De la copie à l’original ou de la "drôle de guerre" aux choses sérieuses

Il y a quelques semaines nous avons consacré des "Humeurs" à la guerre, celle qui était menée au loin, celle qui était menée en dehors de nous, le peuple français, cette guerre "préventive" qui ressemblait plus à ces opérations de police qui conduisirent le quatrième république à disparaître.

Contrairement aux opérations de police, matérialisations dans une espèce de réalité du jeu des gendarmes et des voleurs, la guerre se mène contre un ennemi dans un contexte théoriquement simple. Un ennemi X a décidé pour certaines raisons de nous détruire. Par conséquent nous réagissons : d’une part, nous nous défendons et, d’autre part, nous tentons de détruire notre adversaire. C’est la guerre !

Cela suppose la connaissance d’un certain nombre de données : la guerre, pourquoi et contre qui ? Ça c’est de la politique ! : La guerre où ? Ça c’est de la stratégie ! La guerre comment, avec quelles armes, avec quels moyens, avec quels gestes au quotidien ? Ça c’est de la tactique !

Il ne semble pas que cette clarification si nécessaire soit publiquement abordée. Il paraît donc utile de tenter de mettre un peu d’ordre dans cette confusion, ne serait-ce que sur le plan de l’entendement du commun peuple, vous, moi, la plèbe quoi !


Dans l’état actuel des choses, le vocabulaire couramment utilisé par le Pouvoir, les medias de toutes natures et par quasiment l’ensemble des commentateurs est caractérisé par un aimable flou où se mélangent des notions aussi diverses que la politique, la stratégie et la tactique.

DE QUOI S’AGIT-IL ?

Commençons par mettre un peu d’ordre dans nos ifées. La guerre mais contre qui ? Le terrorisme ? C’est oublier que le terrorisme est une arme, c’est-à-dire un moyen, c’est-à-dire une notion d’ordre tactique. Lutter contre un moyen, c’est s’engager dans une voie sans issue fondée éternellement sur la réaction. Alors la guerre ! Mais contre quoi, contre qui ? L’ennemi a trois visages (les sunnites salafistes, les frères musulmans, les waabites) tous porteurs d’une même vision de l’avenir fondée sur ’une lecture particulière du Coran. Peu importent, par ailleurs, les similitudes et/ou les différences de ces lectures, de leur justification ou de leur rejet. Il s’agit d’identifier les porteurs de ces idéologies destructrices de notre monde, d’analyser leurs comportements et de saisir l’intelligence des armes qu’ils utilisent.

La mise en œuvre de l’arme de la terreur, même si elle est apparemment imprévisible et diversifiée, n’en obéit pas moins à certaines règles. Comme on vient d’ailleurs de le constater ces jours-ci à Paris, une action de guerre ne s’improvise pas. Mitrailler des passants, des spectateurs, des convives de restaurants, actionner une ceinture d’explosifs, pour aussi évident que cela puisse paraître, n’est pas aussi simple… Même quand les assaillants savent que leur mort est au bout ! L’exemple de ces derniers jours où le groupe Stade de France a manqué son objectif en est une illustration. Une opération, multiple ou unique, exige une préparation minutieuse, la réunion d’un ou plusieurs groupes, leur présence sur le terrain un certain temps en avance, des repérages, un quartier général. Bref une accumulation de petits actes, de petits gestes dont le passage à l’action sera la synthèse finale. L’opération effectuée, échec ou succès, ne manque pas de laisser des traces, pour ne pas dire des empreintes. La rapidité avec laquelle les forces de police (un terme général qui désigne l’ensemble des institutions concernées) ont remonté une piste pourtant ténue et mis les ennemis survivants hors d’état de nuire témoigne de leur qualité et de leur professionnalisme. Cependant, le fait qu’il s’agisse d’un "après" doit attirer notre attention. Un succès indéniable mais qui rend d’autant plus nécessaire d’aller plus loin en ce qui concerne la gestion de "l’avant".

L’arme du terrorisme, pour être maniée avec succès, exige des activistes qu’ils ou elles se fondent dans le paysage. Une démarche déjà délicate quand il s’agit d’une opposition à l’ennemi en terrain connu (les actes de résistance à une quelconque oppression sur le territoire national en sont des exemples) devient plus délicate encore quand les agresseurs opèrent dans un milieu qui, s’il est prévenu, leur est ipso facto hostile. Aussi la première arme antiterroriste est-elle la gêne. La gêne ? Oui, cette accumulation de petits riens qui rendent la vie du "clandestin" (chaque agresseur l’est peu ou prou) plus compliquée afin de prolonger l’action préventive des forces de sécurité qui s’exprime par la recherche constante de renseignements. La guerre ne peut se limiter à des opérations de réaction. La défensive, serait-elle aussi performante que ce à quoi nous venons d’assister, ne peut permettre d’atteindre la source des maux.

La guerre contre qui ? L’ennemi est désigné : les porteurs d’une idéologie hégémonique qui n’admet ni compromis, ni atermoiements et qui aspire à régner sur les ruines et les cadavres. Sa vision de l’avenir ? Le rétablissement du "kalifat". Quelles armes ? Toutes ! Et, en particulier, l’attentat sous toutes ses formes… du moment que l’infidèle est éliminé. Il ne nous reste qu’à éliminer préventivement faute d’être éliminé pendant. Quels sont nos alliés ? D’abord les forces de sécurité, les nôtres comme celles de nos voisins. Encore faut-il qu’ils soient d’accord et que nous sachions tous passer par-dessus la marée boueuse de la bureaucratie et le venin de la pensée "bienséante". Mais aussi, la prise en considération d’un autre facteur. Une guerre de "partisans" ne peut pas se mener en laissant les citoyens à l’écart. Le temps du "dormez tranquilles braves gens, nous sommes là pour vous protéger" est passé. Madame Alliot-Marie, interrogée sur I-télé, a pour la première fois exprimé publiquement ce que chacun de nous murmure : "la lutte contre nos ennemis est affaire d’Europe, d’Etats nationaux, de forces de sécurité mais aussi de chaque citoyen, de chacun d’entre nous". Rappeler ainsi, qu’en temps de guerre, tout citoyen est ipso facto un auxiliaire des forces de défense, l’accusation de haute trahison guettant ceux et celles qui se laisseraient aller à certaines promiscuités idéologiques.

[Ce qui nous amène à nous poser la question de cet inexplicable silence des Pouvoirs publics : quid de la présentation publique et motivée de l’ennemi, de l’appel à la mobilisation citoyenne et des modalités de son organisation. Notre Gouvernement aurait-il peur du peuple pour le tenir à ce point à l’écart au delà d’une stigmatisation des "barbares, des demeurés, des fanatiques", sinon des "mentalement dérangés" ? Des manipulés, des drogués avant l’acte ? Croit-on pouvoir vaincre en sous-estimant perpétuellement l’adversaire ? Nos énarques dirigeants et distingués, si facilement ignorants de l’histoire même de leur pays, oublieraientt-ils le quart de "gnole" servi aux poilus de 14-18 avant de monter à l’assaut  ?]

Cette extrême mobilité des agresseurs éventuels, les courtes durées de leurs séjours, la nature de leurs points de chute, la peine prise justement pour ne pas être remarqués, les mille petits actes de la vie (ne serait-ce que le choix de leur alimentation et bien d’autres détails) s’ils peuvent échapper aux professionnels de la sécurité (et c’est généralement le cas jusqu’au moment d’un repérage bien souvent fortuit) finissent toujours par apparaître aux yeux des voisins dès lors que ceux-ci sont alertés. Et qu’on ne s’y trompe pas, les bavures sont certainement plus courantes lorsque les citoyens, comme aujourd’hui, sont mal informés et tenus à l’écart. Qu’attendent les autorités pour nous informer sur la réalité de la situation, de nous éclairer sur les comportements-types, leurs variantes et leurs idiosyncrasies, Passer ainsi de l’impuissance au sentiment de l’utilité citoyenne ne peut manquer de réduire, voire de supprimer, le développement anarchique et incontrôlé de réactions personnelles qui apparaissent déjà ici ou là.

DE LA THÉORIE A LA PRATIQUE

Commençons par paraphraser ces vers si connus : "ce qui se conçoit bien s’énonce clairement / et les mots pour le dire nous viennent aisément…" Aussi rien n’est plus révélateur que la bouillie pour chats édentés que nous prodiguent les médias. Tous les médias bien que quelques trop rares émissions à des heures de petite écoute tentent de nous informer au delà des slogans et des "scoops". La méthodologie est multiple : le mépris de l’adversaire, la méconnaissance de l’ennemi, le goût du sensationnel à courte vue, l’absence totale de perspectives. A quoi rime, en effet, cette abondance d’émissions ou d’éditions "spéciales" pour exposer ce qui devient affreusement quotidien ? Il a fallu attendre une équipe réunie autour de monsieur Calvi sur France 5, pour entendre, enfin, un exposé clair (encore que sur ce point, les Pouvoirs publics paraissent aussi à court d’idées que la plupart des commentateurs), parfaitement documenté, approfondi par les autres participants tous aussi réfléchis et pédagogues, pour saisir l’origine et les développements de la situation actuelle. Des femmes et des hommes, professionnels authentiques sont là ; ils réfléchissent et ils suggèrent ! Qu’attendent nos dirigeants pour les écouter, s’inspirer de leurs propositions ? A quoi sert un pseudo abandon sémantique d’une vision de l’avenir irréaliste et obsolète s’il ne conduit pas à une évolution réelle des mentalités dirigeantes ?

[Un exemple, toujours sur I-télé : un député de "quelque part" -dont le nom nous échappe- à qui le journaliste demande ce qu’ll pense de l’avis de ses électeurs, répond sans un instant d’hésitation qu’un député n’est pas là pour les écouter mais pour les "guider ou orienter" (le mot utilisé nous échappe). Curieuse interprétation du fonctionnement de la démocratie parlementaire, voire du sens de la République ! Notons au passage, que le journaliste n’a pas bronché… sans aller plus loin il aurait pu demander soit une répétition, soit un éclaircissement, non ?]

Le temps des procès pour impéritie viendra sans doute un jour… d’ailleurs les élections nationales sont faites pour ça. Pour le moment, sans exiger quelque déplacement collectif à Canossa, une saine gestion de la communauté nationale, marquée au sceau du respect des citoyennes et des citoyens, exige un certain nombre de démarches du Pouvoir. A commencer par une déclaration solennelle du Président de la République adressée aux Françaises et aux Français pour les informer précisément de l’état actuel des choses et de ses intentions futures. Le Président, ses collaborateurs immédiats, le Premier ministre, ne cessent de se référer à un "état de guerre", à une "lutte contre le terrorisme". Il est temps, d’une part, de désigner l’ennemi et, d’autre part, d’offrir aux forces de l’ordre, comme aux citoyennes et citoyens, le cadre républicain et juridique qui doit organiser le combat. L’Etat de guerre est une notion constitutionnelle et exige d’être déclaré selon les formes. Le décréter selon les dispositions constitutionnelles en vigueur évitera sans aucun doute des débats politiciens à propos d’une éventuelle et parfaitement inutile réforme de la Constitution.

[A cet égard, nous apprenons aujourd’hui que les "imams radicaux" seront surveillés. Ne l’étaient-ils donc pas alors que la violence de leurs prêches est de notoriété publique, que leurs noms sont connus et leurs salles de prières, leurs mosquées sont répertoriées. Un comble ! Nous nous serions plutôt attendus à des fermetures et à des expulsions… Mais non, juste une surveillance… Ah, ce n’est pas comme s’ils roulaient à 55 km/h là où la vitesse limite… !]

En outre, sa proclamation permettra à l’ensemble des Françaises et des Français de se sentir concernés. La guerre d’aujourd’hui dont les conventions de Genève sont de fait exclues, n’exige pas la mobilisation armée du pays. Certes les forces de l’ordre doivent être renforcées, leur armement, la puissance de leurs dispositifs matériels, améliorés mais elles ne constituent que la partie émergée de notre système de défense. Mais, il serait dommageable de ne pas les renforcer par la participation citoyenne. Celle-ci doit être organisée, régulée, encadrée même pour apporter un concours irremplaçable (une trentaine de millions de paires d’yeux qui ne demandent qu’à être utilisés) pour démultiplier l’action de notre système de renseignement en l’étendant au moindre recoin. Mesures nécessaires aussi pour éviter, autant que faire se peut, toute chasse aux sorcières et aux sorciers qui risque de se développer à loisir dans un univers mal ou désinformé.

Voilà plusieurs années que des actions plus ou moins sporadiques sont entreprises sur le territoire national. Leur caractère individualisé est masqué par la publicité donnée aux interventions armées extérieures (Lybie, Côte d’Ivoire, Mali et plus récemment les bombardements au Moyen-Orient). Les attentats de Paris ont marqué définitivement le passage d’une "drôle de guerre" à un état de guerre permanent. Il est temps de le reconnaître. Et de constater que la menace est planétaire. La communauté internationale doit en prendre conscience. Il est vain d’attendre, sinon d’espérer, une mauvaise et bien différente resucée de Munich, de la défaite européenne de 1940, de Stalingrad et de Pearl Harbour, pour prendre la dimension réelle d’une peste dont le virus n’a rien du caractère que nous (nous… la génération des née avant 1935 et qui avaient au moins dix ans en 1945) avons connu et probablement plus dangereux.

N’en avait-on pas parlé d’aller traiter avec Monsieur Hitler, n’y sommes-nous pas allés, n’avons-nous pas assisté à l’annexion de la Tchécoslovaquie (sacrifiée à l’angélisme de monsieur Chamberlain), à l’Anschlus, au dépeçage de la Pologne (ah, si nous avions cru à la mission du général Denain envoyé à Moscou pour amuser les "bolcheviks" et qu’ils nous ont renvoyé en signant ce fameux pacte
germano- soviétique… mais avec des "si"…) ? Si, si, cela s’est passé ainsi et les Français (enfin, ceux qui l’ont vécu et ceux qui ont été à l’école du temps où l’enseignement de l’Histoire concourrait à la formation du citoyen) se souviennent de la réaction d’Edouard Daladier de retour de Munich devant le satisfecit si bruyant des Français venus l’attendre à son retour ;"Quels cons (sic) !". Compte tenu du bavardage de la commission [européenne], de l’inexistence du Parlement européen, du peu de valeur matérielle des résolutions de l’ONU et de la profusion des larmes de crocodiles, il ne nous reste qu’à espérer que nos petits-enfants (nos enfants, peut-être) sauront éviter le destin que leur promet Michel Houellebecq dans "Soumission".

MISCELLANOUS (Détails, en franglais)

La toute dernière opération menée à Bamako par un commando restreint où une trentaine de personnes ont été tuées, est un témoignage du caractère international des frappes et de la sureté du circuit de communication des forces d’agression.

Compte tenu de l’état actuel des relations entre Etats sur la scène internationale, il est vain d’espérer dans l’immédiat, la constitution d’une véritable association à la fois diplomatique et militaire qui aurait pour objet une désorganisation de la logistique ennemie et son blocus financier. Bref, capable d’entreprendre et de mener des démarches conjointes de nature à rendre plus difficile l’organisation d’opérations de grande envergure.

L’impréparation de l’espace européen, pour nous borner à notre environnement immédiat, est un exemple d’école où le mythe de l’Europe apparaît pour ce qu’il est en réalité : une fiction où il semble difficile même d’établir une collaboration structurelle et durable ne serait-ce qu’entre les services de renseignement des pays communautaires.

Ce qui peut être considéré comme probablement accessible dans l’immédiat, c’est une série d’accords bilatéraux avec quelques pays directement menacés. Des échanges et des collaborations étroites de personnels spécialisés auxquelles participeraient la France, le Benelux, la République fédérale allemande, la Fédération de Russie et l’Italie (à coup sûr), la Grande-Bretagne (peut-être), et quelques rares autres nations à déterminer. Rien de plus "international" sinon à se perdre dans des détails, certes politiquement importants mais sans effets immédiats sur la lutte contre l’ennemi. Ce qui amène au passage la mise au rancart, passagèrement peut-être, les atermoiements idéalistes sur l’immoralité des accords avec le Président syrien actuel.

Il pourrait être également utile, profitable même, de jeter nos orgueils personnels et les égos de nos dirigeants aux oubliettes pour tenter d’envisager l’avenir au delà d’une campagne même renforcée contre des combattants de l’ombre. En supposant que nous inventions de quoi désarticuler durablement les forces ennemies, n’y aurait-il pas lieu de tenter de formuler un "pourquoi nous combattons" qui tiendrait compte des espoirs des nations en opération comme de ceux des populations victimes et transhumantes ? Bref une poursuite de la guerre et un début de réflexions sur
l’après-guerre.

Vaste programme… pour reprendre une réplique célèbre du Général de Gaulle sur un sujet bien différent mais qui mettait en situation des populations à peine différentes. Mais revenons-en à des remarques plus triviales et à des mesures de "rien" qui pourraient néanmoins faciliter nos vi,36+00es quotidiennes et améliorer la poursuite des opérations de police. Ainsi : interdire immédiatement le port extérieur de vêtements de dissimulation (gandouras et autres robes pour les hommes, burquas et autres pour les femmes), interdiction d’utiliser tout sac, étui et/ou poche, susceptibles de dissimuler une (ou plusieurs) armes de guerre (fusils à pompes, pistolets mitrailleurs, etc), rendre obligatoire la déclaration immédiate auprès des commissariats de quartier de locations temporaires et/ou d’hébergements passagers, reporter aux forces de sécurité la présence régulière d’individus apparemment désœuvrés sans moyens apparents d’existence, repérer des achats réguliers de nourriture à réchauffer sans valeur gastronomique même élémentaire. Et mille autres petits détails qui pourraient être proposés à la sagacité des voisins. Non, non, n’en riez pas l’histoire des enquêtes criminelles est remplie de l’oubli de ces détails dont le relevé a conduit plus d’un assassin à se faire prendre.

Mais une telle attitude pour être collective exige avant tout que les Pouvoirs publics ne perdent pas de vue qu’une entreprise dont les citoyens sont exclus court à la faillitte..

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD

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samedi 28 novembre 2015, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 28 novembre 2015).