Le temps des dividendes

"Quand ma bouche et mon bras sont en désaccord, je crois à mon bras !" Cette perle de sagesse offerte par un penseur chinois plusieurs fois millénaire, éternelle, prend aujourd’hui un sens particulier. Au-delà des critiques qui fusent de tous bords, de l’aveuglement de certains qui fait écho à la nullité des autres, un champ s’étend caractérisé par une sclérose de la pensée politique. "On a tout essayé" redevient le slogan à la mode qui "explique" la situation en justifiant l’impuissance des dirigeants.


UN DISCOURS DE LA MÉTHODE

La confusion règne déjà, au niveau le plus élémentaire du discours. "On" ne nous parle que du chômage, de son traitement social, des tentatives de le diminuer et de leurs échecs, successifs sinon simultanés, de la substitution de l’offre à la demande, des économies qui ne sont autres que des promesses de taxes nouvelles suite à des transferts de charges sans compensation. Le tout enveloppé d’un discours prétendument réaliste accompagné de décisions en trompe l’œil dont le seul résultat tangible est une feuille d’impôts d’un niveau jamais atteint et dont les seuls destinataires sont les malheureuses classes moyennes (98% des 48% des foyers qui paient l’impôt) au revenu du travail plafonnant à 3000 euros mensuels.

"On" nous parle d’un changement de politique en oubliant sans doute le sens des mots. La politique, en effet, est l’expression d’un regard porté sur le monde et de la recherche d’une évolution vers le mieux vivre de tous. La stratégie qui formalise ce regard propose des mesures propres à atteindre des objectifs à long et moyen termes et s’exprime quotidiennement en tactiques, c’est-à-dire en actes de gestion, d’administration et de production. La substitution qui nous est annoncée ne s’inscrit donc que dans un changement tactique. En fait, nous demeurons dans l’univers de Keynes où une offre, aux contours largement mythiques, est supposée remplacer la demande comme moteur du développement. A y regarder de plus près, le but demeure de relancer la consommation, toujours vécue comme la seule origine de l’équilibre économique.

Bref, bien que depuis près de trente ans le modèle proposé par Keynes ne soit plus conquérant, nous continuons à fonder notre action quotidienne sur les hypothèses qu’il a proposées. Nos échecs n’y peuvent mais. La sacrosainte théorie est la déesse de notre avenir et les disciples de Keynes sont ses prophètes. Circulez, la messe est dite et il n’y a rien à voir !

"Nous avons tout essayé". Une constatation en forme d’excuse universelle. L’alibi massue de nos incompétences, le "je n’y peux rien, c’est pas de ma faute, les circonstances, l’environnement international, je fais ce que je peux mais cela ne dépend pas de moi, de nous, de vous,, etc, etc ... ;" Et puis basta ! Il est quand même assez surprenant, stupéfiant même, de constater que jamais l’idée ne semble être venue à aucune équipe dirigeante de s’interroger sur la pertinence d’un modèle dont l’utilisation se traduit par des échecs permanents quelles que soient les mesures qu’il inspire.

Cette inadéquation, cet aveuglement, ce déni de la vie quotidienne, cette culture de l’immédiat ont des conséquences qui se traduisent par un délitement de notre société. Celui-ci s’accélère au point, sans doute, que des tentatives de le freiner, ne serait-ce que de le ralentir, un début de maîtrise en somme, ne pourraient être mises en œuvre qu’avec la participation constante et totale de tous.

L’ÉTAT DES LiEUX

Tout a donc échoué, tout continue d’échouer. Ce qui paraît le plus surprenant, c’est que personne ne semble s’interroger sur la nature même des analyses sur lesquelles sont fondées des mesures dont il est clair qu’elles ne résolvent rien. Nous nageons dans un discours qui repose sur la dialectique offre/demande. Sa pertinence est sujette à caution parce qu’il ne met pas en cause l’appréciation traditionnelle du fonctionnement de l’économie dans un environnement où la production et les rapports productifs ont pris des caractères nouveaux qui sont autant de ruptures brutales avec le passé.

Si nous abandonnons, ne serait-ce que momentanément, cette conception du rôle de la consommation, nous sommes amenés à regarder vers l’amont des activités productives et marchandes. A commencer par le mécanisme de création des richesses. Le couple "travail-non travail" se présente d’une manière tout à fait différente car l’emploi et le chômage apparaissent comme appartenant à des phases distinctes de l’organisation productive. Une vérité s"impose, éclatante : la création d’emplois ne se traduit pas nécessairement par une réduction du nombre des chômeurs. Probablement même, juste à la marge. Une telle remarque doit nous amener à envisager les besoins nécessaires à de nouveaux contenus et une nouvelle organisation de la production.

Le chômage nait d’une suppression d’emplois. Si la crise y participe, son importance est moindre par rapport à celle des bouleversements aussi bien technologiques que sociétaux. Qu’est-ce que l’industrie aujourd’hui ? Hier encore, les mines, les aciéries, les industries métallurgiques, l’automobile et leurs dérivés employaient des millions de travailleurs. Peut-on encore croire que le retour au développement conduira à la
re-création de ces emplois ? Le monde a changé et le choc de la crise a mis, et continue à mettre, en évidence la profondeur des bouleversements en cours.

Première constatation : le problème fondamental n’est pas le chômage mais celui de la création d’emplois. Mais l’emploi suit et accompagne la création de richesses. Aussi faut-il commencer par celle-ci. Quels sont les paramètres qui la favorisent ? Quel est le rôle de l’Etat en l’occurrence ?

Deuxième constatation : le dédain actuel des mécanismes de la création de richesses s’est traduit pas l’existence d’un appareil législatif, réglementaire, fiscal et social qui est la négation même de toute tentative de renouveau, de création et d’entreprise.

Troisième constatation  : la priorité donnée au "traitement social" du chômage, la dénonciation du profit ont conduit à un fossé profond entre les travailleurs, quels que soient le niveau, le contenu de leur participation et la nature de l’entreprise. L’emploi devient un droit, sa suppression, un acte d’incivisme accentué par la judiciarisation des rapports contractuels. Le rapport employé-employeur devient un rapport entre assistés (par l’Etat) et des négriers présumés coupables de tout et de n’importe quoi !

Tout cela dans un climat qui interdit de poser ces questions fondamentales qui devraient être à l’origine de toute réflexion conduisant à la proposition d’une politique qui prendrait en compte le bouleversement profond du paysage économique.

Notons au passage que l’immobilisme français a aggravé la situation au point que l’on commence, enfin, à parler du délitement de l’Etat. mais qu’Il serait vain de croire que nous sommes seuls à l’aube d’une catastrophe. Les prémisses d’un effondrement planétaire, encore discrètes, ne peuvent échapper à un regard attentif et ouvert. La richesse, jusqu’ici surtout occidentale, s’est construite sur l’existence de "pauvres extérieurs". A présent, la puissance chinoise et celle des pays émergeants reposent sur leurs "pauvres intérieurs" et dépendent de l’évolution de leur situation. Quoi qu’on en dise, cette population évolue et les pourcentages de croissance jusqu’ici enregistrés commencent à diminuer, s’ils ne s’effondrent pas. Le temps viendra où, là aussi, les économies entreront en crise à leur tour si, les uns et les autres, nous ne décidons pas d’abandonner de hypothèses obsolètes au profit, dans un premier temps, d’attitudes simplement pragmatiques.

Dans ces conditions, toutes les mesures présentées à grand renfort d’arguments
spécieux et de prévisions fantaisistes comme autant de réformes fondamentales ne peuvent avoir de véritable action car elles ne mettent pas en cause le passéisme inadapté du modèle qui les inspire. Sans une justification solidement argumentée de la nécessité de s’attaquer aux racines du mal, toute proposition qui bouleverse réellement des habitudes surannées se heurte à un tabou. Il n’est pas de secteur, il n’est pas de domaine de l’activité qui ne portent l’empreinte d’un passé pourtant largement révolu. Les exemples sont nombreux, en particulier ceux qui relèvent de la pénibilité, de l’organisation des tâches et des horaires de travail.

[Quel rapport, par exemple, existe-il entre le travail d’un mécanicien de machine à vapeur et celui d’un conducteur de locomotive électrique ou diesel. A ce propos, l’analyse des avantages "acquis" révèle des anachronismes qui pourraient prêter à rire s’ils n’étaient la preuve des inconséquences gestionnaires de l’Etat et des sociétés nationales. Même les déménageurs ne déplacent plus les pianos à dos d’homme le long d’escaliers à colimaçon mais utilisent des montes-charges automatisés. Et l’énumération pourrait être poursuivie.]

Une constatation : contrairement à la devise qui vante la liberté, l’égalité et la fraternité que portent l’idéal républicain, il faut avoir le courage et la lucidité de reconnaître que chacun de ses termes a perdu tout sens. Qu’on en juge :

La liberté ? Une rhétorique sans réel fondement privilégie des "libertés publiques" sur une réalité quotidienne qui met en jeu les "libertés individuelles" qu’elle réduit de manière continue depuis des années.

L’égalité ? Rarement société n’a été plus inégalitaire que la nôtre. A commencer par la rupture de l’égalité citoyenne marquée par l’inégalité des citoyens devant l’impôt, qui continue par l’inégalité devant une formation (si bien matérialisée par cette poursuite démagogique de résultats à un baccalauréat devenu sans objet) qui idéologiquement nie l’apprentissage et dévalorise les métiers manuels, qui se poursuit par l’inégalité devant la justice. Avant de s’attaquer aux avocats, aux huissiers et aux notaires quand exigerons-nous de la magistrature, assise ou débout, qu’elle réponde de ses décisions autrement qu’en excipant d’une "intime conviction". Indépendante, oui, biaisée et dispensée de rendre des comptes, non !. Quand rappellera-t-on aux magistrats que s’il existe une autorité judiciaire, le "pouvoir judiciaire" est une confiscation inconstitutionnelle que rien ne justifie ? L’inégalité, enfin, devant la vie, organisée par l’effacement idéologique de la responsabilité personnelle en multipliant des droits dont la seule justification est la culpabilisation des nantis (dont la définition finit par englober toute personne titulaire d’un emploi). Une société où l’emploi devient un privilège taxable a-t-elle encore un sens ?

La fraternité ? L’exaltation des antagonismes, le privé contre le public, l’employé contre le chômeur, l’échec versus la réussite, le bien portant contre le malade. La création d’un état d’esprit fondé sur la culpabilisation d’une minorité écrasée de devoirs vis à vis d’une majorité gonflée de droits.

Il n’est qu’à observer les événements quotidiens, la propre vie de chacun, la dérive dans l’expression du désaccord le plus futile pour se rendre compte de cette désagrégation sociétale.

PRODUIRE DES RICHESSES

Ce délitement, poursuivi depuis longtemps, devient aujourd’hui indéniable et chaque jour les raisons de vivre ensemble se dissolvent dans l’indifférence de tous. Dans ces conditions, créer des richesses devient une gageure.

Produire des richesses est affaire d’entrepreneurs et d’entreprises. Entreprendre, créer une entreprise exigent qu’un certain nombre de conditions soient remplies. Les unes traitent des réglementations relatives au fonctionnement technique, les autres aux climats social et sociétal dans lesquels se trouvent placés les créateurs et les exécutants.

Techniquement parlant : le rapport aux investisseurs, l’attribution des crédits, la gestion des personnels, la fiscalité, la réglementation des rapports contractuels. Bref, l’ensemble des dispositions qui organisent le monde de l’entreprise et du travail.

Sociétalement parlant : le regard porté sur la richesse, sa création, le profit, leur légitimité, le climat de confiance qui devrait régner entre les diverses parties prenantes, à commencer probablement entre les entrepreneurs et l’Etat. Bref, l’existence d’une politique et d’une stratégie lisibles par tous, largement popularisées et raisonnablement permanentes de manière à ouvrir des perspectives au delà d’un exercice règlementaire et financier annuel.

Plus précisément :

Dire à tous la réalité du processus de délitement dans lequel nous sommes engagés.

Dire l’inadaptation de mesures qui s’appliquent sans pour autant conduire à quelque progrès que ce soit. Parler "vrai" et se souvenir que ce n’est pas la dureté des temps qui démobilise mais les discours sans contenus. Cesser d’attendre que les victoires des autres nous laissent quelques miettes dont notre impuissance se pare comme d’autant de succès.

Briser le silence et étaler publiquement la liste des tabous à briser.

Proposer aux citoyennes et aux citoyens, la liste des chantiers à lancer, le calendrier de leur exploitation ainsi que les priorités qui conduisent aux choix proposés.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
juillet 2014


mardi 1er juillet 2014, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er juillet 2014).