Le goût du pouvoir

Il existe en France une tradition, si "traditionnelle" que nous avons fini par n’y plus porter attention. Comme l’air que nous respirons, elle nous paraît si naturelle que nous n’imaginons même plus qu’il pourrait en être autrement.

Mais de quoi s’agit-il ? Mais tout simplement de cette démarche permanente de l’appareil d’Etat face au moindre dysfonctionnement économique qui n’envisage qu’une seule solution : l’aide. Une aide le plus souvent financière ; la réussite ou l’échec en étant déterminé par les disponibilités budgétaires.

Ce vieil adage indien, toujours rappelé mais jamais mis en œuvre, où l’on conseille de remplacer les distributions de poisson au bon peuple affamé par un apprentissage raisonné de la pêche.

Guizot ne distribuait pas des subventions, il conseillait aux citoyens de s’enrichir et leur en offrait les conditions adéquates. Mais cela n’a pas duré ! Nous avons, depuis, constamment choisi d’aider, de subventionner, de taxer pour mieux détaxer le lendemain, plutôt que de réformer des situations voire d’en créer d’autres plus favorables.

Alors, mieux que des pactes, des emplois aidés, voire des contreparties illusoires et des promesses sans fondement, une autre vision du monde, une autre politique, une autre stratégie et des comportements responsables ! Chiche !

Pourquoi, où ; comment ? Tentons de répondre !


L’ILLUSION DU POUVOIR

Le pouvoir ! Quels qu’en soient les détenteurs, quelles qu’en soient les détentrices, celles-ci, ceux-ci nous considèrent toujours avec méfiance. Turbulents, jouisseurs, individualistes, indisciplinés, analphabètes et fraudeurs, aux yeux de ces dirigeants de tous niveaux, nous sommes indignes de confiance. Il n’est pas de compartiments de la vie où notre "immaturité", aussi individuelle que collective, ne doive être canalisée au moyen d’un réseau, tous les jours plus serré, de textes de toutes natures, lois, arrêtés, règlements. Le "mille-feuilles" administratif dont le carcan nous étouffe, participe avec bonheur, jouissance et inventivité à cette multiplication. En feuilletant les divers recueils qui tentent d’en présenter l’inventaire, le lecteur attentif ne peut s’empêcher de penser à ce passage de "L’île des pingouins" d’Anatole France où le Conseiller Chaussepied examine le contenu du dossier des preuves relatives à l’Affaire des quatre-vingt mille bottes de foin réunies par le ministère de la Guerre. Ainsi, par exemple, les interdiction de marcher sur tel ou tel gazon officiel voisine-t-il avec l’obligation d’acheter les médicaments génériques, même quand ils sont plus chers que les marques.

Bref, sans cesse soupçonnés, présumés coupables dans un univers qui ignore la présomption d’innocence, il n’est pas de gestes, ne seraient-ils qu’éventuels, que la sollicitude administrative ne prévoie. Tout en accompagnant cette prévision des diverses sanctions imaginée pour le cas où l’imaginaire deviendrait réalité.

Oui, gouverner c’est prévoir et compte tenu de l’image que s’est formé de nous le législateur à travers les âges, la prévision selon sa sagesse, c’est multiplier les "modes d’emploi", c’est-à-dire les codes. A y regarder même de plus près, quel que soit le code, la plupart des articles qu’il comporte sont des propositions de bon sens.

[A suivre la plupart des interventions des autorités compétentes en ce qui concerne la circulation, par exemple,, gardes champêtres, gendarmes, policiers municipaux et d’Etat, membres des CRS, et autres personnels assermentés ce ne sont que babioles sans réelle importance dont la description et la nomenclature remplissent des âges que tout un chacun ignore. Quelques mots, quelques lignes suffiraient. Surtout si le "codificateur" prenait soin en tête de chapitre de rappeler qu’il ne s’agit justement que de bon sens : aussi tout manque de ce sens commun exclut de fait l’inconscient de la communauté pour un temps. Bien sûr, c’est une faute, apparemment vénielle , mais qui est cependant la manifestation d’un mépris de l’autre et, à ce titre l’indice d’un comportement asocial.

En fait, ces remarques s’appliquent à tout le champ socio-sociétal. Certes la plupart des cas ne recouvrent pas des drames et des catastrophes qu’il est quasiment impossible de réparer les effets et pourraient être facilement exclus du domaine réglementaire au profit d’une institution citoyenne. Excellente occasion de remplacer la punition versée dans l’escarcelle collective par une réparation consacrée à la victime. Ce ne pourrait être qu’une étonnante amélioration de la situarion courante, compte tenu de la lourdeur des actions civiles.]

Mais il est un domaine où cette accumulation est particulièrement néfaste : celui des textes qui "organisent" lle travail, son organisation, son déroulement quotidien, les relations entre les travailleurs et leurs employeurs comme avec leurs collègues. Mais cette organisation s’étend plis loin encore, elle tend à réguler l’organisation de l’entreprise elle-même, ses rapports aux autres entreprises, sa place dans la communauté donc ses rapports avec le pouvoir politique. C’est au cours de la symbolisation légale de cette prétention, la performance du code que s’introduisent toutes les déviations sinon les déviances.

Comment, par exemple, est-il possible d’introduire la notion-même de dialogue social alors que le champ de son développement est à ce point balisé, organisé, structuré ? Que reste-t-il à négocier sinon des détails qui prennent une importance d’autant plus démesurée qu’ils sont les seuls accessibles à la considération collective.

[Ainsi, le travail du dimanche. Les arguments que la plupart des opposants ne reposent, en fait, que sur un sentiment qui n’est nulle part énoncé : un employé quel qu’il soit et où qu’il soit n’est pas en mesure de s’opposer à la volonté d’un dirigeant -ce qui nie l’expression et la puissance d’une volonté collective serait-elle locale.]

Certes, les entreprises se plaignent de cette accumulation de texte mais il s’agit plus d’une lamentation sur la perte de temps et aux complications dues à la multiplication des démarches et aux volumes de paperasses en cause. Les critiques sont rares qui mettent en évidence la stérilisation de la pensée créatrice, l’expression de l’esprit d’entreprise, la liberté de penser, d’entreprendre, de réussir mais aussi d’échouer.

Quand aurons-nous le courage d’accepter l’idée qu’un employeur n’est pas obligatoirement un escroc doublé d’un tyran, incapable de reconnaître la qualité et l’humanité de son personnel ? D’autant plus que la vie quotidienne est une preuve permanente que pas plus que la peur n’évite le danger, une législation tatillonne et partisane n’évite les abus…, les provoquerait même plutôt !

Aussi et c’est vrai presque partout dans notre univers socio-économique national, la plupart des entreprises françaises, s’il leur arrive d’avoir besoin d’être aidées, ont surtout besoin d’air.

DE QUOI S’AGIT-IL ?

Le code du travail, c’est plus de quatre mille pages auxquelles quelques pages s’ajoutent chaque semaine. Ce n’est pas seulement une opération permanente de régulation normative mais la poursuite de la mise en œuvre d’une certaine conception dirigiste de l’économie dont il faut remarquer au passage qu’elle se joue des idéologies. L’inflation de textes de tous genres est donc une affaire de philosophie politique qui traduit l’inquiétude des milieux dirigeants de toues natures face à l’expression éventuelle de choix individuels ou collectifs qui ne seraient pas passés à la moulinette du conformisme.

C’est aussi la traduction opérationnelle de la crainte de l’inconnu face à l’invention, voire à la découverte. Jusqu’ici bien que cette peur de la mise en cause de l’ordre régnant a toujours existé, la pauvreté de la communication permettait de limiter toute contagion. A l’heure du net et des réseaux sociaux, cette menace est devenue immédiatement planétaire. Aussi plutôt que de lutter contre un virus une fois exprimé, les Pouvoirs publics cherchent à limiter, à empêcher même parfois, l’expression d’une pensée nouvelle. Comment faire pour y parvenir ? Enfermer la pensée et l’action dans un carcan en multipliant toutes les entraves réglementaires possibles à la matérialisation, d’où cette multiplication de textes qui sont autant de chaînes.

[Il n’est que de constater combien d’inventions n’ont jamais atteint leur maturité, combien d’autres sont allées fleurir à l’étranger faute de moyens ou d’encouragements nationaux. Nous avons tous en mémoire, le peu de soutien du gouvernement français à l’équipe qui découvrit le virus HIV. Et l’aventure de ce cœur artificiel qui n’a dû son développement qu’à l’intérêt porté, envers et contre tout sinon tous, par un de ces grands patrons tellement décriés aujourd’hui. L’APHP ne semble pas s’être distinguée par son soutien à la recherche et à la mise au point de cette invention totalement française. Sans oublier de citer tous les exilés qui ont participé et qui participent au développement de la numérisation sous toutes ses formes, logicielles comme quincaillères.]

L’homme ne vit pas que de pain, nous rappelait Doudintsev, un écrivain pourtant soviétique. L’entreprise ne vit pas que de moyens financiers. Certes, il est urgent de diminuer les charges qui pèsent sur les entreprises mais il est peut-être plus urgent encore de leur donner de l’air. Comment ? En écrivant un code du travail qui respecte et encourage la liberté d’entreprendre et fasse confiance aux différents acteurs pour qu’ils définissent les conditions de développement aussi localement qu’il est nécessaire.

L’entreprise, écrire un code du travail, est à la fois simple est compliquée à l’extrême.

Compliquée parce que ce texte fondamental est la traduction d’un état d’esprit. Visiblement celui qui a présidé et qui préside encore à la pratique actuelle est fondé sur la méfiance, la volonté normative et un certain mépris des expressions individuelles et locales. Tout en prônant la négociation sociale, il n’en reconnaît rien dans les faits. Dans ces conditions ; le code du travail qui correspondrait à l’état actuel des besoins socio-sociétaux devrait s’appuyer sur un le principe de la subsidiarité. L’univers du travail n’est pas unique mais multiple. Aussi est-il vain de tenter de légiférer de manière universelle. Au delà-même des branches industrielles, commerciales et bancaires, c’est quasiment sur le terrain des particularités qu’il faudrait décliner des principes généraux. Quand accepterons-nous, par exemple, que l’organisation matérielle du travail puisse varier avec le lieu, la nature de l’emploi ; les conditions locales et les particularités et que les problèmes posés par ces diversités ne pourront jamais être traités de manière centralisée ?

[Le contrat de travail, l’embauche et le licenciement ? Comment est-il encore possible d’imaginer que la difficulté de licencier n’est pas le plus grand frein à la multiplication de postes de travail, voire à la création d’emplois. Est-il impensable, impossible d’envisager que des postes supprimés ici ne pourraient s’accompagner de créations d’emplois ailleurs ? Avons-nous jamais tenté de vérifier l’influence de la fluidité sir l’offre d’emplois ? Non, bien sûr, compte-tenu justement, de cette atmosphère où toute réorganisation n’est envisagée que sous l’angle de l’exploitation forcenée des agents d’exécution !]

La lourdeur des textes vient de la "collision" entre des directives générales précisées par des multitudes de cas particuliers. Les temps ont changé. Ce qui pouvait passer inaperçu, ces incidents de portée locale où un tyranneau sans scrupules pouvait terroriser son personnel peut prendre, prend en fait, immédiatement une dimension publique. Le mouvement ainsi enclenché fait réfléchir les plus sourds et les plus aveugles er le "n’importe quoi" devient de plus en plus l’exception. Les textes devraient en tenir compte en supprimant la considération exhaustive de tous les cas imaginaires.

Simple parce que les idéologies étant mises à l’écart, la plupart des problèmes qui se posent ne sont plus qu’affaires de bon sens.

[Par exemple, Il a été beaucoup questions ces mois passés du travail du dimanche. Le bon sens n’aurait-il pas été de fixer des règles générales de mise en œuvre, de liberté de choix et de juste rémunération tout en laissant à chaque entreprise concernée d’en envisager localement la réalisation ? Et cette approche ne pourrait-elle pas être généralisée ?]

Quels regards, quels principes, quel état d’esprit devraient inspirer cette réécriture, cette écriture plutôt, d’un code du travail adapté aux conditions nouvelles qui bouleversent un paysage dont nous nous acharnons à nier la réalité mouvante ?

QUELQUES PRINCIPES, UN MODE D’EMPLOI

• En finir avec la tentation de l’absolu qui anime généralement tout réformateur. Le texte doit avoir pour but d’énoncer un cadre et d’indiquer ensuite les moyens de l’appliquer à chacune des situations qui peuvent naître dans l’univers de l’emploi. Bref, distinguer le général du particulier en définissant la portée du principe de subsidiarité.

• Distinguer ce qui est de nature à gérer les problèmes relavant des grandes entreprises (à partir de quelques centaines d’agents) et des entreprises très petites, petites et moyennes. Il est de notoriété publique que la prospérité d’une économie passe par la bonne santé de cette dernière catégorie d’entreprises. Un code intelligent fera donc la différence entre les unes (plus de cinq cents agents) et les autres (en dessous de ce nombre d’agents) en supprimant les catégories aujourd’hui existantes en se bornant à cette nouvelle nomenclature.

• Inscrire un temps de travail dont le seul objet sera de distinguer l’horaire "normal" au-delà duquel s’inscriront les régimes de travaux supplémentaires et la valorisation de la rémunération correspondante.

• Créer un contrat de travail unique qui comprendrait des conditions générales d’embauche et de licenciement. Mettre au point une indemnité de perte d’emploi par suite de réorganisation qui serait accompagnée simultanément par une allocation de chômage envisagée comme une aide passagère à une période sans emploi consacrée éventuellement à une formation à des activités nouvelles.

• Repenser l’information des personnels en ce qui concerne l’activité de l’entreprise et envisager des formes de consultation-expression qui ne deviennent pas autant de freins au développement et à l’organisation.

• Tenir compte de la place des personnels dans une production de plus en plus numérisée et, par conséquent, encourager l’invention de formes de participation à l’organisation du travail qui perdent des caractères universels pour s’attacher aux particularités réelles de la production ou de la gestion.

Contrairement à ce principe jamais énoncé mais apparemment toujours présent à l’esprit des législateurs de tous ordres, les personnels ne sont pas plus stupides en tant que travailleurs qu’ils ne le sont en tant que citoyens. Ils sont donc parfaitement capables de saisir les finesses de parcours de leur entreprise, de s’y intéresser et d’apporter des améliorations de manière permanente dès lors qu’ils sont correctement informés et écoutés.

Romain JACOUD
mars 2014


samedi 1er mars 2014, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er mars 2014).