Du dégoût à l’égout

Après la récente intervention du Président de la République, quelques jours ont passé.
Et le souvenir de trois moments hante notre mémoire.

Celui d’un échange musclé avec un chef d’entreprise où, comme une crêpe, le Président s’est fait sauter et resauter sur une poêle chaude, plus embarrassé à chaque instant de l’échange.

Celui d’un cri, quasiment désespéré, où il a affirmé ’qu’il se cramponnait".

Celui, enfin, d’une affirmation d’autant plus stupéfiante qu’elle a été balancée à la volée en réponse à une remarque de bon sens sur ce que coûteront ces emplois aidés : "cette mesure ne coûtera rien puisque l’Etat paiera !"


Depuis le début de ce quinquennat, les Pouvoirs publics bégaient. Jusqu’ici, ces hésitations et ces voltefaces pouvaient être attri-buées à l’impréparation du candidat et à l’absence d’expérience d’un grand nombre des députés accédant pour la première fois à la fonction, d’une part et, d’autre part, à une appa-rente méconnaissance de la nature du travail législatif. Mais cette permanence de dénis de la réalité, de reniements, de reculades, d’annon-ces à grand fracas suivies d’effets à peine audibles, de démentis, de censures des Conseils constitutionnel et d’Etat, atteint aujourd’hui un niveau catastrophique.

LE GATEAU

En outre, comme si cette navigation à vue (à mauvaise vue, pourrions-nous dire) ne suffisait pas à inquiéter la quasi totalité des citoyens, une succession sans fin de "maladresses" vient alourdir le climat. Nous saurons peut-être un jour le fin mot du dernier avatar des relations entre messieurs Jouyet et Fillon mais l’atmos-phère plus que trouble de sa naissance et de son déroulement viennent s’ajouter à une série d’incidents qui jettent un éclairage discutable sur la "normalité" annoncée d’une mandature qui se voulait morale et humaniste.

Bien sûr, certaines mesures fruits dénaturés de décisions hâtives mal exprimées, mal étudiées, prises sans considération pour la réalité ont suscité une protestation citoyenne qui a permis de corriger des erreurs d’appréciation manifestes mais cela n’enlève rien à l’amateurisme de la gouvernance actuelle. En outre, un nombre croissant de décisions publiques, auraient-elles été l’objet d’une procédure légale et régulière où la volonté des élus s’est clairement exprimée, sont systématiquement remises en question quasiment les armes à la main.

Cette atmosphère d’ "inconvenances" où les "erreurs d’expression" accumulées ressemblent à des mensonges délibérés, les promesses en forme de prévisions garanties sont démenties par les faits de manière permanente et où, enfin, les engagements les plus solennels sont abandonnés à peine prononcés, se répand au delà du discours pour gagner peu à peu l’univers le plus quotidien.

Il semble que l’Etat ne contrôle plus rien en ce sens qu’il s’incline devant le moindre groupe d’individus décidés, anonymes et violents. Au point de se demander si l’Etat existe encore au delà de la perception de l’impôt et d’une judiciarisation de plus en plus débordante qui s’immisce jusque dans l’intimité des citoyens.

Ce climat est maintenant général. Des prises de position hasardeuses, sur des sujets dont le traitement ressuscite une atmosphère de guerre froide, mettent aujourd’hui en cause la sincérité des contrats commerciaux. La qualité de la signature de la France est mise en jeu. Les atermoiements relatifs à la livraison des frégates Mistral à la Russie nous mettent dans une position d’autant plus intenable que la brutalité de nos prises de position excède de loin la vigueur de nos muscles.

Soit nous tenons nos engagements et nous livrons à la date prévue. le bâtiment achevé et payé et nous encourrons alors la "réprobation" de nos alliés, soit nous revenons sur le contrat signé et nous nous exposons au rembour-sement des sommes versées par notre client accompagné de lourdes pénalités.

D’une part, nous perdons la signature d’éventuels (très éventuels : celui de la Pologne, par exemple ; qui, dans le passé n’a pas hésité à utiliser l’argent communautaire pour acheter américain) marchés d’armes, européens surtout, que nous pourrions conclure avec certains de nos alliés et d’autre part, nous passons aux yeux de tous pour un fournisseur sous surveillance dont la signature sera dorénavant considérée comme peu fiable (sur ce marché aujourd’hui mais demain, pourquoi pas sur d’autres ?).

Bref, à l’extérieur comme à l’intérieur, malgré les rodomontades officielles, le seul crédit qui nous reste, c’est d’être des emprunteurs scrupuleux… jusqu’ici certes mais pour combien de temps encore (n’oublions pas que le montant de l’IRPP couvre tout juste le montant des intérêts de la dette publique ; où irons-nous chercher l’appoint si les taux d’intérêts augmentent ?).

L’accumulation d’ordres, de contre ordres, d’engagements et de démentis, de promesses auxquelles ceux qui les présentent ne croient pas eux-mêmes, d’omissions "pour-ne-pas-désespérer-Billancourt", les recours permanents aux expédients, ont détruit la confiance de la presque totalité des citoyens.

En somme ; impuissant à l’intérieur, impuissant à l’extérieur, abandonné par presque tous… qu’est devenu l’Etat ?

LA CERISE

Mais un climat, pour regrettable qu’il puisse être déploré, pourrait être rééquilibré s’il ne se mélangeait pas à une atmosphère véritablement nauséabonde.

Cette atmosphère, celle des affaires est nauséabonde à deux égards. D’une part, une intervention qui devient quasi permanente, et par conséquent excessive, de la justice. Ces interventions, de plus en plus souvent, indésirables et sans nécessités, apparaissent trop souvent à l’usage, ressortir de l’air de la calomnie que d’un fonctionnement de l’appareil judiciaire sain et harmonieux.

[Combien de poursuivis, d’accusés, de crucifiés même, voire socialement condamnés, sont administrativement blanchis et/ou réhabilités mais salis à jamais ? Où, quand ; et comment, cette justice si expéditive, si prompte au soupçon, si inquisitrice comme au Moyen âge, a-t-elle jamais présenté des excuses aussi publiques que ses mises en demeure ? Jusques à quand son action, visiblement ciblée et déjà plusieurs fois battue en brèche, pourra se poursuivre en prétendant se renouveler sans résultats, chaque "échec" gommé par une poursuite "nouvelle" ? Quel comptable des deniers de l’Etat osera enfin demander des comptes à ces services dont on finit par se demander quels sont les fantasmes personnels et personnalisés qui animent leurs démarches ?]

Et voilà, enfin, ce dernier épisode qui traite d’une conversation entre un ancien Premier ministre, accompagné d’un témoin, invités tous deux par le Secrétaire général de la Présidence de la République, relayée par deux journalistes ; honorablement connus certes mais dont la proximité avec le Président en personne est affaire publique. Les (car il y en eut plusieurs) versions divergent : celle rapportée par les journalistes, infirmée puis confirmée et précisée encore par le Secrétaire général à plusieurs reprises et celles, convergentes enfin, rapportées par les deux autres commensaux. Quatre choses au moins sont sûres : le déjeuner a bien eu lieu, le Président consulté avait donné son accord et en a eu un compte rendu fidèle (ce qui paraît tout à fait normal, s’agissant d’une démarche du second personnage administratif de la Présidence) ; enfin, au début même de l’entretien, les deux journalistes ont affirmé qu’ils attendaient confirmation d’une partie au moins du contenu de la conversation ci-dessus rapportée (ce qui tendrait à prouver qu’ils étaient déjà au courant de cette partie-là au moins)

Qui se trompe, qui a perdu la mémoire ? Etait-ce un déjeuner amical (les trois participants se connaissent, ils ont servi la République ensemble et/ou successivement) devenu un piège et quelles en sont les véritables victimes et qui sont les piégeurs ? Sans doute nous ne le saurons jamais et, au fond, cela n’a aucune importance. Ce qui est, par contre effarant, c’est que pareille indignité ait pu se manifester, que des personnalités politiques et administratives de cette qualité aient pu se prêter ou être entraînées dans ce qui ne peut apparaître que comme une machination.

Le nuage de Tchernobyl ne s’est hélas pas arrêté à la frontière comme les autorités de l’époque avaient tenté de nous le faire croire, espérons tout de même que ce flot de boue n’atteindra pas les marches du palais de l’Elysée. Car si le gâteau, déjà, était d’un goût douteux, la cerise qui vient le couronner aujourd’hui le rend particulièrement indigeste. A sa décharge, François Mitterrand n’était pas encore Président de la République au moment de l’affaire de l’Observatoire.

Et ne voilà-t-il pas que le Secrétaire d’Etat au budget vient de démentir les engagements solennels que son Président (le nôtre aussi, bien sûr, encore que des millions de citoyens commencent à en douter) a pris devant les millions de spectateurs qui ont accompagné son numéro télévisé. Maladresse, inconscience ou dormait-il pendant l’émission ?

Un comble, une inquiétude aussi ; ce dégoût qui nous frappe ne finira-t-il pas à nous entraîner à l’égout ?

OUI…. ET ALORS ?

Il est clair que si depuis des années, personne ne manifeste quelque vision du monde, tout un chacun réalise quand même que "ça ne peut plus durer". Nos dirigeants, tout au moins ceux qui sont au pouvoir (si tant est que le terme ait encore un sens) se bornant à courber le dos et à tenter de nous faire patienter dans l’attente d’une reprise qui nous viendrait d’ailleurs (d’où ? Personne ne semble en discerner l’origine future !). A écouter l’opposition, le discours n’est pas plus encourageant même s’il tente de s’organiser autour de quelques propositions jusqu’ici chuchotées entre intimes. Mais aussi sympathiques soient-elles, elles ne traduisent pas une vision conquérante de l’avenir.

Pire même, les hypothèses qui tentent de modéliser la situation correspondent à des circonstances antérieures qui n’ont pas grand rapport avec les événements actuels. Il en résulte que la plupart des mesures prises sont inadaptées, souvent importunes et toujours sans autres résultats que d’aggraver les déficits.

Que faire ? A la grande rigueur, n’importe quoi plutôt que de répéter sans cesse des tentatives héritées du passé et dont le seul objet est de nous faire patienter en "attendant Godot !". Plus sérieusement :

• Dire la situation sans rien cacher de sa gravité, de son universalité. Nos fonctionnements, qu’ils soient individuels et/ou collectifs sont obsolètes. Tout a changé, les modes de production comme les méthodes de production et les productions elles-mêmes. Par conséquent, les métiers, tous les moyens de communication, les savoirs nécessaires et leurs conditions de transmission, les rapports entre individus, des plus intimes aux plus sociaux sont à inventer. Et la liste est quasiment infinie : le monde est différent, il se transforme d’ailleurs tous les jours et il nous faut apprendre à nous adapter de manière quasi permanente. Disons pour simplifier les choses que jusqu’ici notre société reposait sur l’existence de trois groupes d’individus, les auteur-metteurs en scène, les acteurs et les figurants hiérarchiquement organisés. Une organisation qui remonte si loin qu’elle s’en est même figée au point que la moindre absence de relation entre ces différentes composantes devient mortelle et conduit au délitement socio-sociétal. Notre survie passe par l’appropriation de ces états différents par tous, chacun à sa manière. Une entreprise qui prendra du temps, qui exigera des sacrifices et de la volonté. Elle peut être planifiée, Si nous observons le comportement de la plupart des individus, chacun à des moments divers de son parcours aura manifesté une aptitude aux trois états. Il ne s’agit donc pas d’utopie mais d’une organisation socio-sociétale qui permettra d’enterrer le taylorisme, ses avatars et leurs conséquences.

• Apprendre à réfléchir à partir d’autres hypothèses fondatrices où notre "trépied" traditionnel "qu’est-ce que c’est, comment ça marche, à quoi ça sert ?" sera redressé et où nous nous poserons les mêmes questions mais dans un ordre nettement plus opérationnel :

• à quoi ça sert ?

• comment ça marche ?

• qu’est-ce que c’est ?

Tentons de ne pas oublier qu’utilité n’est pas synonyme d’utilitarisme et rappelons-nous que "l’homme ne vit pas que de pain". Remarquons donc au passage que l’Art (dans le sens le plus large du terme) est aussi nécessaire à la vie que le pain, le travail et le toit.

• Par quoi commencer ? Par tout, mais tous les domaines à défricher ne nécessiteront pas la même énergie de manière permanente. Il faudra commencer par saisir les outils appropriés à chaque âge de la vie, et apprendre leur maniement à tous âges, Il ne s’agira pas de réformer mais d’inventer à partir d’objectifs opérationnels. Depuis combien de temps, nous ne nous posons même plus cette question essentielle : l’Ecole, à quoi ça sert ?" Une éternité sans doute, à considérer le triste état de l’institution. Mais cette invention devra être pratiquée avec la participation active des intéressés. En effet, est-ce vraiment à des individus, certes brillants et distingués, intellectuellement admirables mais qui ne se sont jamais heurtés aux conditions de la pratique d’un métier, de concocter les processus à mettre en œuvre ?

• Et ainsi de suite…

Une société participative n’est pas le fruit de l’imagination d’un individu, serait-il génial. Elle ne peut être que la somme de mille petites idées issues des frustrations de chacun, de ces freins quotidiens qui nous conduisent tous à nous jeter dans les bras d’un ou d’une "qui sait" sans même avoir une idée de la qualité opérationnelle de ce savoir labellisé. Il faudra appendre à questionner, à se questionner, fût-ce en présence de l’évidence !

Notre société est une société du diplôme, elle ne reconnait que le diplômé, elle ne donne la parole qu’aux diplômés. Elle muselle le pékin vulgaire, ce professionnel bon à déboucher les lavabos et à changer les plombs. Il est temps de donner la parole à tous

. Est-ce Ampère ou Gramme qui a inventé la dynamo ? (Même si ce sont les théoriciens de l’électromagnétisme qui en ont modélisé le fonctionnement.)

Sans doute le délitement de notre société n’est pas encore suffisamment avancé pour que nous soyons contraints de modifier nos regards, nos approches, nos démarches en rejetant ces interdits qui exilent tant de "Mozart". Mais le temps viendra… et plus vite que nous pourrions le croire !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


dimanche 30 novembre 2014 (Date de rédaction antérieure : 1er novembre 2014).