les ordures ménagères, dans la mesure où nous sommes tous directement concernés et que leur gestion est locale, de grands progrès ont été faits pour nous sensibiliser à l’importance de leur traitement. Certes les effets des campagnes sur le tri et la participation de tous à une anticipation de la collecte sont encore limités mais ce n’est plus l’ignorance d’antan. Il n’y a pas si longtemps, les dépôts sauvages se multipliaient et même dans les agglomérations, il n’était pas rare d’en rencontrer au beau milieu d’une rue. Aujourd’hui, une municipalité intelligente, quelques associations et le "bouche-à-oreilles" conduisent à d’indéniables progrès. Ainsi, il devient difficile à des édiles incompétents de créer des dépôts un peu n’importe où.

Mais en ce qui concerne nos ordures socio-sociétales, la situation est infiniment plus complexe parce qu’elles relèvent de la puissance publique. La Justice et la Police sont deux domaines régaliens et leur gestion est déléguée par les citoyens à des organismes dont la compétence est nationale, même si, par nature, elle est faite d’interventions locales.

Si tout un chacun est directement concerné par sa poubelle, justice et police sont loin d’être vécues dans une semblable proximité. En outre, une urbanisation peu concertée, voire sauvage, fruit de traditions qui remontent souvent à l’Empire romain, auxquelles se mélangent des considérations matérielles et gestionnaires d’envergure immédiate et locale, ont proprement singularisé les choses au point de créer une diversité de situations et de circonstances telles qu’il devient impossible de les traiter sur un plan général.

Bref, en simplifiant à l’excès, nous pourrions dire que tout se passe comme si ces deux domaines, essentiels pourtant au fonctionnement socio-sociétal, nous étaient étrangers. Les sondages divers consacrés aux juges comme aux policiers traduisent un mécontentement où le flou le dispute à l’insatisfaction. La chose est d’autant plus grave que l’essentiel de nos rapports à l’une et à l’autre interviennent à des moments très particuliers de nos existences auxquels nous ne sommes pas préparés… justement parce qu’il s’agit de bouleversements imprévus de nos quotidiens ordinaires.

Même si nous ne sommes pas immédiatement et directement touchés par ces "accidents", nous assistons à une multiplication permanente de leur nombre et de leur gravité. Le fait que les fonctions policière et judiciaire ne nous appartiennent pas, que nous n’avons sur elles que des "opinions" nées d’impressions passagères et superficielles provoque une "distanciation", quasiment la cohabitation de deux mondes sans communication. Témoins toujours, victimes parfois, dans tous les cas de figure ces "événements" dépassent nos capacités d’agir, impuissants que nous sommes par construction sociale même.

Pourtant qu’il s’agisse de nos ordures ménagères ou de nos ordures socio-sociétales, nous sommes bien obligés de constater que les Pouvoirs publics n’arrivent pas "à suivre". L’impuissance des appareils, policier comme judiciaire, s’expose tous les jours. en une polémique traditionnelle entre la surveillance et la répression qui prend des formes différentes selon les idéologies à la mode.

UN OUBLIÉ : LE CITOYEN !

Police, Justice, des hommes et des femmes spécialisés qui poursuivent, qui sanctionnent des criminel(le)s, Un monde où, par construction, nous constituons un ciel dont les "stars" sont les prédateurs. Parfois, parce que des limites médiatiques sont atteintes, il est aussi question des victimes, comme ça, juste en passant. La seule intervention du public, et encore, c’est au niveau des jurys. En cour d’assises…, car il semble que l’introduction des jurys en correctionnelle se soit perdue en cours de route. Quant au niveau de la police ? Rien !

Bref, les citoyens, l’homme, le femme, de la rue sont quasiment inexistants au regard du système dès lors qu’ils ne sont pas contrevenants (au sens étendu du terme). Exclus, serait le terme le plus juste. La Police comme la Justice nous ignorent, en retour nous les ignorons. En ces matières fondamentales qui touchent à l’organisation du groupe, à son fonctionnement quotidien, à son harmonie, nous n’avons rien à dire. Pire ; le système est ainsi organisé que le voudrions-nous ; il n’est pas d’espace où nous pourrions, les uns, les unes et les autres, prendre langue.

En ce qui concerne le rôle de la police, les cas sont rares où les question relatives aux diverses fonctions à remplir et à la nature des personnels à mobiliser se posent sociétalement. Oui, bien sûr, les polices municipales, les "aubergines et autres "pervenches", ici ou là, surveillent le stationnement dans les grandes villes et assurent parfois la sortie des écoles. Mais assurer la police est une fonction régalienne, c’est donc, cela devrait être, par conséquent, un acte citoyen. Oh, il ne s’agit pas de nous pousser à nous substituer à des professionnels entraînés : la lutte serait inégale comme l’illustre, ces jours-ci, le drame de Marignane. Mais enfin, il n’est pas de criminel, d’escroc, de voleur, de violeur ou d’assassin qui n’aient une existence sociale. Tous ces gens habitent quelque part, ils se nourrissent, ils font des courses mais aussi se préparent à la "pratique" de leur métier, ils ont une présence matérielle, des voisins, des voisines. Bref, ils ne sont pas une abstraction sociale et, à ce titre, ils sont rencontrés, observés, croisés, comme chacun d’entre nous.

Il n’est de démocratie que participative, au point même que l’adjonction des deux termes est un pléonasme sociétal. Chacun de nous est, à son niveau de citoyen le plus élémentaire, responsable de l’harmonie sociétale. Et que l’on ne fasse pas la petite bouche écœurée par le discours sur la délation et les droits de l’Homme (et de la femme, bien sûr). Il n’y a pas si longtemps et pour des raisons infiniment moins honorables, dénoncer n’a pas été loin d’être un sport national. Là ; comme en d’autres circonstances de la vie, l’expression du civisme est aussi l’expression de la responsabilité d’individus adultes.

Non, il ne s’agit pas de créer des groupes de "vigilants" ou de milices locales mais simplement de regarder autour de soi en dépassant le domaine égoïste et restreint de "nos" petites affaires".

[Si une proche des couples canoéistes du Verdon n’avait pas averti les autorités peut-être en serait-on encore à draguer la rivière ou le lac ?].

Mais il est possible d’imaginer mille autres gestes qui permettent à la communauté de manifester des actes d’appartenance. Croit-on vraiment que les trafics de drogues et autres stupéfiants serait possibles si l’action citoyenne des témoins se conjuguait à l’action policière ? Et, en supposant de dépasser l’amateurisme et l’improvisation, ces trafics ne seraient-ils pas sérieusement perturbés ? Où, dans quel quartier, dans quelle commune, dans quel village, les responsables d’activités délictueuses sont-ils des inconnus aux yeux des voisins ?

Pourquoi, cela ne marche pas ? Mais encore une fois parce que les uns et les autres, juges, policiers et citoyens s’ignorent et ne se côtoient qu’en cas d’incident. La Justice et la Police appartiennent à leurs appareils… comme l’enseignement d’ailleurs… et les citoyens en sont exclus. Evidemment, les choses ne sont pas aussi simples mais la "haine" de l’uniforme qui s’applique aussi bien au facteur, qu’au pompier, au gendarme et au gardien de la paix et maintenant au militaire, est en partie (en partie seulement) affaire d’ignorance réciproque.

La délinquance, au sens large, a dépassé les limites d’une gestion traditionnelle. Chaque jour nous en fait découvrir des dimensions nouvelles. Les vols à grande échelle de légumes dans les champs, les vols de fils d’alimentation des RFF, de l’EdF, les attaques de distributeurs d’espèces à coup de voitures béliers, les attaques de véhicules sur les autoroutes, vont finir par conduire à cette négation de la démocratie où le pékin vulgaire, vous, moi, nous, se saisira d’un fusil de chasse et s’improvisera policier, juge, jury et exécuteur pour compenser l’impuissance de la force publique.

Une impuissance qui ne tient pas seulement à une insuffisance d’effectifs et à la pauvreté des équipements techniques de toutes natures.. D’abord une organisation et une répartition des personnels qui n’a pas suivi les évolutions socio-sociétales. Ensuite, des définitions des tâches et des rôles qui sentent encore bon le temps des brigades à cheval de la gendarmerie du début du siècle dernier. Des rapports hiérarchiques qui relèvent du passé et qui, souvent, ne permettent pas à des personnels, par ailleurs compétents et inventifs, de donner leur pleine mesure. Une impuissance qui tient aussi à la distance qui sépare la police des citoyens. Nous l’avons dit, nous le répétons et nous le dirons encore. Le moindre fait divers, souvent sans intérêt, fait le tour de la terre en quelques minutes alors que le signalement d’un voyou n’atteint jamais la communauté des téléphones intelligents. L’administration a tellement pris l’habitude de ne voir en nous que des justiciables, des contrevenants, voire des fraudeurs qu’elle en a oublié que nous sommes des individus doués d’intelligence, de facultés de compréhension et d’adaptation. Dans ces conditions, en tant que corps constitué, elle est incapable d’imaginer que nous sommes capables de participer à son fonctionnement.

UN CITOYEN À PART ENTIÈRE : RÊVE OU RÉALITÉ ?

Les méthodes traditionnelles ont atteint leurs limites. Il est fort probable que si nous ne tentons pas de repenser les manières dont nous pouvons assurer un fonctionnement harmonieux de notre groupe, celui-ci sombrera dans le chaos. Il faut repenser son organisation socio-sociétale et les différentes étapes qui constitueront l’édifice sécuritaire. Quelles devront être les questions qui relèveront de la puissance régalienne, quelles seront celles qui relèveront de la responsabilité citoyenne ? Les forces de l’ordre, les professionnels qui appartiennent aux ministères de l’Intérieur, voire de la défense seront chargés des crimes et des délits qui relèvent des tribunaux. Tous les problèmes rencontrés quotidiennement au niveau élémentaire qui ne mettent pas réellement en cause l’ordre public seront traités par ce qu’il conviendrait d’appeler la "puissance citoyenne", par des citoyennes et des citoyens assermentés, intervenant aussi bien à mi-temps qu’à temps complet et organisés en groupes animés par un magistrat et un officier de police

On pourrait imaginer des périodes de la vie où tout citoyen, toute citoyenne, seront tenus d’offrir à la collectivité des moments dans la semaine sous forme d’un service civique. On pourrait même imaginer un système où les entreprises publiques et privées libèreraient des personnels de tous grades quelques heures par semaine. On pourrait imaginer… Que ne pourrions-nous imaginer si notre parole était libérée, premier pas vers une libération des gestes et la conquête d’un comportement citoyen ?

En ces matières, les traditions anglo-saxonnes sont infiniment plus respectueuses des individus que les habitudes latines. Elles sont nées d’un passé plus aventureux, la Charte imposée au Roi par les "hommes libres" d’Angleterre, la conquête de l’autonomie par les colons d’Amérique, entre autres, ont introduit au cours des siècles la pratique de comportements responsables. Au cœur de ces comportements, la Loi n’est plus que la reconnaissance publique qui grave dans la pierre des habitudes par tous reconnues… à commencer par l’harmonisation socio-sociétale, c’est-à-dire la mise en œuvre des actes de police et de justice.

Bien sûr nos traditions sont différentes et le souvenir du pouvoir absolu où la monarchie a fait la France est inscrit dans nos gènes. Notre goût permanent de ’’ l’Homme providentiel" et la facilité avec laquelle nous nous abandonnons à son pouvoir en est une illustration. Nous en percevons aujourd’hui les limites. La machine n’est pas grippée, elle est obsolète et ce n’est pas de réformes qu’il s’agit mais d’une construction sur d’autres bases, à partir d’autres hypothèses dans un modèle où l’information naîtra à la base, plutôt qu’au sommet. Mais ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas de rendre à l’individu une puissance qu’il aurait perdu au cours des siècles mais de lui permettre d’acquérir d’autres comportements et de découvrir la force que donne l’acceptation et la pratique des responsabilités.

C’est dire que le chemin à parcourir est long et qu’il est difficile. L’idée que nous sommes généralement les créateurs de nos propres malheurs, comme de nos propres bonheurs, sans que nous puissions en rejeter les origines sur notre voisin, nous oblige à être et à devenir responsables, aussi bien de notre destin que du sien. Elle nous conduira peu à peu à nous saisir du, des pouvoirs, quitte à en envisager l’exercice sous d’autre formes que nous connaissons et qu’il faudra inventer.

L’organisation de notre société (et l’usage de la minuscule est volontaire) repose sur la pratique de procédures qui rendent la vie en commun plus facile. Ces pratiques impliquent un appareil de justice qui s’appuie sur un appareil de police. Mais à la différence de ce que nous connaissons aujourd’hui, les circonstances exigent que chacun se sente impliqué même si l’exercice d’une partie de ces pouvoirs est délégué à des professionnels. Délégué ! Ce qui implique qu’aucune technicité ne pourra jamais justifier un refus plus ou moins explicite d’avoir à rendre des comptes… et d’en répondre.

Oh, l’acquisition de ce nouveau regard de l’individu sur la pratique collective et des comportements que ce bouleversement implique ne seront pas une mince affaire. Cependant, moins que l’effondrement de certaines positions sociales et l’apparition de résistances au "changement", c’est surtout à chaque instant la prise de conscience du contenu "responsable" de notre pratique quotidienne de sociétaire qu’il faudra apprendre à ne plus fuir.

Bref à la place d’un monde de droits, voici la naissance d’une civilisation de devoirs. Son installation paraît inéluctable mais saurons-nous la prendre en charge ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


dimanche 22 septembre 2013 (Date de rédaction antérieure : septembre 2013).