Dé-grèceons, dé-gréceons camarades (ainsi nous éviterons d’apprécier la réalité de l’UE)

De Plaute, nous voilà passés à Euripide. Le talent en moins, hélas ! Et la manque de qualités de la version actuelle nous amène à questionner la qualité des auteurs, celle de la mise en scène et, bien évidemment, la légitimité des règles de sa "théatralité".

Le tout illustré par Prud’hon. Notamment dans cette estampe où Napoléon Premier personnifie le crime sur le dos duquel fondent la Justice et la Vengeance, à cela près que le Premier ministre grec en est aujourd’hui le personnage central et que les présidents de l’UE et de l’Eurogroup’ complètent l’allégorie. Et mis en musique par le Crépuscule des Dieux orchestré par un rocker à la mode.

Ce rapprochement est intéressant à plusieurs titres : celui du cadre, celui du sujet (sinon de l’objet) et de son développement en l’occurrence, celui des auteurs, celui des acteurs et, enfin, celui du public. Nous allons donc tenter d’en analyser chacune des composantes. Nous tenterons aussi de comprendre comment, comme nous le disions en tête ; nous sommes passés de Plaute à Euripide.


LE CADRE

L’Europe ! Mais quelle Europe ? Voilà bientôt soixante-dix ans qu’un certain nombre de pays (cinq, puis sept, puis, puis, puis ... et enfin presque trente) boitent chacun de sa jambe, chacun selon son génie propre, sans que l’on n’aie jamais réellement consulté les pékins (trop vulgaires sans doute) sur la forme de l’assemblage. Pourquoi, comment ?

Alors, un peu d’histoire, si l’on peut qualifier d’Histoire des tractations de couloir dont le résultat, tel que nous pouvons l’apprécier aujourd’hui, est une démonstration par l’absurde de la sagesse des nations qui a depuis bien longtemps constaté que l’Enfer est pétri de bonnes intentions. Revenons en arrière aux beaux temps du pool charbon-acier, cet ancêtre. L’Europe sortait d’une déflagration dont nous portons encore l’empreinte. Deux hommes grands, rejoints bientôt par d’autres, plus petits, (les noms importent peu) ont imaginé que le commerce allait créer aujourd’hui des rapports plus "détendus" entre adversaires d’hier. Des organismes techniques ont donc passé des accords "techniques" en laissant de côté, dans ce premier temps, toute référence à quoi que ce soit de nature politique. En fait, cette démarche reposait sur un manque total de confiance dans ces populations qui venaient de s’entretuer et que ces dirigeants considéraient comme incapables de grandes idées. Il s’agissait donc, au travers de ces décisions, encore une fois apparemment techniques, de bâtir un ensemble qui peu à peu s’imposerait aux pékins vulgaires. Un problème pourtant, celui de la forme : une Europe des Nations fondée sur la coopération ou une Europe fédérale fondée sur l’intégration ? De Gaulle ou les "gnomes " de Bruxelles ?

En fait, la question n’a jamais été offerte au débat public. Lentement mais surement, au travers d’une construction administrative orchestrée par des technocrates désignés, auto désignés même au début, s’est mise en place. Des chefs d’Etat réunis, des commissaires indépendants (sinon irresponsables), des fonctionnaires tout-puissants en l’absence de quelque contrôle démocratique que ce soit, bref soixante-quinze personnalités, vingt-cinq commissaires politiques, vingt-cinq juristes et vingt-cinq banquiers qui ont cru transformer une Europe des Nations, fondée sur la géographie, la faune et la flore, le climat, les habitudes, la proximité, le voisinage, en des Etats-Unis d’Europe au moyen de textes illisibles assénés comme autant d’ukases mais tous dans ce même esprit fédéral quasiment dans la clandestinité. Les Etats-Unis d’Europe… mais à mots couverts. Le résultat de ce "non-dit" a été que la structure née de cette accumulation ne présente toujours pas une gouvernance fédérale réelle, c’est-è-dire reposant sur des exigences démocratiques de représentativité, de légitimité et de responsabilité citoyennes.

Et puis, le jour est venu où il a bien fallu "annoncer la couleur au public" parce qu’il n’était plus possible de continuer à camoufler des mesures dont le contenu politique l’emportait visiblement sur l’habillage technique jusque là utilisé pour faire passer le ragout (le terme est parfaitement explicite et tout à fait adapté à l’ambiance bruxelloise). Et le traité de Maastricht a donné une légitimité à ce fatras de "directives" (les ukases d’un groupe irresponsable) et à toute la paperasserie bureaucratique qui les accompagnaient depuis le début.

Simple détail, ce "traité" n’a pas donné lieu à un débat contradictoire où auraient pu être présentées toutes les solutions possibles. Par exemple, le choix entre les deux visions de l’association : d’une part, l’Europe des Nations fondée sur la coopération rationnalisée entre les peuples, sans abandons aveugles de souveraineté ni blancs-seings et, d’autre part, l’Europe intégrée (des Etats-Unis d’Europe en quelque sorte) quasiment "hors sol" puisque bâtis sans quelques fondation traditionnellement démo-cratique que ce soit . Pire encore, ce texte de près de cinq cents pages n’a même pas abordé les a priori politiques, la vision d’avenir de cette constitution. Si les abandons de souveraineté ont été abondamment mis en œuvre le véritable sujet, l’intégration, n’a pas progressé et nous en sommes toujours aux vœux pieux. Moins sans doute par manque de désir que par l’incapacité des institutions d’en décrire les contours et d’en préparer la mise en œuvre.

Bref, une Europe de la paperasse dirigée par soixante-quinze technocrates indépendants au-delà de toute apparence démocratique. Un pouvoir lointain et quasiment secret. Incapable, par construction même, de la coopération la plus élémentaire sinon de combats incessants sur des programmes du passé. La distribution même des "fonds structurels" a été souvent plus que discutable. Aussi bien les opérations de travaux publics en Grèce par exemple qui ont arrosé des entreprises internationales sans le moindre bénéfice pour les populations locales ou le scandale de l’utilisation par la Pologne de fonds européens pour commander des avions aux Etats-Unis.

Il n’est pas de crise que cette Europe ait été capable de gérer dans le respect de la vie de ses propres habitants. L’incapacité s’est lue dans la crise des Balkans, dans celle de l’Ukraine, dans l’incapacité de gérer les problèmes actuels d’immigration, voire ceux de la guerre avec les salafistes, pour ne citer que quelques cas hautement symboliques d’une impuissance "génétique"

Et la Grèce ? Ah oui, la Grèce ! Mais avant tout jetons un œil sur la réalité.

EMBRASSONS-NOUS FOLLEVILLE

L’indépendance de quelque corps social que ce soit quand elle est corrompue par un climat fondé sur l’irresponsabilité de toutes et de tous vis à vis de toutes et de tous, débouche généralement sur le chaos d’une impuissance généralisée. La recherche de l’intelligence des situations, une discipline dont la pratique n’a pas survécu à la disparition des deux premiers présidents de la Cinquième République (MM. de Gaulle et Pompidou), appliquée à la situation européenne actuelle aurait une influence dévastatrice. Outre qu’elle mettrait en évidence le caractère mythique d’une construction qui n’existe que par le vocabulaire, elle ferait apparaître l’inadéquation d’un grand nombre de décisions, donc des mesures qu’elles ont inspirées, à des situations décrites et analysées sans rapport aucun avec la réalité quotidienne.

L’inanité du comportement des institutions européennes (ah, le vocabulaire i) se manifeste déjà dans la qualité (au sens premier du terme) de l’argumentation. Il n’est question que de morale, de solidarité, de charité même. Toute justification repose sur une exaltation permanente de la culpabilité de tous et de chacun. Tout est dit, tout est justifié, les dirigeants, quels qu’ils soient, exonérés de toute erreur.

[A titre d’exemple, la crise actuelle des éleveurs français. Sans chercher à établir la genèse de la situation aujourd’hui développée, attachons-nous simplement et seulement au contenu de l’intervention du Président. Pas un mot sur l’origine de l’état des choses, mais une adjuration aux intermédiaires de réduire leurs marges et un appel aux consommateurs d’acheter français même si le prix est moins attractif que celui demandé pour les produits d’importation et avec, bien sûr, la promesse faite aux éleveurs sinistrés d’un versement d’une aide appropriée. L’idée que l’existence de taxes particulières à notre pays rend nos producteurs non compétitifs, ne semble pas avoir effleuré la pensée, si l’on peut dire, du chef de l’Etat. Il est bien plus simple de culpabiliser les intermédiaires (dont la marge est abusive) et les consommateurs (ces grigous égoïstes qui n’hésitent pas à "couler" la production nationale pour une vulgaire question de gros sous.)]

Certes, nous n’en sommes pas encore au chaos mais le désordre actuel autorise l’expression débridée d’un irrespect vis à vis du pékin vulgaire qui finira bien par avoir des conséquences. A cet égard, la mécanique qui a conduit à la situation actuelle est un cas d’école que nous pourrions intituler "De l’art de presser le citron jusqu’à l’assèchement de la pulpe sans le moindre risque de perte".

Une belle affaire, en plusieurs temps.

D’abord l’adhésion au Club d’un impétrant dont les pairs savaient qu’il n’était pas qualifiable. Ensuite, un superbe candidat à l’emprunt dont le fonctionnement reposait, repose toujours d’ailleurs, sur un climat permanent de cavalerie où la quasi totalité des emprunts successifs passe au paiement des intérêts. Enfin, le risque d’un "non remboursement" du capital étant avéré, les créanciers privés refilent le bébé et l’eau du bain aux institutions (FMI, BCE et autres) c’est-à-dire aux contribuables, retrouvant ainsi non seulement les intérêts dus mais aussi le capital investi. Evidemment, vu de loin, des banques altruistes se sont précipitées au secours d’une Nation en difficulté (quasiment de la philanthropie) pour soutenir une économie anémique. Au point d’ailleurs que leur bilan a dû être secouru à son tour. En se substituant aux banques privées, les institutions déjà citées n’ont fait que sécuriser l’argent des actionnaires. (A cet égard, l’erreur commise dans le cas de la faillite de Lehman brothers n’a servi qu’à inventer un nouveau système de sauvetage sans qu’une leçon ait été tirée quant au mode de fonctionnement.) Peu importe d’ailleurs que le Grec de la rue n’ait quasiment pas vu un "kopeck" de l’argent prêté, les jeux d’écriture n’étaient là que pour justifier les sacrifices du pékin vulgaire. Du Grec lambda d’abord et de chacun d’entre nous depuis quelques semaines. Chacun, chacune d’entre nous peut alors comprendre que certains comptables de l’argent public (le ministre des finances de l’’Allemagne fédérale notamment, même si, jusque là, les banques de son pays semblent avoir savouré leur part du gâteau) se soient rebellés au moment de la présentation de la note.

Bref, une aventure dont personne aujourd’hui ne peut tirer bénéfice quelles que soient les postures assumées par les uns et les autres. Là encore, tout est question de vocabulaire. Comme à l’habitude, la mythologie européenne, un instant menacée par une intrusion inattendue de la réalité, va retrouver son traintrain quotidien. Ceux et celles qui paient l’impôt (en France une minorité de moins en moins importante) sont devenus en quelques heures garants d’une dette qui ne sera probablement jamais remboursée même si ces institutions (voir plus haut) deviendront virtuellement propriétaires de l’Acropole, des vestiges de Delphes et de quelques autres parties du patrimoine national grec. Virtuellement, parce que le partage, le démontage, le déménagement de ces vestiges et leur installation à Berlin, à Paris, à Bruxelles, à Luxembourg, à La Haye, à Varsovie, etc..., donneraient lieu à une bataille de chiffonniers. La continuité quoi !

Soit dit en passant, le ministre grec des finances, démissionnaire, a découvert ces jours-ci, une vérité première et évidente ; les termes de l’accord négocié rappellent ceux du traité de Versailles. Le vocabulaire qui parle de négociation et d’accord, est déjà en soi une impropriété, une litote. Quant à ses conséquences, nul ne peut les imaginer aujourd’hui. Pas plus que les vainqueurs de 14-18 dépouillant le second Reich n’envisageaient la naissance du troisième. Un même traitement s’appliquant à des populations autrement innocentes peut soulever des colères autrement puissantes.

Le "Grexit " ou, si l’on préfère, le "dé-Grèceage" ne sont que des jeux de mots. L’expulsion de la Grèce serait incompatible avec le traité de Maastricht, juridiquement injustifiable parce que non prévue par les textes. En supposant qu’une majorité qualifiée (?) passe outre, ce sera ipso facto un tel accroc au Traité qu’il s’en trouverait quasiment rompu même si des modalités en étaient étudiées pour étaler le bouleversement introduit. Et puis, aujourd’hui la Grèce mais demain ? Le Portugal, l’Espagne, l’Italie, la France, sans que l’on puisse aujourd’hui imaginer même un calendrier du délitement en chaîne et de ses conséquences au delà de la simple destruction du mythe. Non, il était évident que même les plus "énervés" n’auraient pas été prêts à enclencher un mécanisme aux effets imprévisibles et aux conséquences impossibles à imaginer. Le Premier ministre grec était loin d’avoir la stature de joueur de poker capable de faire face à une vingtaine de joueurs même si la plupart d’entre eux se "contentaient de pousser la carte". Le résultat donc était prévisible. Seule la forme aurait pu être plus respectueuse, en apparence tout au moins, de la susceptibilité du peuple Grec

Oui, il n’y a pas de quoi pavoiser. En l’occurrence, l’Europe a exprimé son inexistence, un certain nombre de nations ont maugréé, l’Allemagne seule a défendu ses intérêts nationaux, la France, politiquement absente, a assumé des postures et s’enfonce dans sa dette. Rappelons que sa quote-part ne peut être assurée qu’en empruntant les liquidités nécessaires. Alors pas plus d’Europe intégrée, que d’Europe des Nations, mais l’Europe d’une Nation. Sa politique, menée au nom d’intérêts parfaitement légitimes, ne s’est affirmée qu’à travers l’absence d’une vision de l’avenir qui dépasserait les espoirs strictement électoraux des uns et des autres.. En somme, parce que l’Europe n’a de réalité que dans le registre de la sanction, les quelques pays dont les dirigeants ont une vision de l’avenir, serait-il étroitement proche, se consacrent à leur rayonnement national.

Mais il y a plus. La sévérité, la brutalité avec lesquelles cet épisode a été géré n’ont rien d’anodin. Parce que la Grèce a recouru à une expression démocratique de son désaccord, elle a mis en évidence, donc en danger, un fonctionnement collectif qui n’en présente aucune des caractéristiques. A bon entendeur, salut !

OUI, MAIS LA GRÈCE .

Avant d’envisager une autre approche, remarquons quand même que le "tribunal de commerce" s’est borné à conforter le comportement antérieur de la communauté (?). Un tour de vis, encore un, appliqué à la population, accompagné de la cavalerie habituelle où l’argent prêté sert à payer les intérêts de la dette et à rembourser quelques miettes. Un plan comptable ? Même pas, un plan de comptables. De l’arithmétique de gestion sans une allusion-même à des opérations qui airaient pu conduire à des réalisations. Un faisceau d’irréalisme, en dehors de tout esprit d’entreprise, sans considération aucune quant aux investissements éventuels et à la constitution d’un appareil productif.

[En fait, on se croirait en France au cours d’une liquidation industrielle. Le processus est connu : la puissance publique injecte de l’argent public, généralement sans espérer quelque résultat, attend ensuite que la fièvre baisse et, enfin, liquide l’affaire dans l’indifférence. Le Nord, l’Est, le charbon, les mines, l’acier, le textile, le déclin, le chômage et le vide. Est-ce le scenario prévu dans les coulisses ? Le problème étant d’éviter les conséquences genre traité de Versailles, faillite de Lehman brothers et autres écueils du même acabit.]

Mais supposons que l’Europe existe. (Sa forme importe peu à cet égard). Quels devraient être le but poursuivi en Grèce et la démarche entreprise pour l’atteindre ? La question n’est pas anecdotique, nous savons tous que "les pays à risques et à économies en grandes difficultés" posent de multiples problèmes.

L’objectif, qu’il s’agisse de l’Italie, de l’Espagne et/ou de la France est double : d’abord, reconstituer l’outil industriel et commercial puis réduire la dette. C’est aussi le cas de la Grèce, même si en matière industrielle tout est à créer, ou presque.

Une Europe de la réalité commencerait donc par un moratoire de la dette ; une opération du type de celles qu’il est possible de mener aux Etats-Unis où une entreprise en difficulté peut se mettre sous la protection de l’Etat en réclamant le bénéfice d’une interruption momentanée du remboursement de ses dettes, voire de ses versements de taxes et d’impôts le temps de retrouver son équilibre sinon sa prospérité. Les fonds ainsi artificiellement libérés sont alors consacrés à l’investissement, au développement, à la reconversion éventuelle, totale ou partielle des activités. La force d’une telle Europe serait alors d’accompagner le ou les pays en question en intervenant à titre de conseil dans le choix des investissements, de leur durée, de leur montant et en participant éventuellement à leur mise en œuvre. Parallèlement, une fois l’endettement dégagé passagèrement, il serait relativement facile de réduire les dépenses publiques, de revoir la fiscalité ; d’imaginer une modernisation des rapports sociaux et d’entreprendre la modernisation de l’appareil de production, de ses objectifs et de ses méthodes.

Une politique de ce type exigerait d’être clairement et publiquement explicitée, soumise à l’accord de tous dans une ambiance de coopération. Celle-ci serait d’autant plus facile à atteindre que l’objectif s’inscrirait dans un environnement proposé où le choix de la structure de gouvernance, Nation ou intégration. serait enfin fait

Des démarches qui dépasseraient le simple niveau de la réforme mais qui, dans une ambiance détendue, pacifique et internationalement collective, pourraient être entreprises avec l’accord et la participation de tous. Pour une fois l’Histoire serait à écrire par tous au lieu d’être concoctée par quelques "happy fews" dans l’obscurité des antichambres et à l’insu de la plupart.

Cela ne vaudrait-il pas mieux que cet asservissement auquel le peuple grec est aujourd’hui en cours d’être soumis ?

Tout compte fait, la démocratie n’est pas une si mauvaise idée ; surtout quand elle est pratiquée entre démocrates, c’est-à-dire dans une ambiance de confiance partagée.

Qui sait, cela pourrait fonctionner. Qu’en pensez-vous ?

juillet 2015
Romain JACOUD


mercredi 1er juillet 2015, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er juillet 2015).