Citoyens ? Non ! Simples figurants, pour ne pas dire "faire-valoirs"

Nous aurions voulu vous parler d’autre chose, mais ce matin, au réveil, l’œil posé sur une chaîne de télévision dite ’d’information continue, nous avons découvert l’annonce d’un débat sur un sujet fondamental. La guerre, l’économie, la grève des routiers, les négociations entre les syndicats ouvriers et le MEDEF, le contenu de la loi Macron, les mesures proposées pour moderniser l’Ecole ? Mais vous rêvez ! Le sujet fondamental à traiter toutes affaires cessantes : l’embellie médiatique vécue par le Président Hollande durera-t-elle ?

Alors, la France dans la rue pour manifester l’amour de la Nation, le sens de la démocratie et le désir de les défendre en commun, ce n’était que ça ? Un rôle collectif de "faires-valoirs", de la figuration quoi ? Nous sommes venus, nombreux, concernés, conscients de la gravité des temps mais comme pourrait le dire un André Malraux d’aujourd’hui (Michel Houellebecq, peut-être )- :"si l’on nous a réuni s de la République à la Bastille ce n’était pas pour mettre en œuvre le refrain de cette Marseillaise qui nous a permis de vaincre à Valmy mais pour nous sentir au chaud et moins seuls ! Cela fait, retournez au "métro, boulot, dodo" et laissez faire les grandes personnes… qui savent…, , enfin qui sont supposées savoir"

Bref, nous qui sommes des pékins vulgaires et qui traînons nos idiosyncrasies au ras des pâquerettes, essayons d’en cueillir quelques unes et tentons de poser les questions qui leur sont associées. Profitons aussi de ce que "nous" étions tous là, pour tenter quelques échanges que leur énonciation pourrait nous suggérer


PLUS DE QUESTIONS QUE DE RÉPONSES

C’est la guerre ! N’en doutons pas, le Président, le Chef du gouvernement, les ministres, leurs "camarades" députés et sénateurs (les godillots comme les frondeurs), ceux de l’opposition, les médias (presse, radios, télévisions), bref tout les mécaniciens de la chose démocratique ; nous le disent depuis quelques jours. Mais que nous disent-ils en réalité ? C’est la guerre ! Mais contre qui, contre quoi ? La réponse donnée par les susdits est simple : contre les terroristes ; contre le terrorisme ! Ce serait parfait si le terrorisme n’était pas qu’un moyen et les terroristes, des individus de tous âges et des deux sexes mettant en œuvre ce moyen. Retour donc, à la case départ.

La guerre ! Mais contre qui, contre quoi ? Les Arabes ? Sans doute pas, puisque les "terroristes" sont, en ce qui concerne un grand nombre d’entre eux, d’origine parfaitement gauloise. En outre, les musulmans sont de loin les premières victimes et les plus nombreuses. Les "djihadistes ? Djihad, n’est-ce pas le terme qui se traduit en français par "croisade", ’guerre sainte", voire "recherche de la vérité spirituelle" ? Apparemment oui. Mais alors, ne serions-nous pas embarqués dans une guerre de religion plutôt compliquée ? Elle oppose, en effet, des croyants se réclamant d’une même religion dont le livre sacré, différemment interprété selon la secte à laquelle les croyants appartiennent, est à l’origine du "conflit" ! Qu’est-ce que nous venons faire là-dedans ?

Et puis si nous sommes en guerre, comment se fait-il que le Président de la République ne se soit pas adressé à nous pour nous en avertir, pour nous désigner l’ennemi, pour nous indiquer les raisons de nous attaquer et les objectifs poursuivis ? Comment se fait-il que le Parlement n’aie pas été saisi ? Comment se fait-il que tout semble se passer comme si nous n’étions en l’occurrence que des spectateurs passifs, même s’il arrive que certains d’entre nous passent à l’état de victimes ? Serait-ce une de ces "opérations de police" auxquelles recourent les gouvernements en mal de justification ?

Nous ne sommes pas informés. Dans ces conditions comment être concernés au-delà du sang dans la rue, à la sortie d’une école, dans une salle de rédaction et/ou dans les allées d’un supermarché ? La version moderne du cri du guet du moyen âge qui nous psalmodiait : ’Il est minuit bonnes gens, dormez en paix !" pour nous rassurer tout en effrayant les malandrins.

Et en supposant que la menace soit réelle, que la partie soit réellement en danger, que notre civilisation soit effectivement menacée, comment nos gouvernants peuvent-ils manquer à ce point de confiance en nous pour nous cacher l’état des choses ?

Evidemment les choses ne sont pas simples. Un monde organisé hiérarchiquement, même si les échelons sont peu nombreux, n’opère pas dans le même univers qu’un monde systémique. En effet, une structure hiérarchique (ou cartésienne ou taylorienne, autant de synonymes) opère dans l’univers de la tactique ; une structure systémique opère dans l’univers de la stratégie. Les modes d’organisation, de
fonctionnement, les objectifs mêmes des deux structures n’ont rien de commun, La première ne pense pas, elle exécute les ordres donnés par une ’tête pensante" qui la dirige matériellement. La seconde traduit une parole idéologique en actes appropriés aux moments, aux lieux et aux circonstances. Le chef n’organise rien, il ne dirige rien ; il se contente de populariser un contenu idéologique qui sert de ciment à la constitution des groupes sur le terrain. A cet égard, il est irremplaçable car il est le catalyseur de tout groupe

L’analyse des différentes opérations terroris-tes met en évidence une singulière similitude de fonctionnement : des individus apparemment isolés ou des groupes restreints, autofinancés (de l’emprunt bancaire pour équipement domestique au vol d’engins revendus à l’étranger), un soutien logistique minimaliste réduit à l’entourage immédiat, une opération spécifique sur un objectif unique dont l’issue est chaque fois suivie de la destruction de l’équipe ou de l’individu. Pas de liaisons universelles. Bref, le fonctionnement caractéristique des réseaux systémiques : une direction politique, des individus anonymes qui traduisent la politique en stratégie et lui donnent une réalité tactique.

Une seule arme, le renseignement et deux types d’agents. Des citoyens concernés, vous et moi, qui regardent et des professionnels. Qui regardent quoi ? Tout ce qui est "anormalement" normal et le signalent immédiatement à ces professionnels qui approfondissent. Une vérification sans suite vaut mieux qu’un mort. D’où la nécessité absolue de faire participer les citoyens. Il est très difficile d’échapper aux regards de millions de paires d’yeux !

Oui, nous sommes en "drôle de guerre". Une ’drôle de guerre" où le sang qui coule n’est pas du jus de tomates, où les pleurs des orphelins et des veuves ne sont pas des sanglots médiatiques. Une drôle de guerre, enfin, où les résultats des sondages paraissent autant de dérivatifs à des inquiétudes plus matériellement quotidiennes.

Drôle de guerre, drôle d’époque aussi qui ne peut s’empêcher de faire feu de tout bois.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
janvier 2015

Ah oui ! Puisqu’il est tant question, ces jours-ci, de République nous reviendrons le mois prochain sur le sens de ces trois mots, liberté, égalité, fraternité qui nous sont si familiers que nous semblons en avoir sérieusement réduit le rayonnement.


jeudi 1er janvier 2015, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er janvier 2015).