Qui a volé le gouvernail ?

Qu’il s’agisse de l’intérieur ou de l’extérieur, l’observateur le plus indépendant cherche en vain la ligne directrice qui préside aux prises de position des Pouvoirs publics. Tout se passe comme si un nouveau problème apparait chaque jour et que la puissance publique tente de résoudre en se bornant à sa formulation immédiate.

Les exemples abondent. Qu’il s’agisse de ces mesures baptisées "réformes" dont nous découvrons qu’elles mettent à mal des processus par ailleurs conquérants, qu’il s’agisse aussi de propositions d’amélioration des fonctionnements administratifs qui se traduisent par des complications imprévues, qu’il s’agisse enfin d’alliances avec l’un qui contredisent des prises de position relatives à d’autres. Bref, en un mot comme en une litanie : la France est devenue une pétaudière.


Est-ce vrai ? En fait, pas tout à fait et nous pourrions choisir comme introduction ces quelques phrases qui ouvrent tout nouvel album d’Astérix le Gaulois où les auteurs rappellent que la Gaule est toute Romaine… à l’exception d’un petit village breton.

Alors ? Alors tout est désordre, une démarche seule semble lisible et sa direction évidente : la poursuite du seul dessein qui gouverne l’action du chef de l’Etat… sa réélection comme Président en 2017.

Une véritable leçon de comportement. Jugez-en

• une vision d’avenir, une politique : moi Président
• une stratégie : inventer un adversaire-repoussoir : le Front national
• une tactique : courir les villes et les champs, adopter des postures et dénoncer l’esprit du Mal.

Certes, bien que tout soit là, ce "tout" est bien court. Mais ne nous y trompons pas, la principale qualité du vide est que, n’étant rien, il est inattaquable. Et le succès sera probablement au bout !

Cela dit, tentons d’y voir un peu plus clair

UN ÉTAT DES LIEUX

C’est la parole et la plume des commentateursqui traduisent le mieux ce sentiment delaisser-aller qui semble caractériser la situation actuelle. Toutes, tous cherchent en vain le fil conducteur qui organise le comportement de la Puissance publique. Toutes, tous se désolent de ne point en discerner la trace. Dans leur désarroi, ils l’avouent entre les lignes, ils, elles se contenteraient ne serait-ce que d’une allusion, d’une simple promesse même.

Curieux ou pour reprendre une affirmation célèbre exprimée par la voix caverneuse de Louis Jouvet jouant un évêque anglican : "Bizarre, comme c’est étrange !" Oui, comme c’est bizarre, comme c’est étrange de constater que les commentateurs, les commentatrices, si vifs, si vives à saisir la viduité des analyses et l’imprécision des propositions ne se posent jamais le "pourquoi" de cette bouillie qui nous est constamment offerte.

Il est en effet du plus curieux, du plus incompréhensible, du plus invraisemblable d’avoir à constater que depuis les disparitions du Général de Gaulle et de Georges Pompidou, pas un Président de la République Française n’ait offert à la France une vision d’avenir.

Giscard ; Mitterrand, Chirac ont laissé le temps couler sans réellement tenter, comme l’avait pourtant entrepris leur prédécesseur, de pousser un "aggiornamento" du pays afin de l’ancrer dans cette fin du vingtième siècle et le préparer à ce profond bouleversement que nous commençons à vivre. Sarkozy avait senti le vent nouveau caresser ses joues mais trop sensible à l’opinion et à la difficulté de la mettre en mouvement, il avait manqué d’énergie pour aller au fond des choses. L’actuel Président, trop occupé à détricoter l’œuvre de son prédécesseur, manquant cruellement d’imagination et probablement d’idées, se consacre à ce de qu’il sait faire, préparer au mieux la suite de sa carrière.

Bref, pas un de ces, au demeurant parfaitement honnêtes, politiciens (tous taillés sur un modèle qui a fait ses preuves depuis 1875, le style rad-soc, discours de comices, serrements de mains et baisers aux enfants dans les bras de leur mère, bref, la routine) n’a ressenti le besoin, la capacité et le désir d’un "grand dessein". Même leur poursuite du mythe à la mode, l’Europe, n’a pas dépassé le niveau de la bureaucratie, des régulations, des règlements et offre chaque jour le spectacle désolant de son inexistence. Aussi bien dans le concert international où des représentants anonymes vendent aux USA ou à la Chine les derniers pans de notre indépendance commer-ciale et alimentaire dans le secret de négociations confidentielles. Face aux dangers nés de la guerre du Moyen Orient., la visibilité est tout aussi réduite.

Une fois n’a pas suffit à nous apprendre à reconnaître le danger dans l’œuf, à lire dans le passé le résultat de nos lâchetés et de payer nos erreurs au prix du sang.

Pas de gouvernail, pas même de direction, pas même une intuition. Non, la réélection !

Comment se fait-il que dans la plupart des circonstances nous cheminions vers l’avenir à reculons ?

POUR UNE APPROCHE "RATIONNELLE" DU GÉNIE

Jusqu’ici, la préparation sociétale de l’accession au groupe était en partie importante remplie par l’école. Aussi, l’enfant devenu adulte possédait un viatique commun à tous ses condisciples : ce schéma "rationnel" d’organisation de la pensée que lui fournissait à loisir l’Ecole républicaine. A partir de cet acquis, il pouvait inscrire sa lecture donc sa compréhension du fonctionnement individuel et social du groupe et de ses constituants. Ici ou là, de temps à autres et de manières complètement aléatoires, des individus se détachaient de ces schémas et en introduisaient de nouveaux et imprévus. C’est le cas présenté par les "leaders d’opinion", les sages, les "savants, les artistes. Pratiquement tous recevaient le même accueil, généralement le rejet, avant que leur comportement ne finisse par exprimer une cohérence, disons une "rationalité", niée au premier abord. Cette "rationalité" ne manquait pas pourtant d’être à jamais refusée à ceux dont la cohérence échappait durablement aux observateurs jusqu’à exprimer une totale imprévisibilité, êtres définitivement classés comme fous, faute d’un autre appareil descriptif.

Schémas nouveaux, nouveaux modèles ! C’est en observant l’absence de résultats lors de l’application honnête et continue d’un modèle donné que le "curieux" commence à douter de l’appariement de sa pensée à l’action dans ce cas. Cette constatation conduit ce ’curieux", cet "insatisfait" à essayer de faire évoluer son point de vue, de formuler autrement son rapport d’’observation, de tenter d’inscrire sa pensée dans un autre cadre. Certes, et dans la plupart des cas, la recherche, car c’en est une, n’est pas couronnée de succès mais il arrive qu’un tableau connu et respecté révèle une bien autre image dont la nouveauté bouleverse l’univers connu. C’est la genèse du progrès.

Anatole France, un génial manipulateur du langage, savait utiliser toutes les subtilités de la langue. Ce pouvoir, car c’en est un d’ exprimer une pensée complexe, universelle jusqu’à en faire une information, c’est-à-dire un outil. Le champ de la réflexion s’ouvre alors sur la découverte d’un univers différent.

[Ainsi, dans "Le mannequin d’osier", le héros, monsieur Bergeret, découvre sa femme en plein commerce d’adultère avec monsieur Roux, son élève préféré. Surpris (qui ne le serait point dans une même occasion) après un moment d’apparente stupéfaction, monsieur Bergeret hésite et :"…tout à coup, sur le guéridon, parmi les livres reliés en toile rouge et dorés que madame Bergeret y déposait comme de nobles ornements, il reconnut, à la couverture jaune, le Bulletin de la Faculté, qu’il y avait laissé lui-même la veille au soir. La vue de cette brochure lui suggéra l’action la plus conforme à son génie." L’utilisation que fait l’auteur de ce terme "génie" rend son sens plus collectivement applicable et, surtout, en offre la propriété au pékin, serait-il le plus vulgaire, donnant ainsi un sens à la plus anodine de ses démarches.

Notons au passage, que ce moment muet est néanmoins meublé par le déroulement d’une pensée qu’Anatole France décrit en quelques pages et dont le geste rapporté est la matérialisation. Nous vous conseillons vivement la lecture de cet extrait… et, pourquoi pas de tout l’ouvrage. In"Le mannequin d’osier", chapitre VI.]

Pourquoi cette digression ? Pour illustrer par un exemple savoureux le fait que le geste le plus anodin est le fruit d’une pensée dont il est une matérialisation. C’est dire que les comportements qui organisent les actions successives, voire simultanées, d’un individu ou d’un groupe sont des mesures de la cohérence de sa pensée. Plus précisément, quand nous observons l’évolution d’une pensée, nous sommes amenés à constater qu’elle se développe selon des schémas propres à chacun et que la cohérence des gestes qu’elle inspire reflète son originalité, sa trivialité, sa richesse, sa pauvreté.

Remarquons une fois encore que l’insatisfaction originelle naît de l’échec des "à quoi ça sert" traditionnels.

ET SI LES VESSIES ÉTAIENT VRAIMENT DES LANTERNES…

Nous allons tenter d’appliquer ces quelques éléments de réflexion à la situation actuelle. La question du jour, le problème, même est le "chômage". Au point d’ailleurs que le Président courant a mis en balance sa présentation à une réélection sur le résultat espéré d’une "inversion de la courbe du chômage" (si tant est que cet espoir ait un sens).

L’observation raisonnée des mesures destinées à la "lutte contre le chômage" donne une image indéniable de la réalité ambiante : toutes ces mesures n’ont nullement empêché ce "chômage" d’augmenter. L’échec est total, indiscutable, permanent et semble-t-il définitif.

Si les mesures ne donnent rien pourquoi ne pas s’interroger sur leur objet, la "lutte contre le chômage" ? Finalement le chômage d’où ça vient, comment ça marche ? L’idée immédiate est que ce phénomène est le fruit d’une suppression d’emplois.

Tiens, nous voilà passés du chômage à l’emploi. Alors le chômage ne serait-il alors que de l’emploi négatif ? Allons, que voilà une considération triviale. Nous savons tous que quand les commandes baissent, "on" licencie. Aussi chômage, emplois, foutaises, le responsable c’est la récession. Que la reprise apparaisse et le chômage diminuera.

Hélas, ce qui était vrai dans les années trente au moment de la Grande dépression, ne l’est plus aujourd’hui. Et pour une raison évidente : récession ou pas, tout progrès qui n’est qu’une extrapolation des méthodes du passé se traduit par une disparition d’emplois.

La reine des industries du siècle dernier, la construction automobile en est un exemple indiscutable. A part quelques améliorations technologiques, certaines majeures nous vous l’accordons, l’automobile c’est toujours quatre roues, un châssis, un moteur. En outre, là où la chaîne de fabrication comportait au départ chez monsieur Ford des milliers d’ouvriers, aujourd’hui chez messieurs BMV, Mercédès, Renault ou Volkswagen, le même travail est accompli par le dixième de la main d’œuvre d’alors. Récession ou reprise, même si le marché se redresse ; le délitement des effectifs n’en sera pas affecté.

Alors, la variable chômage n’a que peu de rapports avec l’état des choses. Ce qui compte c’est l’emploi ou plus précisément le mécanisme de création des emplois. De toutes les questions qui se posent, c’est la seule qui vaille d’être posée mais, hélas, elle ne possède pas de réponse directe et immédiate .

Où en sommes-nous ? Une chose, au moins, est sure : nous vivons les premiers moments d’un bouleversement planétaire dont nous sommes incapables de mesurer la portée et les conséquences. Pêle-mêle et dans le désordre, nos modes de vie, nos conceptions de la production, l’expression de nos besoins, de nos rapports sociaux comme de nos intimités, bref notre existence même est remise en cause. Nous pouvons imaginer demain mais avec toutes les chances de nous tromper car nous ne savons pas prévoir le contenu des ruptures à venir et leurs conséquences. Pourtant,
nous avons un atout maître, ce que nous sommes . C’est-à-dire une machine prodigieuse, la station debout, le pouce opposé aux autres doigts, le langage articulé, l’écriture et mille autres propriétés dont nos capacités quasiment illimitées
d’adaptation
(le climat est en cours de réchauffement, nous dit-on, les eaux vont monter… qu’importe, nous apprendrons à nager et nous construirons des îles flottantes insubmersibles). Ce que nous savons faire, c’est apprendre et nous préparer ainsi à tout et à n’importe quoi.

Nous ne savons donc pas quels emplois vont se créer mais nous savons , même les dirigeants qui ne le mettent pas ce savoir en œuvre pour des raisons étroitement idéologiques, comment faciliter, comment encourager la création d’emplois .

D’une part libérer les imaginations et faciliter toutes les démarches nouvelles, la création d’entreprises petites, voire très petites. D’autre part, libérer le travail. Certes voilà qui est triste de penser à déréguler au maximum les conditions d’embauche et de licenciement quitte à préférer une fluidité permanente. Sinon,nous assisterons au déclin inéluctable d’entreprises géantes qui ne survivent encore que par le poids d’habitudes en déliquescence.

Tout l’édifice de formation est à bouleverser pour retrouver cette recherche de l’excellence qui a rendu ce système si performant jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale et qui n’en laisse aujourd’hui que la caricature.

Mais que faire ?

Tant que nous nous refuserons à quelque vision d’avenir que ce soit ; nous serons désarmés. Nous errerons sans but comme des fourmis dont la fourmilière aura été détruite. Des centaines, des milliers peut-être, de jeunes gens et de jeunes filles quittent le territoire national pour s’expatrier chez nos voisins comme a d’essayer, de tenter et où une réussite ne vaudra pas brevet d’indignité.

En exil au bout du monde même, parce qu’ile sont étouffés sous une chape de conformisme, d’idéologie absurde et obsolète. Bref là où ils, elles se retrouvent libres

Alors, il ne nous reste qu’à choisir entre le RMI, le RSA, toutes les charités du clientélisme et à terme la disparition et la plongée dans l’inconnu avec nos forces d’animal le plus perfectionné de la création !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


jeudi 29 octobre 2015, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 28 octobre 2015).