Un si soudain éveil...

 La nouvelle Présidence s’est installée. Que ça plaise ou non, "ça" bouge en haut-lieu. Homme jeune, style nouveau ! Les tabous devenus publics et leur considération décomplexée. Les expressions publiques ont remplacé les chuchotement de couloirs. Les années à venir illustreront comment se manifestera ce comportement nouveau dans la gestion quotidienne. 


Citation invitée : "Aidez-vous, le ciel vous aidera" ou, comme disent les taoïstes en parlant des bouddhistes : "A rester assis sur son c…, on n’attrape que des durillons !!!"

Nous aurions pu remplacer ce numéro par la reproduction à peine modifiée du numéro 110 des "Humeurs stratégiques" daté de septembre 1996 mais nous avons préféré vous le faire parvenir en prime . Du sujet : "Le gouvernement des commandos : la mort de la démocratie représentative ?" au contenu, il ne semble y avoir rien de nouveau sous le soleil.

Pourtant, quelque chose semble avoir changé : pour la première fois depuis des années, la "compréhension" des victimes, vous, moi, nous, ne paraît plus aussi automatique. Le micro-trottoir, les médias dans leur ensemble, toujours prêts à verser de l’huile sur un feu qui blesse toujours les mêmes, ont laissé un peu de place à des expressions très critiques. Notons au passage qu’après nous avoir tant parlé des "clients", nous sommes redevenus des "usagers".

Est-ce seulement une impression ? Est-ce que ce frémissement qui semble avoir secoué les électeurs jusqu’à les transformer en votants l’espace d’une quinzaine, est autre chose que ce soupir qui accompagne le mouvement incontrôlé d’un dormeur plongé dans un profond sommeil ?

Après tant d’années d’une atmosphère si confinée que tous, toutes et tout semblaient momifiés, le moindre souffle a l’apparence d’une tempête. Cela mérite d’y aller voir de plus près.

TOUTES CHOSES ÉGALES PAR AILLEURS

Toute situation se décrit en choisissant des paramètres représentatifs. C’et en comparant la valeur de ces paramètres à divers moments d’une structure qu’il est possible d’en constater l’éventuelle évolution. Il est, cependant important de revenir sur quelques idées reçues dans les domaines aussi bien social que sociétal. Ces idées, en effet, excommunient toute contestation, se réduirait-elle à quelques questions timides.

Citons-en quelques unes.

- La gestion de la jeunesse : nous vivons sous le régime de l’ordonnance de 1945. A cette époque, les candidates et candidats au baccalauréat étaient encore des enfants et traités comme tels. Nous fumions en cachette, nous portions des culottes courtes et des jupettes au-dessous du genou et des chemisiers ras-du-cou., nous cédions à plus âgés nos places dans les transports en commun, nous allions à l’école à pieds et nous portions sur notre dos des cartables qui ne pesaient pas moins lourd qu’aujourd’hui. Dans l’ensemble, nous étions élevés "à moucher notre nez et à dire bonjour à la dame". Nous n’existions pas en tant que groupe de pression et comme nous le disaient les adultes :"vous n’avez qu’un seul droit, celui de vous taire et encore est-il question de vous le retirer… !". Il saute aux yeux de tous que ce résumé même incomplet n’a plus aucun rapport avec la réalité d’aujourd’hui. Inutile d’insister mais nous sommes tous acteurs, témoins et victimes d’une législation qui n’a plus rien de commun avec la situation quotidienne.

- Le travail, sa durée et "l’après-travail" : avant-hier encore les choses étaient simples. Nous commencions à occuper un emploi, selon les circonstances, de 14 à 25 ans. Nous travaillions, en général au moins 45 heures par semaine et nous partions en retraite vers 65 ans. Dans la mesure où la durée moyenne de vis n’excédait pas une soixantaine d’années, l’administration de la société ne se posait guère de problèmes en ce qui concerne la gestion d’un "troisième âge". Quant à un quatrième âge, il n’en était même pas question. Aujourd’hui, la durée de vie moyenne dépasse largement 75 ans, dans la plupart des cas, le premier emploi est occupé vers vingt-cinq ans et le départ en retraite, qu’il soit choisi ou subi, varie entre 55 et 65 ans. Le système de gestion devrait subir une réforme profonde où le nombre d’années de cotisation ne jouera qu’un rôle mineur. Il y a cinquante ans, un être, homme ou femme, de plus de 50 ans était déjà un vieillard, aujourd’hui au même âge, il est un individu dans la force de l’âge. Une société qui pense déjà à s’en séparer est une société malade. Pourquoi ce qui concerne la durée, le contenu et l’organisation de la vie "active" est-il un de ces tabous dont le considération est interdite ?

- La justice dont l’organisation administrative est aujourd’hui en question. Se borner à regrouper des personnels en supprimant des sièges souvent désertés semble ignorer que le temps du paraître est d’un autre âge. Le magistrat "baladeur", son ordinateur portable à la main qui le relie constamment à la "mémoire du siège", est aujourd’hui la version moderne de St Louis au pied de son chêne. Ce n’est plus au justiciable d’être aux "ordres" du magistrat mais à celui-ci d’être à la portée du justiciable dans la majorité des cas. N’est-il pas temps d’intégrer les facilités qu’apportent les techniques modernes au fonctionnement quotidien ? Jusqu’à quand l’administration de la justice tentera-t-elle de nous faire croire que d’être logé à dix pas du tribunal rapproche le population de sa justice ? Ne serait-ce pas plutôt pour conserver aux magistrats le privilège d’une quiétude d’un autre temps dans le confort d’un bureau plus ou moins douillet ?

- La charité publique : qu’il s’agisse des chômeurs, des SDF, des victimes de la vie et de ses aléas dont on prétend acheter le silence à coups d’aides financières génère un mécanisme d’exclusion. Quand admettrons-nous que les notions mêmes de défavorisés, de victimes sociales, d’abandonnés qui ouvrent le droit à des secours sociaux sont autant d’expressions d’un mépris bienveillant à l’égard d’êtres considérés comme autant d’incapables ? Qu’attendons-nous pour demander à, exiger même de, ces semblables un juste retour par la satisfaction de diverses obligations sociales ? La moindre des participations au fonctionnement de la société est déjà un geste de reconnaissance et de réintégration sociales alors que le versement fût-il régulier d’une aide sans compensation est un enfoncement dans l’assistanat.

- La banlieue : des voyous sont des voyous comme un chat est un chat et Rolet, un fripon. La Bruyère est toujours d’actualité. La transgression n’a pas grand chose à voir avec les conditions sociales comme tant de beaux esprits ne manquent pas de l’affirmer sans arrêt. A ce jeu-là, les beaux quartiers sont les premiers touchés par l’abandon social : une petite demi-heure passée rue de Passy (16ème arrondissement) suffit à se rendre compte du degré d’abandon dans lequel se trouvent ces populations défavorisées. Non seulement scooters, motos, vélos, patinettes, rollers circulent en négligeant le sens unique mais ils utilisent les trottoirs au mépris de la sécurité des piétons de tous âges. Evidemment, de là à tirer les policiers comme des lapins vulgaires… mais ne désespérons pas ! C’est le même mépris social qui anime les uns et les autres.

L’énumération pourrait continuer, mais arrêtons là. Relevons, tout au plus, quelques fleurons qui sentent bon la démagogie astucieusement déguisée en intérêt public. Par exemple, la proposition de réduire le taux de TVA sur certains produits pour augmenter le pouvoir d’achat. Sans doute le mécanisme d’intervention sur le montant de la TVA (où rien ne peut être entrepris sans l’accord unanime de la Commission européenne) a (momentanément, sans doute) échappé à l’honorable parlementaire. Allons, l’irréalisme d’une proposition n’a jamais empêché qu’elle soit déposée… en toute bonne fois, bien évidemment. Dans le même genre, les interventions de membres éminents du "monde" en faveur des "campeurs" du quai de Valmy et ou de la rue de la Banque auraient été plus convaincantes si, mettant la main à leur portefeuille ces bonnes gens avaient lancé l’idée d’un fonds de cautionnement en faveur de locataires potentiels démunis de la somme nécessaire à l’engagement de location.

Mais la pire peut-être des incapacités sociales : celle qui conduit tant de défenseurs de la liberté, des droits de l’Homme (terme générique, sans doute, qui embrasse la femme), de l’égalité, etc, etc… à se prétendre juges, jurys et, volontiers, bourreaux pour régler, au nom de leurs idiosyncrasies devenues règles planétaires, le sort de tous ceux et celles qui s’intéressent bien plus à la pratique qu’à la théorie. Ce serait risible, si ce n’était désespérant ce droit d’ingérence qui condamne les uns et absous les autres au nom de principes prétendument universels et excipés selon une sélectivité élitiste. Ce n’est plus de l’humanité, c’est du bonneteau où la victime est supposée coupable et son agresseur réputé innocent.

Toutes ces remarques, et bien d’autres, étaient jusqu’ici considérées par les maîtres à penser officiels comme autant de manifestations d’un primitivisme dégradant. Ces "biens pensants universels" rejetaient à l’ordure fasciste, le malheureux analphabète révolté par le spectacle de voitures, de bibliothèques, d’écoles, de maisons des jeunes et de commissariats en flammes. Jusqu’ici les choses étaient simples, simplistes même : l’abandon par l’Etat du sort de populations entières, le chômage, le logement, etc, etc…

AU TRAVAIL

Pour la première fois, une autorité, le Président de la République, ose appeler les gens et les choses par leur nom, voyous, assassins, coupables d’un vandalisme gratuit et de la destruction raisonnée de bâtiments publics. Pour la première fois, depuis longtemps il est question de soumettre la sanction de ces crimes à l’autorité de la République.

Cela constituera le retour de la République dans des lieux (pas seulement les banlieues…) où la légalité n’était même plus un souvenir. La manifestation intelligente de l’autorité est le préalable à toute reconstitution sociale.

Il y a du changement dans l’air mais celui-ci deviendra-t-il appréciable ? Tous les éléments cités conduisent relèvent d’une seule et même question qui semble avoir été évitée soigneusement : pourquoi en sommes-nous là ?

Comment pouvons-nous tenter de socialiser des individus d’âge, de sexe et d’origines diverses si nous ne sommes pas capables de leur fournir une raison d’adhérer ? Et, surtout, ne tentons pas de nous exonérer d’une responsabilité en nous cachent derrière un verbiage à prétention humaniste. L’automobiliste qui emprunte une rue à contresens, n’est pas moins asocial que l’incendiaire de poubelles ou de voitures. Tous deux ont un comportement de voyous. Tous deux sont des voyous. Tous deux doivent être sanctionnés avec la même rigueur.

C’est parce que un nombre important de nos concitoyens commencent à s’interroger sur la "légitimité collective" de notre appareil de gestion quotidien qu’apparaît l’urgence d’une interrogation radicale dans tous les domaines.

Pourquoi ?

Pourquoi la société et ses lois ? Pourquoi l’école, de la maternelle à l’université ? Pourquoi la justice ? Pourquoi des "services publics" ? Pourquoi la Sécurité sociale ? Et surtout à ces "pourquoi", il devient nécessaires et urgent d’ap-porter d’autres réponses que les slogans habituels de liberté, d’égalité et de fraternité. Un simple regard posé sur le monde, nous apprend que l’égalité est un mythe, la liberté, un slogan et la fraternité, un conte pour enfants.

A ces "pourquoi", il est indispensable d’apporter des réponses compréhensibles qui puissent conduire à des "comment" accessibles. Une société est d’abord un groupement d’individus que l’expérience a conduit à saisir qu’il est plus facile de survivre ensemble qu’isolément. Cette constatation, n’est pas le fruit d’une morale abstraite, le "mal" comme le "bien" n’y ont plus de valeurs transcendantes. Traverser en dehors des clous, voler, tuer, sont des actes sociaux qui n’ont pas de sens moral. Ils portent une signification de survie sociale. Vivre et progresser ensemble nécessitent un mode d’emploi où l’intimité de l’Être doit être respectée. Les croyances de chacun sont personnelles et doivent être traitées comme telles. La mise en œuvre des "comment" est la conséquence naturelle de l’explicitation exhaustive des "pourquoi"

Alors ce changement ? Des effluves d’un futur pour le moment imaginaire qui paraît présenter des contours réels ?

ESPÉRONS QU’IL N’EST PAS TROP TARD

L’État législatif n’est pas plus performant que dans sa fonction exécutive. Faute de leur accompagnement réglementaire, des centaines de lois dorment. Des multitudes de décisions, régulièrement prises, demeurent inappliquées. faute de leur accompagnement réglementaire. Nous sommes incapables de discerner s’il s’agit d’une désobéissance caractérisée, de manifestations d’incompétence ou de dysfonctionnements "mécaniques". Les problèmes rencontrés sont de deux ordres. Le premier relève de "l’à quoi ça sert", le second, du "comment ça marche". Apparemment les propositions qui ont été faites par l’un des candidats ont séduit une majorité d’électeurs.. La première manifestation en est l’élection d’un homme qui est jeune, de son temps. Il court, il étreint ses "collègues" mâles, il embrasse la chancelière Allemande. Il est partout, la France est son jardin, la planète paraît son parc. En quelques mois, le monde politique français a pris un "sacré coup de vieux" et les citoyens français, un souffle de jeunesse. Est-ce un effet durable ? Peut-être ! En tous les cas, zélateurs ou adversaires, tous sont désarçonnés. Le ton général de la critique ne manque pas d’être intéressant : une collection d’arguments automatiques, un style vieillot comme si les censeurs déroulaient une litanie pleurnicharde d’un autre temps. Une deuxième manifestation réside dans le fait que peu à peu tous les tabous sont abordés. Les propositions sont publiques, les discussions le sont aussi. La philosophie n’est pas de rechercher la victoire mais d’aboutir à un climat de gagnant-gagnant. La récente grève des transports publics en est une application tout à fait actuelle. Le temps n’est plus celui de madame Thatcher. En annonçant qu’il allait mettre fin au système des régimes spéciaux, le candidat prenait un risque important. Elu, appuyé par une forte majorité de citoyens, le Président aurait pu, s’il l’avait voulu, mettre les grévistes à genoux.. La grève des transports conduit jusqu’à présent à l’abandon de toutes les tentatives de réforme. Chaque fois, au prix d’une saignée de l’économie, les grévistes ont fait plier le pouvoir politique. Aujourd’hui, si le Pouvoir avait eu un esprit de vengeance, la déroute aurait pu être totale. Il n’est pas sûr, pourtant, que les directions syndicales ont saisi que la "manière du Président" a convaincu les Français et qu’un certain usage de la grève appartient maintenant au passé. Les syndicats devraient y prendre garde. Ce choix de la recherche d’un compromis n’est pas une preuve de faiblesse. Les discours sur la "pression des masses", les menaces de reprendre la grève semblent négliger que, cette fois, les "usagers" manquaient singulièrement de "bienveillance" et de "compréhension". Ils ont, à maintes reprises, explicitement manifesté leur désapprobation du mouvement aussi bien qu’ils ont appuyé la démarche du chef de l’Etat.

En somme, ce qui nous surprend, c’est que, pour la première fois depuis des années, le pouvoir est entre les mains d’un dirigeant véritable qui ne navigue pas au jour le jour mais qui met en œuvre un "pourquoi" et ses déclinaisons dans tous les domaines qui font l’État. Certes le projet politique mis en œuvre peut être approuvé ou désapprouvé mais il a été clairement exposé et ses déclinaisons en actes sont clairement annoncées. Cette passion, ce mouvement, cette prise de risques publique sont sans doute des éléments importants dans l’établissement d’une crédibilité politique.

N’est-ce que la manifestation d’une habileté politique ? Peut-être mais dans le cadre d’un projet résolument moderne qui s’inscrit dans une continuité accessible. Jusqu’ici, la philosophie du pouvoir était celle de la recherche permanente de "coups" dans une appréciation purement tactique des événements.. Le Président actuel met en œuvre une politique formalisée dans une stratégie parfaitement cohérente. Cette démarche-là est nouvelle et elle seule, déjà, donne un goût d’avenir. Cette démarche a, sans le moindre doute, redonné aux citoyens le goût de la politique. Leur apportera-t-elle la conscience civique qui transforme le goût en volonté de participer, d’en être ?

Parce qu’il est trop tôt pour la cueillette des résultats, la seule inconnue qui demeure est de savoir si ce politique, ce stratège est aussi un fin tacticien. Si le "pourquoi", comme le "où" qui l’accompagne, sont est acceptables, il reste à apprécier le "comment" retenu. En fin de compte, si nous parvenons à suspendre momentanément la pratique de notre sport national, l’autocontemplation de nombril, le paysage à venir vaut d’être curieux car il comporte une part importante d’imprévu… ça nous change !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 7 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : décembre 2007).