L’exception française

 En fait, de quelque côté que nous nous tournions, dès lors que le moment vient de parler d’exception, c’est de française qu’il s’agit ; au point d’ailleurs que la locution présente tous les caractères d’un pléonasme. L’étranger en fait même une caractéristique aussi permanente que l’image du béret, de la baguette et du mégot de gauloise au coin des lèvres. 


Citation invitée : "Nous, si on n’a pas de pétrole, on a des idées !" Se non e vero, bene trovato ou l’exception française selon Monsieur V. Giscard d’Estaing, un moment Président de la République française

Jamais il n’est autant question d’exception française que dans les moments où nous traversons des passages difficiles. Tout d’abord, il ne semble pas exister d’exceptions qui seraient allemande, anglaise, italienne, voire américaine, européenne… En fait, de quelque côté que nous nous tournions, dès lors que le moment vient de parler d’exception, c’est de française qu’il s’agit ; au point d’ailleurs que la locution présente tous les caractères d’un pléonasme. L’étranger en fait même une caractéristique aussi permanente que l’image du béret, de la baguette et du mégot de gauloise au coin des lèvres

Soit dit en passant, une fois encore, l’inutilité de la question "qu’est-ce que l’exception française ?" saute aux yeux. Une fois que nous aurons répondu par une constatation d’évidence qu’il y a une manière bien française de traiter les sujets les plus élémentaires, il n’y a plus grand chose à ajouter.

Mais si l’exception française constitue un élément fondamental du paysage politique, intellectuel, artistique et relationnel au point d’appartenir autant à notre paysage esthétique qu’à l’affirmation la plus solennelle de notre éthique sociale, il doit bien en exister une expression littéraire.

Pourtant, ce n’est pas tant une définition qu’une batterie d’exemples que nous offre Jean Giraudoux dans Amphitryon 38 au cours de cet entretien où Alcmène tente d’éveiller Jupiter à l’expression de l’amitié. Jugez-en :

[…………….

Jupiter : Je crois que je comprends. Pose–moi des questions. Dis moi des cas où tu m’appelais à l’aide, et je tacherai de répondre ce que doit faire un bon ami.

Alcmène : Excellente idée ! Vous y êtes ?

Jupiter : J’y suis !

Alcmène : Un mari absent ?

Jupiter : Je détache une comète pour le guider. Je te donne une double vue qui te permet de le voir à distance, et pour l’atteindre une double parole.

Alcmène : C’est tout ?

Jupiter : Oh ! pardon ! je le rends présent.

Alcmène : La visite d’amies ou de parentes ennuyeuses ?

Jupiter : Je déchaîne sur les visiteuses une peste qui leur fait sortir les yeux des orbites. Je leur envoie un mal qui leur ronge le foie et dans leur cerveau une colique. Le plafond s’effondre et le parquet s’écarte… Ce n’est pas cela ?

Alcmène : C’est trop ou trop peu !

Jupiter : Oh ! pardon encore, je les rend absentes…

Alcmène : Un enfant malade ?

Jupiter : L’univers n’est plus que tristesse. Les fleurs sont sans parfum Les animaux portent bas la tête !

Alcmène : Vous ne le guéririez pas ?

Jupiter : Evidemment si ! Que je suis bête !

Alcmène : C’est ce que les dieux oublient toujours. Ils ont pitié des malades. Ils détestent les méchants. Ils oublient simplement de guérir, de punir. Mais, en somme vous avez compris. L’examen est très passable.
…………………]

Faut-il en dire davantage ? Toute l’exception française tient en ces quelques lignes. Cette impossibilité de répondre sous forme d’une définition bien taillée et toute polytechnicienne, sinon énarchique, pour ne pas dire rigoureusement administrative, nous rappelle que l’action, en quelque domaine que ce soit, ne peut-être suggérée que par "l’à quoi ça sert ?"

L’EXCEPTION FRANÇAISE ? ÇA SERT À QUOI, AU JUSTE ?

Certes, si l’exception française est une éthique (dont l’usage permanent en toutes circonstances lui confère un caractère esthétique dont la puissance n’échappe à personne), elle marque de son sceau toutes les démarches publiques et privées. Il en résulte qu’en collationnant ses manifestations les plus criantes, il devient possible d’en mettre en évidence des caractères communs et permanents. Les domaines de la vie publique, les compartiments de nos comportements individuels, sont autant de jardins dont la visite permet d’établir une géographie économique et humaine de l’exception française.

Voyons un peu ! Piochons au hasard ! Nous passerons probablement sans même nous en apercevoir de l’individualité quotidienne à la généralité planétaire..

Commençons donc par cette question qui agite et exaspère, pour des raisons diverses d’ailleurs, les agents en charge du transport public, les quidams transportés et l’Etat administrateur. Réduite à l’essentiel, rarement situation n’a été aussi simple (ce qui ne signifie pas pour autant que les solutions soient évidentes), jugez-en :

- Quand le système de retraite a été mis en place, le cheminot moyen passait sa vie à charger, en gros, une demi-tonne de charbon à l’heure dans le foyer de sa machine. Ce travail si pénible, les conditions dans lesquelles il était exécuté, sa durée quotidienne, justifiaient largement un départ à la retraite vers la soixantaine… d’autant plus que l’espérance de vie des ouvriers manuels à l’époque n’excédait guère soixante-cinq ans dans la plupart des cas. Inutile de faire un dessin, l’équilibre des comptes était assuré sans grands problèmes. L’évolution des conditions du travail, les progrès techniques et technologiques, une alimentation plus conforme, bref tout un ensemble de conditions ayant changé, notre durée de vie (comme celle des cheminots, des mineurs, des gaziers, des électriciens, bref de la grande majorité de nos concitoyens) s’est considérablement allongée et la capacité de travail productif de tous et toutes a suivi. Et ce phénomène d’allongement de la vie ne semble pas ralentir… Aussi est-il relativement facile d’imaginer que l’équilibre humain de la société (en dehors même du problème immédiat des retraites) exige de tous (et de toutes) que nous travaillions plus longtemps qu’il y a, ne serait-ce qu’une vingtaine d’années.

Apparemment , la notion même d’évolution démographique, les conséquences qu’elle entraîne sur l’activité de la population, les échanges solidaires entre les différentes tranches d’âge où les périodes de formation, d’activité et de retraite se répartissent selon de nouvelles combinaisons demeurent parfaitement ignorées de la population. A cet égard, le contenu de l’échange de propos entre un représentant syndical et le Président de la République au cours d’une récente visite de ce dernier à un atelier de la SNCF est révélateur, comme l’était d’ailleurs le ton adopté par "l’honnête travailleur". Les acquis, rien que les acquis, toujours les acquis, toujours plus d’acquis mais pas un mot, pas une considération, relatifs aux évolutions de l’être et de son environnement, des modifications drastiques des conditions dans lesquelles s’exercent les activités humaines.

- Toujours dans le même domaine mais à l’autre bout de l’échelle des âges, la gestion des enfants des deux sexes, des jeunes adolescentes et adolescents relève d’une ordonnance datant de 1945. Qui peut encore croire que deux adolescents du même âge, quatorze ans par exemple, l’un ayant vécu à la fin des années quarante, l’autre au début des années deux mille, présentent des caractères comportementaux suffisamment voisins pour justifier la permanence de textes qui n’ont quasiment pas été revus depuis soixante ans ?

Oui, certes, certes… mais l’exception française ? Et bien, ne serait-ce qu’à partir de ces deux exemples, "l’à quoi ça sert" de l’exception française ne serait-il pas de justifier la négation de toute évolution de notre environnement technique, économique, commercial, social et sociétal ?

Ou, si cette formulation ne paraît pas suffisamment explicite, l’exception française est l’alibi permanent de l’expression d’un conservatisme d’autant plus intériorisé qu’il nous rend aveugles et sourds. Le monde bouge, le monde évolue et nous en refusons toutes les conséquences qui pourraient nous conduire à adapter nos comportements à de nouveaux équilibres. L’exception française n’est à tout prendre que l’expression d’un hédonisme d’autant plus mortel qu’il est inconscient. Hédonisme en ce sens que tout est définitivement acquis sans qu’à quelque moment que ce soit, il n’est question de le payer. Nous baignons dans les droits en ayant complètement oublié qu’il n’est de droit qu’à partir de l’exécution d’un devoir.

Nous avons mis en évidence deux problèmes particulièrement actuels mais si nous portons notre regard sur le monde hexagonal, nous réalisons vite qu !il est presque impossible de décrire un compartiment qui échapperait à l’exception française. La justice ? Exception française sans doute que d’entendre un magistrat parmi les plus élevés de la hiérarchie accuser son ministre d’incompétence et de nullité tandis que toute la magistrature proteste parce que ce même ministre s’est cru le droit de demander quelques explications à un de ses collaborateurs dont visiblement la liberté de parole avait dépassé des limites de bon sens. Exception française toujours où le fonctionnaire est généralement à l’écart de la loi qu’il est chargé d’appliquer. Exception française, encore et toujours, cette universalité de la rédemption qui libère l’assassin qui a su lever son bonnet au passage de son gardien tout en gardant baissés ses yeux de meurtrier. Ce même sentiment de rédemption qui rend la charité publique, laïque et obligatoire et qui prend en charge sans aucune contrepartie des "malheureux" victimes d’un "malheur" dont le ci-toyen lambda est réputé coupable.

Exception française enfin, ce mouvement général d’irresponsabilité qui exonère tout individu d’avoir à rendre des comptes.

Notre vocabulaire même nous trahit :"La France est un Etat de droit", de "droits" faudrait-il écrire, cela serait plus conforme à la réalité. Notre comportement vis-à-vis de nos enfants confirme la trahison en supprimant la notion même de devoir dans le processus de formation.

L’exception française ? L’exemption de responsabilité sociale attribuée à chacune, à chacun, à l’instant même de sa naissance et valide jusqu’au moment de sa mise en bière.

UN MODE D’EMPLOI DE L’EXCEPTION FRANÇAISE

Certes tout le monde est d’accord… en paroles du moins…, pour dénoncer avec vigueur les maux qu’entraîne ce régime de l’exception française. Mais ce régime si fermement dénoncé est si fermement défendu qu’il est à craindre que sa permanence ne s’effondrera qu’avec la société qu’elle a secrété.

Que faire ?

Et si nous considérions l’exception française sous un aspect différent de celui que nous avons choisi jusqu’ici. Outre le partage national d’un goût pour des acquis, seraient-ils obsolètes, l’exception française est aussi la projection d’un univers virtuel construit sur la libre expression des droits (de l’Homme, des animaux, des enfants, des peuples à disposer d’eux-mêmes, … etc, etc…) Imaginons un instant que nous choisissions de réifier cet espace virtuel.

Un exemple ? Celui, justement des retraites. Revenons aux conditions initiales qui ont conduit à choisir aussi bien la durée de cotisation que leur montant. A cette époque, l’espérance de vie était, disons, de peu ou prou, soixante-cinq ans et l’âge de la retraite, selon les cas, de cinquante-cinq à soixante-cinq ans. C’est dire que rares étaient celles et ceux qui pouvaient jouir de leurs droits pendant une décennie au moins. C’est dire aussi que le régime était financièrement équilibré. Ce qui met tout par terre aujourd’hui, c’est que l’on (ah ! l’admirable malhonnêteté de pronom "impersonnel") souhaite jouir des mêmes avantages sans tenir compte des évolutions socio-sociétales. Qu’à cela ne tienne : "on" mourait à soixante-cinq ans, soit ! Puisqu’il nous faut demeurer "tels qu’en nous-mêmes l’Eternité nous change", décrétons qu’aux yeux des organismes de retraite nous mourrons doréna-vant (allons, un petit effort de compréhension démagogique…) à soixante-dix ans et interrompons les versements de pension à cette date anniversaire. Ce statu quo que nous réclamons à grands cris, sera alors divinement et définitivement justifié ; les survivants –la quasi-totalité de la population- deviennent virtuels puisque le groupe tellement attaché aux privilèges de cette époque bénie aura décidé que rien n’avait changé. Bref, ce qui était virtuel devient normal et ce qui était normal devient virtuel.

Nous aurons enfin trouvé la manière de gérer l’exception française : il suffisait d’y penser et nous voilà tous les égaux de Christophe Colomb et de son œuf légendaire.

En ce qui concerne toutes les autres manifestations de l’exception française, un raisonnement fondé sur ces principes fondamentaux permettra de dégager chaque fois les ajustements appropriés. Par exemple, dans les institutions de formation, la remise en vigueur des baguettes d’osier, des règles à filets de cuivre, voire de la gifle et de la fessée, finement conjuguées avec la table de multiplication, les lignes et autres acquis d’un passé pédagogique éprouvé nous renverraient au temps béni de "l’Ecole libératrice".

A chaque problème posé où apparaît la moindre trace d’influence de l’exception française, la solution doit être recherchée en tentant de retrouver les conditions initiales qui ont présidé à sa constitution particulière. Ces circonstances étant caractérises, il suffira alors de les projeter dans le monde d’aujourd’hui et leur ajustement à leur traduction actuelle mettra en évidence la solution recherchée.

Cependant, bien que l’élégance du traitement soit évidente et que l’adéquation de la solution aux nécessités de l’heure touche à la perfection, il n’est pas sûr que des esprits chagrins soient convaincus de l’excellence des résultats. La superposition de l’imaginaire à la dureté des réalités rendra probablement la plupart des situations ainsi créées, pourtant admirables sur le plan théorique, inapplicables sur le plan opérationnel.

Hélas, pour adéquat que paraisse le traitement par l’absurde, il est douteux que le résultat obtenu soit accepté même par ceux qui pratiquent quotidiennement le paradoxe du roi nu.

IL N’Y A DONC PAS DE SOLUTION MIRACLE (CET AUTRE AVATAR DE L’EXCEPTION FRANÇAISE)…

Les contradictions qui opposent une vie rêvée à la brutale réalité quotidienne ne sont généralement pas suffisantes pour pousser les individus, seuls ou en groupes, à remettre en cause certaines de leurs attitudes. Cependant, la mise en mouvement des appréciations individuelles au point d’entraîner des mutations profondes de comportement naissent parfois d’événements apparemment mineurs.

Un changement de regard dû à un bouleversement de l’ordre des choses mettrait en évidence la profondeur d’une évolution jusque là masquée par des habitudes, des manies collectives, des archaïsmes dont la permanence rassure. A cet égard, la récente élection présidentielle semble constituer un de ces bouleversements dont la portée, loin de s’effacer avec le temps, gagne chaque jour des compartiments nouveaux de notre vie quotidienne. Mais ne nous méprenons pas, ce qui est nouveau, c’est que nos regards viennent d’évoluer sans que nous ayons intégré pour autant les paysages qu’il nous semble percevoir pour la première fois.

Qu’est ce qui a fait le soudain et inattendu engouement pour ces élections ? Parmi tous les paramètres que nous pourrions envisager, il en est un qui relève bien plus du sentiment que d’une réalité objective. D’un seul coup et en quelques mois, notre appréciation, le personnel politique, nous les électeurs, bref tout ce qui constitue notre environnement quotidien, semblent avoir rattrapé le temps présent. Est-ce le rajeunissement des candidats, est-ce l’irruption brusque de l’influence de technologies jusque là sous exploitées ? Il est difficile de le dire. D’autant plus que nous ne percevons pas encore si ce sentiment largement partagé est de nature profonde. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes passés en quelques mois d’un monde encore influencé par les idéologies et les éthiques du dix-neuvième siècle à un univers à découvrir et où il est clair que nos repères ne s’appliquent plus.

Nous sommes plongés, semble-t-il, dans un étonnant aggiornamento dont nous ne parvenons pas encore à envisager l’influence réelle. Il nous fait entrevoir que la réalité du paysage n’a rien à voir avec l’idée que nous nous en faisions et qui gouvernait nos comportements. Le brave syndicaliste qui, s’adressait au Président de la République, nous menaçait d’une véritable insurrection si nous persistions dans l’application de mesures que notre vote vient de sanctionner. Il ne se rendait visiblement pas compte qu’il n’appartenait déjà plus à la réalité d’aujourd’hui. Probablement, nous assistons en ce moment aux premiers soubresauts d’une exception française qui est en train de se dissoudre. Cette disparition, loin encore d’être acquise, est le résultat d’une prise de conscience collective de l’inadaptation d’une image de ce monde-ià à la gestion des événements dont nous sommes chaque jour acteurs et victimes. Certes, la partie n’est pas gagnée et nos yeux sont encore largement fermés mais il devient de plus en plus difficile à chacun d’entre nous de nier l’existence d’une responsabilité individuelle, serait-elle partielle, dans le déroulement de nos vies.

Le mot de Brecht , "Napoléon a gagné la bataille d’Austerlitz !... Tout seul ?", devient quasiment une clef de la lecture du monde. Il renvoie toutes les théories où apparaissent des "tireurs de ficelles", des comploteurs interna-tionaux, des possesseurs de capitaux qui nous manœuvrent à leur guise, à leur place véritable, un coin dans l’espace infini des poubelles de l’Histoire.

La route sera longue et les premières étapes ne seront qu’une lente progression dans un monde en décomposition. Il n’y aura plus, peu à peu, que des initiatives personnelles. La sûreté du chemin ne sera définitivement assurée qu’à partir du moment où chaque pèlerin se sentira constructeur d’un rapport nouveau au sein de la collectivité

Passionnant, non ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 7 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : novembre 2007).