Le rendez-vous de Samarcande

Rome n’est plus dans Rome et Samarcande se cache derrière chaque virage d’un parcours présidentiel qui ressemble fort à l’exercice quotidien d’une campagne présidentielle. Pas une cérémonie aujourd’hui qui ne soit honorée d’une halte dont le contenu politique est aussi virtuel que la réduction du déficit budgétaire, la réduction des impôts et/ou l’inversion de la courbe du chômage.

Le Président Giscard s’invitait à déjeuner chez le pékin vulgaire (vous et moi) ;
plus démocrate, encore que moins éclectique, le Président Hollande court la cérémonie, serait-elle sportive, agricole ou simplement "provincialement" confidentielle. Mais la délivrance de la "bonne parole" s’apparente à une distribution de "monnaie de singe".

Même si les promesses du Pouvoir n’engagent que ceux et celles qui les croient, leur contenu s’exprime quand même dans les gestes qui les accompagnent. C’est ainsi que se construit jour après jour le dossier qui sera plaidé à Samarcande au jour du jugement dernier.


Oui, "quand ma bouche et mon bras sont en désaccord, je crois à mon bras" disait le sage chinois. Intéressons-nous donc à la dysharmonie, pour ne pas dire à la cacophonie ambiante.

Dernière minute : des attentats secouent l’indifférence collective et mettent en évidence, déjà en ce qui nous concerne, l’impuissance des Pouvoirs publics. Cette impuissance est la conséquence directe de l’absence de la moindre vision d’avenir. Ainsi, chères lectrices et chers lecteurs, tentez de résoudre cette curieuse contradiction qui naît d’une France en guerre sans que les Français aient même été sollicités d’y participer.

LE SENS DES MOTS, L’ESSENCE DES GESTES

Nous vivons un bien curieux moment de notre histoire collective caractérisé par l’extraordinaire fossé qui semble se creuser un peu plus chaque jour entre les paroles, seraient-elles organisées en discours, et les actes qu’elles sont supposées décrire. Cela pourrait être anecdotique ; cependant au travers de chaque discours, de chaque geste, voire de chaque décision transparaît une philosophie de la vie dont la pratique est plus terrible encore que ne serait celle d’une idéologie. Philosophie ? Oui, parce que son empreinte marque cheque démarche des Pouvoirs politiques actuels bien au delà de la simple (si l’on peut dire) gestion du pays. Philosophie encore parce qu’elle pollue les principes mêmes qui sont supposés marquer le terrain de la République dont elle falsifie le sens originel.

Des propositions, des mesures introduites, icî ou là, via des déclarations, des affirmations, des "texticules" de quelques lignes, de quelques mots, voire d’intelligentes virgules, apposées à des textes sans rapports véritables à leur originalité première. Cette accumulation de propos et d’actes élémentaires colore peu à peu notre paysage quotidien d’une lumière à la lueur de laquelle se mêlent des objets aussi divers que la gestion de l’économie, une conception de l’avenir par le biais de la gestion de l’école, l’affirmation d’une morale fondée sur l’affirmation permanente d’une culpabilité socio-sociétale.

Ce développement se fait dans le cadre de la matérialisation insidieuse d’une conception dogmatique de l’Homme (terme générique qui embrasse la Femme), de ses désirs, de ses fonctions dans le cadre d’obligations énoncées, définies, affirmées par un Etat dont le rôle essentiel est de rendre publique, laïque et obligatoire la pratique universelle de la Vertu. Une vertu qui repose sur l’affirmation de l’égalité prise en son sens le plus élémentaire, sinon le plus trivial.

Une affirmation aussi irréaliste que singulière qui renverse cette proposition tricentenaire proposée par Jean-Baptiste Rousseau à savoir que "l’Homme est bon et que seule la Société le rend mauvais". Selon la "bien-pensance actuelle", l’Homme n’est pas bon car il poursuit sans cesse l’objectif d’être "le" meilleur, violant ainsi, et de manière permanente, le principe d’égalité. Seule une Société, de cohercition à bon escient, permet à cet Homme, à l’individualisme haïssable et destructeur de l’équilibre socio-sociétal, d’être ramené dans "le bon chemin" de la médiocrité universelle sous la houlette, voire le fouet, d’une élite, qui sait, qui prévoit et qui nous méprise.

Un constat, "ceux que Jupiter veut perdre, il les rend sourds et aveugles" et une ligne de conduite, "je le crois parce que c’est absurde" (cette dernière faussement attribuée à St Augustin qui, croit-on, souhaitait simplement indiquer que la foi n’avait nul besoin de justification) résument la situation actuelle. Ce constat est à la base de l’atterrement d’une grande majorité de citoyens qui cherchent vainement l’a priori politique qui pourrait leur permettre de saisir la logique d’un "foutoir" législatif et règlementaire incompréhensible où s’accumulent des contradictions. La ligne de conduite, le seul cheminement qui semble à la base de l’action des Pouvoirs publics.

Le hic, cependant, c’est que si le vers est dans le fruit, le diable sommeille dans les détails. Et le moment vient toujours où ces contradictions ne peuvent plus être niées, qu’elles dépassent toute possibilité de synthèse et l’explosion conduit immanquablement au chaos.

QUAND LA RÉALITÉ DÉPASSE, NON, DÉBORDE LA FICTION

Un certain nombre de mesures récentes illustrent le désordre actuel. Pêle-mêle :

• au lieu de rechercher des mesures règlementaires propres à encourager la création d’emplois (revoir, enfin, l’architecture du droit du travail, par exemple), l’Etat préfère distribuer des "aides", soit autant de subventions ; qui ne toucheront pas aux conditions actuelles du marché. En fait, il s’agit de poursuivre une démarche d’ordre philosophique où le chômage l’emporte sur l’emploi ;

• après mille discours sur la "promotion des masses" et la réduction des inégalités, sous prétexte de les réduire, les têtes pensantes suppriment les bourses aux étudiants attribuées au mérite (le tollé soulevé a fait reculer l’Etat..., mais le montant a été réduit) et inventent une réforme du Collège, pourtant déjà bien mal en point, qui efface toute tentative d’emprunter une voie d’excellence. Deux trains de mesures, complètement contradictoires à la vision républicaine de l’Ecole que les pères de la démocratie voyaient comme le pilier de l’ascenseur social ;

• l’environnement, ah l’environnement, le réchauffement, la pollution ! Ah, que de bons sujets propres à enthousiasmer les foules qui respireront le bon air en suivant les centaines d’autocars que la loi Macron va jeter sur des routes secondaires (avec l’espoir, sans doute,, d’améliorer les statistiques d’accidents ?).. Au fait, la SNCF est-elle toujours un service public au service du public ?

Cessons là une énumération dont la poursuite prête plus à pleurer qu’à rire. Elle se caractérise par une accumulation de textes ; de règlements, parfois de mesures ; dont on cherche en vain la ligne directrice qui donnerait un semblent de cohérence, ne serait-il qu’apparent, à cette incontinence administrative.

Attardons-nous, cependant, sur le dernier "in" en cours. Après s’être heurté, sans le résoudre d’ailleurs, au problème soulevé par les "bonnets rouges", ne voilà-t-il pas qu’en plein milieu de voyages politico-diplomatiques (dont l’intérêt réel est à prouver), les taxis s’élèvent contre une concurrence qui semble bien parfaitement déloyale ne serait-ce qu’au niveau des impôts, des taxes et autres contributions sociales. Certes l’aspect corporatiste n’échappe à personne mais, en l’occurrence, le fond du problème est autrement plus général, plus social même.

En ce cas, comme l’ailleurs (le i-commerce entre particuliers, la propriété partagée, le covoiturage, les mille échanges de bons procédés entre voisins, etc...) des rapports nouveaux s’établissent entre "demandeurs" en tous genres et "fournisseurs" appropriés. Un régime de brocante permanente en quelque sorte, la "braderie de Lille" généralisée, délocalisée, où tout est objet éventuel de transaction. dans une ambiance qui ignore l’univers des taxes, de la TVA, de l’impôt, bref qui ignore la société et l’Etat. Le "voisin du coin de la rue" est aujourd’hui à Marseille, à Perpette-sur-Gartempe (cette localité perdue dans un de ces déserts ruraux) sinon à Lima ou à Hongkong et il nous est souvent plus accessible même que notre voisin de pallier.

En fait, cette accumulation ressemble plus à un inventaire actuel que Prévert "poétiserait" qu’à une préparation de notre communauté nationale au monde nouveau dont les contours commencent à peine à se dessiner sous nos yeux... Les emplois qui permettraient aux générations nouvelles de s’intégrer au système actuel sont de moins en moins nombreux. Ils entraînent des comportements divers qui vont de l’exil à la manifestation de plus en plus généralisée d’une créativité sans retenue, sans limites et parfois complètement "a-sociale.".

Cependant, ce monde nouveau naît plus de la nécessité que du hasard et ses origines sont multiples, nombreuses et souvent inattendues. Essayons d’en distinguer quelques unes sans chercher un quelconque ordre de priorité.

Ce qui, sans doute au départ, ne constituait qu’un acte relevant du "système D", devient aujourd’hui le fruit d’un choix délibéré, un véritable divorce socio-sociétal où le lien civique le plus élémentaire -l’exercice du droit de vote- est effacé. (C’est, en effet, parler un peu vite que d’attribuer l’abstention à une déception en oubliant l’inexistence répétée de l’Etat dès lors qu’il s’agit d’aller au-delà des mots). Mais ne nous y trompons pas, il ne s’agit en aucun cas d’une contestation au parfum révolutionnaire, non tout juste la réponse du berger à la bergère : "vous nous ignorez, nous vous ignorons" et, surtout, "gardez-vous de piétiner nos plates-bandes". Absence d’imagination, incompétence, sous-évaluation, incompréhension d’un personnel politique formé à la déduction et à l’exercice d’une pensée linéaire ? A la limite, peu importe. Ce qui compte c’est ce divorce qui devient chaque jour plus perceptible et qui préfigure l’effondrement d’institutions déjà obsolètes et l’évidente incapacité de nos dirigeants à en gérer les "formalités" et les conséquences.

Et c’est ainsi que les sociétés s’effondrent : tout semble fonctionner, les pékins vulgaires paient leurs impôts (qui augment naturellement puisque le nombre des payeurs diminue inéluctablement grâce, si l’on peut dire, à la conception social-démocrate de l’Etat fondée sur l’air connu de la confiscation, du partage et de la subvention), traversent dans les clous en attendant que s’inverse la courbe du chômage pendant que la dette augmente inexorablement. Bref, nous avons inventé la version moderne du "sotto governo" qui fit la grandeur de la démocratie chrétienne Italienne pendant si longtemps. A la différence près que l’Italie avait su s’adapter à tout, même à la toute puissance de la mafia.

SAMARCANDE ? UN RENDEZ-VOUS OU LA MORT ANNONCÉE

Tout est possible, de la start-up bâtie sur une idée simple née de l’observation quotidienne au "petit boulot" qui rend la vie plus facile (une rubrique si générale qu’elle englobe aussi bien la garde des enfants comme tout ce qui accompagne le commerce de la drogue). Parfois envisagés comme des compléments aux diverses primes qui caractérisent cette aberration baptisée "traitement social du chômage", souvent le début d’un autre mode de vie qui passe par "l’évitement de l’Etat", ces fruits d’une créativité inattendue et improbable, bousculent cet univers de la passivité qui nous paralyse. Oh, le résultat obtenu dépasse toutes les prévisions et, disons-le, toutes les espérances en créant une "civilisation de la liberté", mieux de l’indépendance, où lentement mais surement le salariat, un contrat social, disparaît au profit - mais au profit de quoi, au fait ? D’une population transparente qui ne participe plus à rien, tout en touchant une part des bénéfices de l’activité de ceux qui continuent, par habitude sans doute, à se gargariser de leur C.D.I. et des impôts et taxes diverses qui l’accompagnent.

Réseaux sociaux, sites de "tweet", de forums, de systèmes marchands, blogs, presse numérisée, etc..., ces démarches nouvelles s’expriment en dehors de toute régulation, et, sans que le Pouvoir puisse envisager la gestion de cette citoyenneté nouvelle, ne serait-ce qu’en suivant les mouvements collectifs qu’elle inspire. Cette impuissance n’est pas seulement la marque d’une administration vieillie, incapable de se saisir des conditions nouvelles et d’inventer d’autres gestions, elle naît aussi du regard simpliste que nos dirigeants actuels portent sur notre monde. Ce n’est pas nouveau mais nous en sommes rendus à un moment où, après avoir cheminé dans l’ombre, le délitement éclate au grand jour. A l’intérieur comme à l’extérieur, les apparences se dissolvent et les rois et/ou les reines apparaissent enfin dans le plus simple appareil.

La faillite de la Grèce est moins celle d’un pays que de l’institution européenne, cette machine bureaucratique qui n’a d’idéologie qu’un "auto contentement" technocratique et dont la seule instance démocratiquement choisie est un Parlement strictement sans aucun pouvoir. Qu’y a-t-il alors de surprenant à ce que l’adhésion d’un pays sur la base de données mensongères tourne aujourd’hui à la farce ? Les escrocs grecs qui ont vendu "l’affaire grecque" à Bruxelles aux yeux de tous, sont au moins aussi coupables (pas responsables, coupables) que la jolie bande de technocrates qui se sont empressés de l’acheter. Au moment de formaliser à jamais ce joli tour de passe-passe, la signature du traité de Maastricht, un seul pays, la France, a rejeté sans détours une construction européenne si loin de l’idée que s’en faisait le général de Gaulle... pour être ensuite dépossédée de son vote grâce à une astuce gestionnaire.

Alors le rendez-vous de Samarcande ? Il est là, déjà pris sous nos yeux de manière quasiment universelle. Cependant si, ici ou là, les protagonistes sont divers et les contenus apparemment différents, il est une donnée commune : "ce" dont il est question n’est jamais le "ce" en question. Pourtant que ce soit en Europe ou en France, les signaux s’accumulent et nous assourdissent,

dans le monde  : le développement inexorable d’une guerre de religion menée par une secte aussi sûre d’elle que de la lâcheté et de l’incohérence du reste du monde ;

en Europe  : l’incapacité communautaire à faire face à la marée "imigratoire" et à sa conséquence immédiate, l’institutionnalisation de la xénophobie, le fossé qui s’élargit entre les citoyens et l’appareil gestionnaire, les multiples "tricheries’ des uns et des autres où les accords signés comme les engagements les plus solennels sont contournés avec le soutien silencieux mais constant d’une mafia "eurocratique" d’autant plus puissante qu’elle est indépendante. de tout contrôle populaire ;

en France : l’année dernière, les "bonnets rouges", avant-hier -et ça n’est qu’un début- la réforme (?) des collèges, hier, les taxis, aujourd’hui, les éleveurs... , et demain ?

Bref, un jour où l’autre, sans que l’on puisse dire quand, ni comment d’ailleurs, ces "dysfonctionnements", sans autres rapports que leur incohérence, se cristalliseront en un délitement chaotique.

L’occasion d’une purge salutaire ? Un rendez-vous avec l’avenir ? Le crépuscule d’un monde bâti sur un modèle obsolète ?

En attendant, les "Humeurs" consacreront leur prochain numéro à une lecture indépendante des événements qui agitent la bureaucratie bruxelloise ces jours-ci : le feuilleton qui traite du bouillon gréco-européen qui mijote pendant que notre Président glougloute dans les "délices béninois ou béniniens" et que les salafistes prennent le pouvoir.

Qu’en pensez-vous ?

juin 2015
Romain JACOUD


lundi 1er juin 2015, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er juin 2015).