Des mots pour le dire

Un de nos amis chers, lecteur des "Humeurs" quasiment à leur naissance, s’étonnait d’une apparente déviance dans la ligne qua nous suivions depuis quelques mois. Une déviance, c’est-à-dire un autre regard plus traditionnel et moins différent qu’il l’était des énoncés courants.

La remarque d’un ami est toujours à saisir ; d’autant plus que celle-là reposait sur un faisceau de considérations nées de la lecture attentive de nos propositions. Dans ces circonstances, il n’était qu’une mesure à prendre : s’attabler ensemble et partager un aimable repas, délicatement arrosé, et rechercher ensemble les origines de ce qui lui semblait être l’expression d’un regard rétrograde.

"Jusqu’ici", me disait mon interlocuteur, "tu ne cherchais pas à améliorer les êtres. Tu analysais des faits à la lumière de ta vision du monde et tu extrapolais le présent en imaginant les lignes de force suivies par les groupes qui constituent la société. Depuis quelques mois, tu es devenu idéologue, tu saisis les instruments traditionnels de la gestion politique et tu sembles imaginer que ton discours vertueux nous ouvre les portes d’un monde nouveau… où tout ce qui avait foiré hier, pourrait être mené à bien demain. Et armé de discours, de propositions, d’appels à la participation citoyenne des "sociétaires", tu réifies des comportements dont tu as, par ailleurs, exprimé tant de fois l’irréalité."

Et vlan !

De quoi alimenter une réflexion sur les mots, leur signification, leur utilité et leur portée, bien au delà d’un cas particulier.


DES MOTS ? MAIS POUR QUOI FAIRE ?

"La parole", disait un philosophe humoriste, " a été donnée à l’Homme pour déguiser sa pensée" ! Un bon mot, certes, mais plus marquant par ce qu’il efface que par ce qu’il met en lumière. Parler de déguisement, c’est déjà introduire un parfum de manipulation là où ne devrait s’exprimer qu’une tentative d’aller vers l’autre. Mais qu’il s’agisse de masquer ou d’être transparent, la qualité de l’expression dépend du choix des mots et du sens, voire des sens, qui leur sont reconnus. Celui-ci ; ceux-ci dépendent donc autant de celui qui s’exprime que de ceux qui l’écoutent, Si nous écoutons avec attention les discours qui nous sont offerts, si nous tentons d’être entendus avec précision, nous constatons que nous nous heurtons constamment à l’univers des dérives sémantiques.

Ce que nous considérions jusqu’ici comme le "sens commun" des mots les plus courants apparaît de plus en plus comme une construction de l’esprit… au point d’ailleurs qu’un grand nombre d’orateurs, pris de court en plein discours, inventent les mots les plus proches de leur pensée parce qu’ils (ou elles, bien évidemment) ne trouvent plus le mot d’usage courant dont le sens commun répond au besoin immédiat de leur expression.

[A cet égard, le cas de la "bravitude" des Chinois que nous avait offert Madame Royal est un intéressant exemple. Ah, que n’avons-nous pas entendu… de ces "Beaux esprits" qui ne manquent pas, par ailleurs, de torturer la langue ne serait-ce que dans le simple compartiment des accords de temps des verbes utilisés ou dans la castration des pronoms relatifs réduits à un androgyne "lequel", mis à toutes les sauces. Une fusion à la mode du féminin et du masculin, sans doute. Pourtant, à considérer avec attention ce que l’oratrice semblait vouloir exprimer, sacrifier au "sens commun" nous aurait, à tout le moins, valu une longue périphrase. Personne, en effet, n’aurait eu le front de proposer une quelconque "bravoure" pour tenter de décrire en un mot la patience, le sens d’appartenance à une communauté, l’ardeur au travail, bref une véritable description de comportement.]

Le bouleversement, la mutation disent certains, dont nous sommes aujourd’hui à la fois auteurs, metteurs en scène, acteurs et, parfois, victimes est constituée d’un mélange d’événements, de démarches, d’interactions, de comportements, d’opinions qui s’expriment dans des situations inattendues et des contextes qui nous surprennent. Cette confusion, ce flou entourent un quotidien que nous sommes en mal de saisir parce que nos références sont obsolètes pour la plupart et les mots que nous utilisons appartiennent à une réalité qui devient chaque jour plus imaginaire.

"Ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement… et les mots pour le dire nous viennent aisément… !" Que nous sommes loin de cette simplicité. Les mots désignent généralement des représentations qui n’ont plus cours et leur utilisation irréfléchie ne nous permet pas de donner des descriptions opérationnelles des états des choses. Ce vocabulaire toujours vivant, hérité du dix-neuvième siècle et de son avatar du vingtième, nous fige, nous paralyse même par son impropriété. Comment, par exemple, se référer à un "capitalisme" dont le contenu aujourd’hui n’a aucun rapport avec celui des maîtres de forge ? Comment dénoncer des patrons encore vécus dans une mise en scène quasiment esclavagiste ? Comment appliquer un code de travail né de situations qui n’ont plus aucun rapport avec celles que nous vivons actuellement ?

Bref, comment analyser, comment inventer ; comment transmettre, comment agir si nous n’avons plus de "mots pour le dire" ?

Le délitement déjà de notre structure socio-sociétale -où le modèle cartésien de la pyramide hiérarchique se détruit sans que nous puissions imaginer par quoi il sera remplacé même si, ci ou là, des embryons d’organisations nouvelles apparaissent -nous échappe en partie parce que nous ne savons comment le décrire et comment traduire les quelques fruits nouveaux de nos imaginations.

Ainsi ; par exemple, nous avons dans le numéro précédent, construit l’éventualité de l’organisation collective d’une gouvernance nouvelle à l’établissement de laquelle nous envisagions de recourir à la participation de tous. Nous citions notamment des consultations sur la base d’interrogations de la collectivité au moyen de procédures référendaires.

Un referendum aujourd’hui ne sera plus jamais qu’un début et la réponse à la question posée sera lourde de sens mais aussi de signification. Là encore, le présent est pesant. Croit-on effacer d’un revers de main, le poids de dizaines de milliers de personnes descendues dans la rue, la plupart pour la première fois ? Croit-on que des choix collectifs précis exprimés par des individus informés pourront demeurer au stade de vœux pieux ?

QUELQUES MOTS, QUELQUES ACTES…

Depuis la publication des dernières données disponibles sur l’étendue du chômage, il n’est question dans tous les médias que du "pari perdu" par le Président relativement à "l’inversion de la courbe" [du chômage].

Le choix des mots est, en l’occurrence, stupéfiant. Ainsi, l’économie, comme les courses de chevaux, serait le fruit du hasard, donc l’objet de paris ! Hénaurme, comme aurait dit Flaubert... Mais "pari", à y regarder de plus près est, en ce cas précis, plus proche de "prévision". En effet, un certain regard sur les avatars de l’économie mondiale conduit à considérer les évolutions comme des suites de cycles où les années de vaches grasses succèdent aux années de vaches maigres dans un processus permanent. Le passé semble indiquer que la période est de l’ordre de cinq-six ans. Aussi, pourrait-il être licite de croire que, commencée vers 2008, la reprise devrait intervenir vers 2013-2014. Du domaine de l’hypothèse, nous passons à celui d’une prévision dont la probabilité de performance s’apparente à une certitude. Parler de pari devient alors une élégance, tellement "on" est sûr du résultat.

Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres, même si le sort de millions d’individus est en cause. Ainsi, par exemple, une même, démarche, en apparence, de consultation citoyenne, le référendum ne s’inscrit plus dans un univers plébiscitaire. Hier encore, le résultat étant annoncé, les Pouvoirs publics étaient libres d’en interpréter la signification à leur gré. Aujourd’hui, les médias, les réseaux sociaux deviennent autant de moyens de surveillance et d’exigence de comptes rendus. De passif par construction, le citoyen devient juge…avant d’être forcé par l’évolution à devenir acteur.

C’est ainsi que le terme de "société", celui de "sociétaire" voient leur sens évoluer et prendre des caractères opérationnels. Et il ne s’agit pas d’un désir humaniste, d’une projection d’espérance, d’un souhait d’une gouvernance nouvelle voire de l’apparition de cet "homme nouveau" que les religions et les idéologies nous promettent depuis des siècles sinon des millénaires mais de la première étape d’une mutation dont nous n’imaginons même pas où elle va nous mener. Une chose est sûre, rien ne sera plus comme avant au point que, déjà, les mots nous manquent pour décrire l’état des choses.

Autre exemple, le décalage entre les mots et la réalité en ce qui concerne l’institution d’enseignement… à tous les niveaux. Les objectifs attribués à tout l’édifice n’ont pas été reformulés quasiment depuis cinquante ans. Il en résulte que le discours officiel se développe en dehors de toute réalité. Le vide politique se traduit par le slogan depuis des années répété, "des crédits, des locaux, des maîtres" sans que jamais ne soit exprimé quelque "pour faire quoi".

En ce cas, comme en bien d’autres, le langage utilisé traduit la sclérose du regard. C’est considérer que les phénomènes économiques sont indépendants des évolutions du monde, de l’apparition de nouvelles techniques, de nouvelles technologies, des développements des moyens de communication (où l’univers du web et de l’internet concurrence véritablement les déplacements matériels de personnes et des biens). Le déterminisme devient l’instrument des mythes. Les mêmes causes produiraient les mêmes effets… à cela près que les causes ne sont les mêmes qu’en apparence et que les effets observés deviennent imprévisibles. Les mêmes mots symbolisent des réalités nouvelles sans qu’une grille de références ait été envisagée.

Quel que soit le domaine de l’activité humaine auquel nous nous adressons, le discours décrit un monde qui n’a que de lointains rapports avec les situations observables au quotidien. Engoncés dans l’expression de "bons sentiments" appliqués à des situations mesurées à l’aune de références dépassées, les autorités prennent des décisions souvent dépassées avant même d’être traduites en mesures.

Oui, le paysage dans lequel nous évoluons quotidiennement semble ignoré de nos gestionnaires mais contrairement à ce qui se passait il y a encore une trentaine d’années, nous possédons le moyen quasiment universel de nous exprimer. Nous ? Le "n’importe qui", muni ne serait-ce que d’un téléphone portable le moins évolué ! Ainsi, s’est installé, s’installe un peu plus chaque jour, une frustration insupportable : le moyen de s’exprimer lié à l’absence d’écoute de l’appareil politique.

Il n’est que de suivre ces émissions dont la radio et la télévision sont si friandes : des femmes et des hommes, généralement compétents, s’entretiennent dans une langue parfois intelligible, souvent grammaticalement approximative. Ils se parlent, ils parlent de nous, de nos opinions dont leur connaissance est souvent indirecte. Cependant d’une part, ils ne s’adressent pas à nous et, d’autre part, ils ne nous consultent jamais. Nous sommes des auditeurs, des spectateurs passifs, bref des zombies. On peut même douter qu’ils s’adressent à nos dirigeants. D’ailleurs, ces derniers les écoutent-ils ? Le chômage ? On en parle, certes mais, au mieux, on donne la parole, en passant, à un chômeur croisé sur un bord de trottoir. L’emploi ? On en parle, moins d’ailleurs que du chômage,. ’On" ? Des sociologues, des ethnologues, des économistes, des politiciens, des hiérarques syndicaux. Mais des travailleurs, de futurs travailleurs ? Jamais !

Et le contenu ? Un exemple :l’évolution du chômage. En se fondant sur des chiffres présentés, déjà sujets à caution, le Président, le chef du gouvernement, les ministres concernés après avoir inventé une baisse que la réalité contredit, claironnent fièrement une stabilisation, une baisse même… oh pas du nombre des chômeurs… mais de l’augmentation de ce nombre.

Un fossé ? Oui, il y a quelques années, peut-être. Aujourd’hui, ce serait plutôt une ignorance réciproque ; deux mondes qui se côtoient. Les élections elles-mêmes ne sont plus des moments de rencontre et l’abstention qui se renforce de manière continue est une manifestation de ce divorce. L’incompréhension est totale : plusieurs manifestations publiques se sont déroulées depuis l’année dernière. Leur ampleur, les conditions matérielles de leur expression, la nature des publics concernés n’ont plus rien à voir avec les messes auxquelles nous étions habitués. Stabilisation ? Non, ralentissement de l’augmentation ! Il ne s’agit même plus d’une habile présentation des observations mais d’un jeu qui porte en même temps sur la signification des mots et l’application qui en est faite.

La pause de la pression fiscale ? Là aussi, les manipulations sémantiques sont mises à l’œuvre par l’Etat comme par les communes. L’intégration probable de la CSG dans les revenus, ce qui revient à faire payer l’impôt sur l’impôt (à venir), la professionnalisation du bénévolat (à venir), la réévaluation de la taxe de balayage (la mairie de Paris) dans des proportions phénoménales (cadeau de fin d’année 2013). Il ne s’agit même plus d’astuces comptables mais d’expédients misérables.

"Quand ma bouche et mon bras sont en désaccord" dit le sage chinois, "je crois à mon bras". Ce n’est plus une remarque de sagesse des nations, c’est le constat quotidien des manifestations de la gouvernance actuelle. Aussi observable en ce qui concerne l’économie qu’en ce qui concerne le gestion quotidienne de la société dont les dérapages ont été particulièrement frappants ces dernières semaines.

UN AUTRE MONDE

Chaque année, le quotidien Le Monde publie une enquête menée par l’institut Opinionway et le Centre de Recherche Politique de Sciences Po, intitulé "Baromètre de la confiance politique". Il s’agit cette année de la 5e édition mais, pour la première fois, le 13 janvier, la presse n’en a dévoilé que 41 pages sur 84.
Cette "simplification", inhabituelle, a attiré l’attention de l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui s’est intéressé à ce qui avait été laissé de côté, et qui s’est procuré les résultats de l’enquête (publiée dans son n° 4026).


Les résultats sont stupéfiants, c’est un séisme politique. En voici le résumé fidèle :

• 75% des Français ne font plus confiance à l’Etat, ni à la République.


• 88% rejettent catégoriquement les partis politiques.


• 87% jugent que Hollande n’a pas l’étoffe d’un président,

• 61% sont prêts à manifester (ils n’étaient que 30% en 2010),

• 71% ne font pas confiance aux syndicats.

• Stupeur enfin :
 50% ne croient plus à la démocratie et souhaitent avoir à la tête du pays "un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du parlement ni des élections".

Traduction en clair : un roi ou un dictateur, ou du moins un pouvoir personnel fort.
12% souhaitent même que l’armée dirige le pays  !

Du jamais vu depuis 200 ans et qui montre la profondeur de la crise où des gouvernements d’énarques coupés du terrain et d’hommes politiques de droite ou de gauche ont plongé le pays.
Sans surprise,
 36% placent Sarkozy en tête,
 34%, Marine Le Pen, tous les autres hommes politiques de tous bords sont très loin derrière.
 67% pensent qu’il y trop d’immigrés en France, 
50% sont pour le rétablissement de la peine de mort (ils n’étaient que 35% en 2011).

Nous n’avons pas encore pris connaissance de cette enquête mais le résumé qui nous en est récemment parvenu (le geste amical d’une lectrice fidèle) nous paraît une, non, "la" justification définitive de ce climat de morosité reprochée par nos dirigeants à ce peuple léger et inconséquent que nous sommes. Jamais nous semble-t-il à questionner notre histoire depuis 1789 une système de gouvernance n’a été rejeté à ce point. Les bras nous en tombent et nos vœux, coquinement présidentiels, du numéro daté de janvier 2014 nous paraissent subitement dérisoires.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
février 2014


samedi 1er février 2014, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 1er février 2014).