Jeux de mots, jeux de maux

Les progrès de la technologie numérique sont à l’origine de la colonisation de l’espace public par le discours. Presse écrite, radio, télévision, internet, réseaux sociaux, DVD, etc… ont pris une telle importance que les mots qui constituent le discours universel conditionnent notre pensée au lieu de la décrire.

Dans ces conditions, le sens des mots n’est plus déterminé par l’usage, la sagesse du Littré et de l’Académie mais par les idiosyncrasies de "discoureurs" à la culture bien souvent approximative. Oubliés Vaugelas, Boileau, Lavisse et bien d’autres, perdu le respect dû au sens des mots, disparue aussi cette mécanique sans l’usage de laquelle il devient parfaitement impossible de saisir la pensée de l’autre.


POLITIQUE : LE MOT DE TOUS LES MAUX

Pas une émission de télévision, pas une émission de radio, pas un journal où le terme ne revienne. Le mot, politique, ou un synonyme, cap, vision et bien d’autres. Rappelons donc, une fois encore ce dont nous sommes supposés parler. La politique mais à quoi ça sert ? Envisagée sous cet angle, la réponse est immédiate : la politique exprime une vision d’avenir que nous formalisons sous forme d’objectifs à long et moyen termes. Cette formalisation-là constitue la stratégie. Jusque là, nous sommes dans un univers conceptuel. La réalité s’aborde au quotidien sous forme de décisions et d’actions. Cette troisième phase relève de la tactique. Des tactiques en fait parce qu’une même politique et sa formalisation stratégique ouvrent le champ à de multiples tactiques.

Observons alors, ce qui se passe dans notre pays depuis ces années dernières : que remarquons-nous ? D’abord un combat de personnalités sans aucune allusion à quelque image du monde que ce soit. De part et d’autre, des catalogues de mesures ponctuelles et des slogans dont le plus voyant a été, est toujours d’ailleurs, une proposition on ne peut plus démagogique ; "faire payer les riches". En fait, la seule idée qui revienne de manière permanente, c’est une conception archaïque de l’économie qu’il est possible de résumer simplement : les crises vont et viennent et l’analyse théorique de la chose revient à l’énoncé alambiqué d’un dicton bien connu : après la pluie, le beau temps. Une observation superficielle du passé étalée sur un siècle et demi à peu près envisage des "moments de pluie" dont la durée varie de cinq à six ans. La crise actuelle ayant débuté en 2008, le retour à des conditions normales (sans que l’on puisse donner réellement un contenu à cette normalité) aurait dû s’effacer entre la fin de 2013 et celle de 2014. Toutes les prévisions et les promesses afférentes fondées sur cette certitude se sont révélées à tout le moins irréalistes.

La démarche la plus rationnelle en l’occurrence aurait été de s’interroger sur l’intelligence que nous (enfin celles et ceux qui prétendent à la direction des affaires publiques) avions de la situation sous tous ses aspects, nationaux et internationaux. Nous (enfin, elles et eux) auraient pu constater l’absence criante d’une vision moderne de l’avenir, donc de politique. Et sans politique, pas de stratégie, pas de tactique, rien que des mesures ponctuelles sans rapports les unes avec les autres.

Une manifestation de cet état des choses ? Revenons aux propositions du candidat du "renouveau" d’alors, elles tenaient en deux lignes..

• Mon concurrent et prédécesseur nous mène à la ruine. Elisez-moi, tout ira mieux.

• Je serai le candidat du changement et de la justice sociale : je ferai payer les riches

Suivait un catalogue de propositions dont la plupart n’ont pas été réalisées. Mais pas un début de proposition même qui traiterait d’une politique, d’une vision d’avenir, d’une stratégie nouvelles.

Qu’en est-il à mi-mandat ? Le chômage a augmenté et, indubitablement les riches paient.

[Simple détail, si nous observons le niveau auquel commence la richesse, les surprises s’accumulent. Et si au lieu du salaire, serait-il net, nous nous intéressions au "reste-à-vivre", c’est-à-dire à ce qui reste une fois payés les impôts et le loyer, la situation nous apparaîtrait loin de l’égalité promise.]

Un nombre impressionnant de mesures ont été prises, d’autres nous accablent et chaque jour l’amélioration promise semble s’éloigner. Mais les conséquences de l’absence de cette vision indispensable s’accumulent.

Relevons-les :

• Pas de politique, pas de stratégie ! Chacun à sa place dans l’édifice fait ce qu’il peut mais sans rapports avec les actions du voisin : conséquences immédiates, les fameux couacs dont nous sommes témoins quasiment à chaque instant. Ce n’est pas de l’indiscipline, pas de l’incompétence, simplement des errements en l’absence d’objectifs à long et moyen termes.

• Pas de politique, pas de stratégie ! Les prélèvements augmentent mais le déficit se creuse, le chômage continue d’augmenter, nous perdons des parts de marché et la dette file.

• Pas da politique, pas de stratégie ! Les "usines à gaz" supposées relancer la compétitivité, la croissance et l’emploi ne sont que des suppositions largement imaginaires.

Et si nous nous penchions sur le détail des choses, les contradictions dues à une absence structurelle de cohérence apparaîtraient encore plus criantes.

[Un exemple ? Mais le plus récent n’est-il pas cette proposition de relancer le déplacement par cars au moment où la puissance publique parle de surtaxer le gazole -déjà partiellement adoptée d’ailleurs- de lutte contre la pollution, de l’encombrement et du mauvais état des routes  ?]

• Pas de politique, pas de stratégie ! Mais le plus grave, peut-être, c’est de constater que les choses ne sont dites nulle part. Pas de vision d’avenir, pas même de lecture sincère du présent. Personne, toutes orientations confondues, ne présente un autre regard même si, ici ou là, la critique tente de dépasser la criaillerie traditionnelle. Les médias n’osent pas aller au bout de la signification de ces remarques. "Le roi est nu" ! Qui dira, enfin, que nous vivons dans une improvisation permanente, ce qui condamne le Pouvoir à ne vivre que d’expédients ! Y aurait-il un autre terme pour désigner les "à la marge" de l’équilibrisme financier public, l’augmentation de la taxe sur le gazole, de la redevance T.V., l’indexation des allocations familiales sur le revenu, pour ne citer que les inventions les plus récentes.

LA RÉFORME ! CETTE NOUVELLE CLEF DU PARADIS !

Ah, la réforme ! En parler toujours, ne s’y lancer, jamais ! Sans compter, oh juste pour ne s’y arrêter qu’un instant, qu’une réforme ne peut jamais être qu’une correction à la marge. Quand un édifice branle de toutes parts, ce n’est pas en le consolidant ici ou là, qu’il est possible de l’adapter à un monde imprévu. Comment est-il encore possible de parler de "réformes structurelles" ? C’est marier dans une même phrase deux notions qui appartiennent à des univers différents. La réforme qui est du domaine de la tactique et la structure qui relève de la stratégie.

Ah, la réforme !

Ne faudrait-il pas commencer par revenir à ce que nous attendons d’une réforme ? Sans doute, nos têtes pensantes pourraient s’apercevoir alors que nos problèmes ne sont pas du ressort de réformes aussi "structurelles" soient-elles. Ils cesseraient ainsi de confondre stratégie et tactique, objectifs et moyens.

Ah, la réforme ! Comment imaginer, comment croire, encore qu’il serait possible de rétablir les finances publiques en inventant quelque taxe nouvelle jusqu’ici inexplorée ? Et nous retom-bons sur le "motto" fondamental : pas de politique, pas de stratégie, pas de fiscalité qui serait le moyen approprié de leur mise en œuvre.

Ah, la réforme ! Celle de l’éducation nationale Comment ne pas tirer de leçons des échecs répétés à chaque tentative de "réforme" de l’institution ? Qui posera, enfin, la question élémentaire : l’école, à quoi !a sert ? A quoi cela devrait servir ? Si la Troisième république, à son avènement même, a su répondre à la question, il est clair qu’elle n’a pas été reposée depuis, bien que le monde ait profondément évolué depuis Jule Ferry.

Ah, la réforme ! Celle de la santé publique, celle des professionnels comme celle des institutions publiques et privées et celle, pour commencer, de tout ce qui touche le domaine de la Sécurité sociale a fait l’objet d’une vingtaine de tentatives depuis les années quarre-vingts.

Ah, la réforme ! Celle de la fiscalité. Cette fiscalité qui sous prétexte d’instaurer une plus grande égalité (comment peut-on, imaginer des degrés dans l’égalité d’ailleurs ?) multiplie les inégalités en se gardant de considérer la réalité des choses. Comme si dépouiller les "riches" (une notion, à la fois floue et fluctuante, qui n’a de sens que rhétorique mais qui fournit néanmoins le petit bois de tous les bûchers égalitaristes) avait comme conséquence d’améliorer le sort des "pauvres".

Ah, la réforme ! Mais comment ignorer, comment ne pas voir que le temps des aménagements est dépassé. Qu’il est temps de penser à nouveau la gouvernance et les institutions nécessaires à l’assurer en tenant compte de conditions socio-sociétales nouvelles et de leur évolution probable dans les années à venir ?

Cette confusion, née autant d’un manque d’imagination que d’une surdité à l’expression de la voix des peuples (un terme qui n’a plus grand sens aujourd’hui) et d’une grande ignorance de la chose publique, voire d’incompétence ; nourrit la méfiance et l’incrédulité de tous mais en particulier des entrepreneurs de tous niveaux. D’autant plus que la succession de textes retoqués par le Conseil d’Etat ou le Conseil constitutionnel est une effrayante manifestation de la légèreté, sinon de l’amateurisme qui accompagnent aussi bien la rédaction des textes réglementaires que celle des propositions de lois.

Rien, hélas, n’est plus pitoyable aux yeux des citoyens, observateurs et victimes, que cette recherche permanente et désespérée d’expé-dients, de fausses solutions où le Pouvoir se dirige vers la vente des rares bijoux de famille que l’Etat possède encore (EdF, par exemple mais pourquoi pas le Louvre, la Sainte Chapelle et le château de Versailles ?).

Et nous voilà revenus encore à cette question lancinante et fondamentale : quel avenir, quelle politique, quelle stratégie ? Oui, ce n’est plus le temps d’un grand nettoyage de printemps mais celui d’une interrogation collective et d’une remise en cause fondamentale.

HISTOIRE D’UNE DÉGRADATION, CALENDRIER D’UNE RENAISSANCE

La faillite de la Quatrième république a conduit au retour du général de Gaulle et à la proposition d’une Constitution, rédigée a-t-on dit aux mesures de son inspirateur. C’était vrai mais seulement dans une certaine mesure : au delà du personnage, elle correspondait à sa capacité visionnaire. Ainsi taillée, elle exigeait de ses titulaires futurs qu’ils ou elles portent un projet d’avenir. Un regard sur notre passé récent nous conduit à remarquer que parmi les présidents qui se sont succédés depuis, seuls deux d’entre eux ont possédé cette dimension, le Général et Georges Pompidou. Les autres, aussi talentueux qu’ils aient pu être, ne nous ont apporté que des talents gestionnaires. Ce pouvoir qu’ils auraient pu pratiquer pour nous pousser à fabriquer l’avenir, n’appartenait pas à leurs visions de la fonction. Notons au passage qu’il y aurait beaucoup à dire, beaucoup à apprendre de cette analyse du Président Mitterrand où il dénonçait un régime qu’il qualifiait de "coup d’Etat permanent". Rien, en effet, ne pouvait lui paraître plus détestable que la mise en œuvre quotidienne d’une vision qui ne lui était pas accessible. Un jour, sans doute, des esprits indépendants et généreux sauront qualifier la relative frilosité des regards de nos dirigeants depuis lors.

C’est ainsi, que manquant des éléments d’une vision d’avenir, les divers dirigeants qui se sont succédés depuis ont peu à peu affadi les exigences portées par la constitution de 1958 pour la rendre accessible à une "présidence normale", praticable sans une conscience des évolutions socio-sociétales nationales et internationales. Et la manifestation la plus éclatante de cette dégradation des exigences initiales a été le passage du septennat au quinquennat.

Une vision de l’avenir est généralement portée par un groupe ou un individu. Pour être offerte, proposée, expliquée, acceptée puis mise en œuvre, elle exige cette indépendance entre exécutif et législatif que tentait de dessiner le projet initial.

Mais ce n’est pas à une critique anecdotique des personnalités concernées qu’il y a lieu de procéder en la circonstance mais de tenter d’imaginer, à la lumière justement de ce passé ; quels devraient être le cadre et les instruments appropriés à la mise en œuvre d’une vision d’avenir. Comment faire en sorte que ne soient tentés par l’aventure que des hommes et des femmes porteurs d’une dimension de cette nature.

Nous l’avons dit plus haut : une vision doit être "proposée, expliquée, acceptée", ce qui exige un appareil de communication, émetteur et récepteur à la fois qui entraîne une participation permanente de tous à sa mise en œuvre. Notre système actuel est imprégné du poids d’habitudes nées des conditions héritées du dix-neuvième siècle, à peine corrigées par les progrès du siècle dernier. Il n’en est pour exemple que de s’interroger sur l’incapacité actuelle d’utiliser cet outil extraordinaire, l’internet, autrement que comme un téléphone un peu moderne.

Oui, ce n’est pas d’une réforme qu’il s’agit mais d’imaginer comment proposer, développer, mettre en œuvre un système qui permette à chacun, à chacune d’être créateur et acteur d’un projet commun. Bref, comment rendre matériel le passage du réseau booléen qui nous organise au réseau systémique de demain.

Le problème, s’il n’est pas encore posé globalement, commence à apparaître à tous les niveaux dans une ambiance individuelle. Mais à un moment ou à un autre, il faudra bien que les citoyens se retrouvent pour commencer à s’organiser, ne serait-ce que localement.

Le pire n’est jamais sûr mais il est le fruit d’une indifférence collective. Celle-ci n’est pas obligatoirement programmée. Peut-être qu’au-jourd’hui ou demain des voix vont s’exprimer à travers les "réseaux sociaux" ou, plus sim-plement encore à partir d’un nœud de la toile auquel s’agrègeront des individus concernés et de plus en plus nombreux. Peut-être aussi qu’aujourd’hui ou demain, ici ou là, certaines personnalités sans distinction de milieu, d’âge et de sexe réaliseront que le bon sens n’est pas l’apanage d’une élite sans réalité et s’auto-riseront à agir.

Le récit de l’avenir sera-t-il celui d’un noir d’encre ? Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
octobre 2014


mercredi 1er octobre 2014, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er octobre 2014).