Un naufrage programmé

Pour la vingt-huitième fois, les "Humeurs stratégiques" vous présentent leurs vœux les plus sincères et les plus amicaux à l’occasion de cette nouvelle année. En fait, compte tenu de la conjoncture, ils vous souhaitent de survivre du mieux qu’il vous sera possible dans un environnement de plus en plus chaotique et incertain. Notre espoir de jours meilleurs se fonde sur notre confiance en l’ingénuité humaine. Bonne et heureuse année, donc, à toutes et à tous et, comme on disait du temps de nos culottes courtes :"santé, bonheur et prospérité" !


Re-com-po-si-tion ! Pourquoi, ce terme qui voudrait suggérer une harmonie retrouvée est-il présenté sous cette forme atomisée par de nombreux médias ? Serait-ce que sa signification, déjà, n’aurait pas plus d’épaisseur que l’illusion qu’elle porte ?

Réinventée pour qualifier ces "familles de la seconde chance" où une première catastrophe sentimentale est miraculeusement effacée grâce à une synthèse d’éléments aguerris, elle s’étend aujourd’hui au monde gestionnaire de nos existences civiques. Espère-t-on que le salut nous vienne du langage, les mots revisités acquérant des propriétés anxiolytiques ?

Voilà qui mérite quelque approfondissement. Creusons donc !

AU HASARD, BALTHAZAR

Tentons donc d’y voir plus clair. A suivre certains événements récents, il semble que personne, ni les Pouvoirs publics, ni l’opposition, ne semble en capacité d’avoir une idée de notre trajectoire socio-sociétale. En un mot comme en mille, quelle est la vision d’avenir que l’on nous propose ?

En fait, et c’est là sans doute qu’il faut chercher l’origine de nos, disons, malheurs, si nous cessons de pratiquer le déni des réalités dans lequel nous baignons depuis une trentaine d’années, nous constatons que depuis les Présidents de Gaulle et Pompidou qui préparèrent notre entrée dans la modernité d’après-guerre dont les visions d’avenir se sont matérialisées sous la forme des trente glorieuses, nous suivons sagement, bureaucratiquement et sans la moindre velléité de réévaluation un chemin qui ne mène nulle part.

Bref, de Gaulle et Pompidou nous ont offert une politique et son expression stratégique sous forme d’objectifs à long et moyen termes. Ils nous ont ainsi garanti une tactique conquérante, Malheureusement, leurs successeurs ont adopté leurs conclusions sans même se poser la question, sans même nous poser la question, sans chercher même à approfondir ou à développer une réflexion sur les conséquences de l’explosion fantastique des savoirs, des sciences, des techniques. S’il n’était peut-être pas possible prévoir l’incidence planétaire des progrès de l’électronique, de l’informatique et la naissance du monde numérique, encore aurait-il fallu rester à l’écoute et ne pas manquer d’être attentif au bouleversement de notre environnement.

Les temps passaient, les paysages changeaient, l’univers se rétrécissait, les mœurs évoluaient. Bref, sans même que nous n’en ayons été conscients, un nouveau monde est né. Il a frappé, il frappe à notre porte, mais nous n’en avons rien vu, nous n’en avons rien entendu, faute d’outils d’écoute, de lecture et d’instruments de mesures. Faute de politique aussi, car nous avons, selon une habitude gauloise et ancestrale consacré tous nos efforts à la "saisie du moment" et à l’exploitation immédiate du filon à notre portée.

Ancestrale ? Eh, oui, un regard, même rapide, jeté sur notre passé national permet de le constater. En plus de deux mille ans d’histoire, le nombre d’individus qui ont renouvelé la pensée politique, c’est-à-dire qui ont porté une vision d’avenir, n’excède pas celui des doigts d’une main. Par contre, cette même histoire est littéralement truffée de "débrouillards" (ne sommes-nous pas les champions indiscuté du "système D" - avec un D comme dans débrouille ?), le nez sur le guidon et sans goût, voire sans goûts, au delà du lendemain. C’est ainsi que plongés dans l’exploitation d’idéologies révolues, nous avons peu à peu perdu le bénéfice de nos progrès passés, de ceux même que notre recherche a continué de nous apporter, sans même que nos dirigeants y prêtent quelque attention.

[A cet égard, les déboires de nos chercheurs en matière d’exploitation de nos succès en matière de la caractérisation du SIDA, abandonnés qu’ils ont été par l’impéritie de nos dirigeants est un cas d’école. Mais il y en eut, il y en a toujours d’autres !]

Nous avons déjà brûlé 15% du vingt-et-unième siècle et notre système d’organisation socio-sociétal, nos références les plus essentielles sont toujours ceux qui gouvernaient notre pays dans les années soixante du siècle précédent. Ce socle "républicain", bâti il y a près de cent-cinquante ans par les "rad-socs" demeure toujours, bien qu’il ne soit plus qu’une coquille vide. De catalogues de promesses électorales rarement (on pourrait même dire jamais) tenues d’un bord, en catalogues de promesses électorales d’un autre bord, nous voguons, depuis bientôt quarante ans, dans une atmosphère de gestion au jour le jour. A s’y attacher de plus près même, plus rien ne semble les distinguer au point qu’on en vient à se réunir sur l’invention d’un péril largement exagéré né d’ailleurs de notre absence collective d’imagination d’une vision d’avenir.

Et si nous en cherchions encore quelque preuve, les propositions, tactiques, d’une main nouvellement tendue comme le "trouble" qu’elles semblent jeter dans le landerneau représentatif ne reposent justement que sur l’absence d’une différenciation idéologique entre les deux clans qui serait porteuse d’avenir.

Rappelons ; une fois encore, que la politique est l’offre d’une vision d’avenir qui se décline en objectifs à long et moyen termes qui constituent la stratégie pour la mettre en œuvre. La tactique, enfin, est le passage à l’action, cette succession de petits pas qui se coordonnent par une référence constante à la stratégie qui les organise. Ce qui signifie, d’une part que les médias, comme la plupart des acteurs, naviguent dans une étonnante "bouillie pour chats" si l’on suit le délicieux usage qu’ils font de ces termes. Ce qui explicite, d’autre part, leur fébrilité et l’absence de logique qui semblent présider à leurs actions.

• La politique, leur vision d’avenir : l’élection présidentielle

La stratégie : inexistante car une ambition de fonction ne constitue pas une vision d’avenir

• La tactique : toutes les combines électorales qu’autorise une ambition sans expression autre que celui du résultat à obtenir, l’élection.

En attendant, et comme depuis une quarantaine d’années, un travail de
plombier-zingueur, d’électricien au fil-le-fil, bref de bricoleur gouverné par l’urgence, elle-même fille du hasard. Aujourd’hui, les attentats, demain le déficit, après-demain l’école, la justice, la santé toujours accompagnés par la nécessité de combler le trou créé l’avant-veille par une mesure prise à la hâte. Et, par-dessus tout, ce chômage dont personne, semble-t-il, lire la nature véritable.

[L’exemple le plus criant sans doute est celui de la "lutte contre le chômage". Comment laisser passer cet état qui crève les yeux du pékin le plus vulgaire : le chômage est un état passager par principe. Lutter "contre" le chômage, c’est se condamner par avance à prendre des mesures superficielles et "défensives" contraires à toute recherche d’une évolution du marché do travail. Lutter "pour" l’emploi appartient au domaine de la stratégie et dérive, par conséquent, d’un choix politique. L’Etat peut, et doit, créer des conditions favorables à la création d’emploi, il ne peut en prendre l’initiative car, à moins d’être entrepreneur —et l’expérience a montré qu’un Etat entrepreneur ne peut être que totalitaire- la création d’emplois est du ressort de l’initiative privée. ]

COMPOSITION, DÉCOMPOSITION, RECOMPOSITION

Mais de quoi s’agit-il ? En toute logique, une "recomposition" fait suite à une "décomposition" qui aurait frappé une composition initiale. Un raisonnement inattaquable qui, malheureusement, ne nous apporte aucune information sur les sujets, voire les objets, concernés.

En l’occurrence, la question qui commence à être posée, de manière individuelle encore, est de savoir si la Nation existe encore. Certes la formulation n’en est pas déjà collective mais nous n’en sommes plus au regard sur les autres. Chaque jour, en chaque circonstance, il nous apparaît au détour de la vie que l’Etat est absent.

Il n’est pas de domaine de la vie publique, voire des vies individuelles, où la contestation ne fleurisse. Oh, la différenciation des opinions comme la possibilité de leur libre expression sont le fondement de la démocratie. Mais le corollaire de cette liberté est la soumission à l’expression de la volonté majoritaire. Encore est-il indispensable qu’elle soit indiscutable. Elle-même, directement et clairement exprimée.

Dans un pays où les religions jouaient un rôle quasiment fondamental dans l’exercice quotidien des vies individuelle et collective, il était normal, licite même, que des principes à prétention universelle et transcendante colorent les comportements régaliens. Cependant, une des conquêtes de la modernité est d’avoir séparé les Eglises de l’Etat en introduisant, entre autres, un concept nouveau et porteur de progrès socio-sociétal : la laïcité . En même temps et, sans doute, à l’insu même des novateurs, s’introduisait un autre concept, celui de la relativité universelle au regard duquel une opinion même unanime ici peut être aussi collectivement rejetée là, ce qui n’enlève aucune crédibilité locale à l’une ou l’autre .

Un concept qui traduit une émancipation profonde de l’être humain en libérant l’individu de toute influence collective portée par des convictions qui relèvent de la plus profonde intimité individuelle. Et parmi les conséquences les plus fondamentales, celle de rendre la Justice indépendante de toute morale à vocation transcendantale. Toute société a besoin d’un nombre minimum de règles collectives pour fonctionner. Ces règles, pour être localement indiscutées, ne peuvent être inspirées par une morale qui ne peut être qu’individuelle. Dans le cadre d’une stricte laïcité, elles doivent être inspirées par les besoins techniques d’un fonctionnement harmonieux du groupe.

[Un exemple ? Tuer, par exemple. Il n’est qu’à compiler les contorsions intellectuelles, religieuses ou laïques pour tenter de réconcilier le fait de tuer dans un univers hautement moral avec la bénédiction des prêtres de toute obédience en cas de guerre et la condamnation par les mêmes d’un meurtre lambda. La mort de l’autre, la mort des autres, absoutes dans un cas, excommuniées dans l’autre ? Ne serait-il pas plus simple, plus logique, plus proche même du collectif et de ses besoins, de porter une appréciation sur la base de l’équilibre socio-sociétal ? Tuer n’est ni bien , ni mal, tuer met ou pas l’équilibre socio-sociétal en danger. Choquant ? Peut-être, mais combien plus satisfaisant sur le plan de la mécanique socio-sociétale. Ce n’est plus un dieu mythique que l’on apprend à respecter, mais l’autre, le voisin, la voisine, frères et sœurs en humanité ! ]

Mais ce qui s’applique à la Justice, peut-être envisagé dans tout le domaine régalien, dans son principe, dans son application et dans toute sa mécanique quotidienne. Cette sous-évaluation de l’influence des conséquences de l’entrée dans le monde numérique à commencer par l’apparition d’une communication immédiate, planétaire et disponible à chacun, à chacun est à l’origine des raisons de la déshérence de l’ensemble du système. Pensez, même l’idée du Père Noël est mise en cause par les plus petits !

C’est dire à quel point notre système est obsolète et, par voie de conséquence, notre Nation, décomposée. La recomposition, plus précisément, l’invention puis la mise en place d’une composition nouvelle (les briques les plus élémentaires de la composition précédente sont inutilisables) devient l’élément fondamental de nos survies individuelles dans un monde qui ne peut vivre que collectivement.

Tout est à réinventer, notre regard, nos ambitions individuelles et collectives, notre gouvernance et l’expression même de nos besoins. Mille libertés sont tombées en désuétude qui n’avaient plus de raisons d’être satisfaites dans un univers chaque jour plus uniforme et dont le besoin réapparait tant la diversification devient inhérente à nos comportements individuels. Tant d’états administratifs rédigés à la main abandonnés pour cause de complexité deviennent des jeux d’enfants traités numériquement. Les individus passent d’une analyse collective à la considération individuelle alors que nos méthodes et nos outils demeurent statistiques fondés sur la considération des multitudes.

Nos dirigeants, les moins âgés même, tous formés selon des voies et des moyens où le global a oublié de se fonder sur l’élémentaire, sont en quelque sorte aveugles et sourds aux conditions nouvelles. Ils s’obstinent à chercher dans des variations du passé des solutions applicables à un imprévisible qui appartient à un monde encore inimaginable parce qu’en dehors des limites d’une épure obsolète.

LE FRONT NATIONAL ? PARLONS-EN !

Notre réflexion collective s’ordonne aujourd’hui autour d’une affirmation liminaire : " le fascisme ne passera pas !". Un slogan tout de même un peu vieillot, somme toute, pas très positif et, surtout, qui, au delà de la clameur, n’offre aucune vision d’avenir.

Bref, les échecs que nous rencontrons naissent justement de cette absence de politique car elle ne nous laisse que de nous agiter au jour le jour, nous attachant à des mesures partielles, souvent contradictoires et l’action gouvernementale ressemble à l’agitation qui saisit la fourmilière face à des événements inattendus.

La composition initiale n’est plus qu’un squelette inadapté, toutes les institutions régaliennes relèvent d’un monde qui n’existe plus. L’Ecole, la Justice, la Fiscalité, la Santé, l’Administration…, rien ne va plus. Notre regard sur les gens et les choses date de la première moitié du vingtième siècle. Nous sommes les champions du "comment", nous ne savons pas "pourquoi". Plus grave encore, nous ne nous posons même pas la question !

Nous découvrons que le ronron bipartisan que nous tentons de pratiquer encore n’amuse plus qu’une minorité d’acteurs et d’actrices. Au lieu de le remettre en question, nous tançons nos compatriotes coupables de s’être laissés "tromper" par d’effrayants démagogues, nous les méprisons en "comprenant leur colère" sans penser un moment qu’il ne s’agit pas d’un mécontentement mais d’un divorce.

En fait, nous n’avons pas saisi que nous sommes devenus un théâtre d’ombres aux acteurs et actrices duquel seule une minorité continue à prêter attention. Une fois encore, probablement une dernière fois, d’habiles manipulateurs, malgré la panique qui les a saisis en constatant les résultats du premier tour des élections régionales, ont fait flèches de tout bois et, en particulier de cette peur de l’inconnu, caractérisée par l’irruption inattendue (aux yeux de beaucoup) d’un nouvel acteur. Ouf ! "On l’a échappé belle !"

L’avenir se présente à chaque consultation sous la forme de catalogues, moins alléchants encore que celui de "La Redoute" ou des "Trois suisses" et dont l’expérience nous montre à l’envi qu’aucun article ne sera mis en œuvre. Dans ce désert, toute parole portée par quelque groupe que ce soit, étranger jusqu’ici aux "affaires", attire et retient  ! Son contenu est moins important que l’absence, chaque jour constatée, de ses porteurs du monde des dirigeants. Leur capital ?
Leur virginité au regard de l’action publique et le soin qu’ils portent à une dénonciation adroite de l’incapacité des Pouvoirs publics à résoudre des problèmes exprimes à travers les difficultés quotidiennes sous des formes accessibles à toutes et tous . Peu importe que les relations de causes à effets soient discutables, voire sans objets logiques, que les raisonnements soient sans profondeur. Ce qui compte, c’est avant tout ce sentiment d’une approche intimiste où chacun croit retrouver un écho de ses difficultés.

Et que l’on ne s’y trompe pas, le mythe du plafond de verre n’est effectivement qu’un mythe. D’élections en élections, les limites, si l’on peut dire, reculent. De plus en plus chaque voix gagnée est acquise… d’autant plus sûrement que la parole des clans au pouvoir ne porte aucune réalité, sinon l’insulte, la dénonciation et l’excommunication. Les "je comprends, nous comprenons votre colère" sont déjà l’expression d’une incompréhension totale du cri poussé par une fraction croissante des électeurs. Rien n’est plus éloigné de la réalité que les commentaires de la plupart des acteurs actuels de la vie publique, élus, journalistes et analystes de tous bords quand ils traitent des tactiques électorales du Front national en relevant "l’absence de réserves de voix de second tour". C’est prendre des désirs pour des réalités. Le Front national ne cherche pas d’alliances, il ouvre ses rangs avec un parfum de décente neutralité. Il laisse à ses électeurs éventuels le soin de venir à lui sur la base d’une critique élémentaire mais parfaitement pertinente du système. Inutile de proposer ! Chacun complète les blancs, tellement les sous-entendus sont intelligibles à toutes et à tous. Qui n’y pourrait souscrire ? Du grand art !

Nous entrons dans une crise plus profonde chaque jour, caractérisée par une absence totale de perspectives à long et moyen termes. Il n’est pas étonnant de constater que la critique du Front national paraîsse plus crédible que celle du Front de gauche. Les uns et les autres dénoncent l’incapacité du "système". Mais en lui apportant leur voix, sous prétexte d’un péril largement imaginaire, ces derniers apparaissent, en dernier ressort comme des membres réticents, peut-être, mais comme des membres tout de même.

Non, les résultats électoraux du Front national ne sont pas l’expression d’une simple explosion de colère.

Tant que l’offre ne sera que "de voter contre", inexorablement, plus vite à mesure que le temps passe, le Front national progressera jusqu’au pouvoir. Désolant sans aucun doute mais, une fois encore, l’expérience nous rappelle que "ceux que Jupiter veut perdre, il les rend sourds et aveugles !"

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
Décembre 2015

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lundi 28 décembre 2015, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 28 décembre 2015).