Des éléments pour une vision d’avenir : un plongeon dans l’utopie ?

Nous croyons rêver : pas un commentateur qui ne réclame un cap, sinon "le" cap, mais personne ne semble oser poursuivre la réflexion jusqu’au bout. Jusqu’au bout ? Mais oui, un cap, c’est une direction, c’est-à-dire la traduction d’une politique. Alors pourquoi ne pas constater que le Pouvoir actuel n’a pas de politique ?

Devant ce silence qui masque à peine un vide dramatique, tentons de nous poser quelques questions sur l’expression d’une offre de vision d’avenir


Le temps des élections présidentielles approche et avec lui les édifions de catalogues.

Apparemment, les résultats des élections régionales et les sondages les plus récents ne semblent pas avoir eu une quelconque influence sur le regard que portent les futurs candidats sur leurs futurs et éventuels électeurs.

Apparemment, aussi, la seule vision d’avenir que se préparent à nous proposer les éventuels impétrants est celle de leur élection.

Apparemment, enfin, nos rêves de renouvellement du personnel politique accompagnés du désir explicite d’un renouvellement de gouvernance sont à prendre pour ce qu’ils sont : des rêves !

Et puisque le rêve est à l’ordre du jour, rêvons ensemble le temps d’une "Humeur" de ce que pourrait nous offrir une vision d’avenir .

POURQUOI ?

Depuis quelque temps, nous observons un engouement étonnant des nouvelles générations pour la spiritualité sous toutes ses formes, en particulier sous celle de la pratique d’une foi religieuse. Ce mouvement semble toucher toutes les religions et avec une telle intensité qu’il atteint actuellement des dimensions criminelles que nos habitudes, sinon nos traditions, ne parviennent pas à combattre.

Nos sensibilités sont si révoltées par ces attitudes extrêmes que nous perdons de vue l’universalité de cet élan vers la "religiosité". Attachés au détail, c’est-à-dire à l’analyse, certes pertinente mais beaucoup trop "microscopique", nous privilégions chaque arbre au point de négliger la forêt. Quel qu’en soit l’objet, cet élan pourtant traduit la nécessité individuellement ressentie d’un espoir d’avenir que le quotidien de nos existences ne nous offre plus. Nous avons trop souvent déploré l’absence d’une vision d’avenir pour ne pas nous interroger sur la signification véritable de cette nouvelle "déophilie". Ne serait-elle pas tout simplement l’expression du désarroi auquel elle nous condamne ?

Notre monde est celui du "comment ?".

Son "pourquoi ?", le même depuis des siècles, est devenu transparent. Au point que nous en avons oublié la nécessité de l’interroger. D’ailleurs, l’enseignement que nous prodiguons, aussi inadapté qu’il soit, demeure fondé sur le "comment ?". Malheureusement, cette absence d’interrogation conduit directement à une civilisation du "métro, boulot, dodo" qui finit pas créer une société du décervelage organisée par une cohorte de pères Ubu.

Pourquoi ? Est-ce pour l’établissement d’une société des trois "b" (bouffer, b... ;, buller), version actuelle de celle des trois "s" qui fit le credo des années soixante-dix ? A croire que la pensée est morte et que nous nous contentons de ressasser, de rabâcher et de remâcher des idées obsolètes plutôt que de tenter d’inventer autre chose qui pourrait "peupler" ce vide sidéral.

En fait, une vision d’avenir pour maintenant, ce pourrait être quoi ? Ce pourrait être déjà une réappropriation du quotidien de la collectivité par les individus, les "vous et moi", les "nous" qui se vivent complètement abandonnés face à des problèmes qui n’appellent pourtant que des solutions partielles et individuelles. Une population qui dans sa majorité ne reconnaît plus des dirigeants qui semblent appartenir à un autre monde. Elle n’attend pas pour autant, un "chef" charismatique pour la mener vers des "lendemains qui chantent", si lointains qu’ils en paraissent ésotériques. Sans que nous l’ayons voulu ou recherché, la société du troupeau de "ceux-qui-ne-savent-pas" guidés par "ceux-qui-savent" s’est écroulée. Elle s’est écroulée parce que le savoir des dirigeants est inadapté. Ils apparaissent démunis, perdus et désemparés devant des problèmes qu’ils s’obstinent à formuler au moyen d’outils obsolètes. Ainsi, par exemple, l’Etat n’est plus qu’un pourvoyeur et sa seule réaction devant chaque crise est l’attribution d’une "aide".

Alors, pourquoi ? Pour que se constitue peu à peu une société d’êtres responsables qui d’un état de "rouages" passeront à celui de "maillons" et qui participeront effectivement à la gestion socio-sociétale. Le chemin sera long pour atteindre l’indé-pendance, la liberté et l’autonomie, pour transformer l’Etat en facilitateur d’initiatives individuelles ou collectives, pour faire des citoyens des entrepreneurs et non des assistés.

La vision d’avenir : une société d’êtres libres, autonomes et indépendants, bref une société de sociétaires ! Mais qui, quel citoyen, quelle citoyenne, quel parti politique, quel et quelle aspirant et aspirante à la gestion d’une collectivité n’y souscriraient pas ?

MAIS PLUS PRÉCISEMENT ?

Aussi ce n’est pas une déclaration aussi vague qu’irréelle qui fera naître ce désir individuel collectivement exprimé d’une construction de l’avenir. Une vision d’avenir ne devient opérationnelle que si elle est déclinée en objectifs accessibles à long et moyen termes. Ceux-ci organisés en étapes et en durées conduisent à un calendrier. Ils prennent alors une dimension matérielle qui les rend accessibles à tous et à toutes.

Les raisons de ces comportements sont évidentes : nous n’avons plus d’objectifs, nous n’avons plus d’organisation, tout va à vau-l’eau. Chaque jour voit des mesures nouvelles, parfois contradictoires à celles proposées la veille et souvent sans aucune homogénéité ou cohérence. Sans souffle créateur, nous croulons sous les effets d’une conjonction immuable de bureaucraties antagonistes. Nous le savons tous, nous en souffrons tous, aussi nous laisserons de côté l’exposé d’un état des lieux dont les ruines n’échappent à personne, pour entrer dans le vif du sujet.

Il ne s’agit plus de réformer mais de construire et d’inventer les appareils propres à mettre en œuvre ce qui pourrait être le contenu d’une offre réaliste ! Il n’est pas aisé de passer de l’état d’assisté à celui de sociétaire, de la passivité à l’action. Comme en beaucoup de circonstances, l’envie en viendra dès les premiers moments d’une pratique nouvelle. Envisageons-en les étapes possibles, nous tenterons ensuite d’en énoncer les contenus.

• Proposer à tous de construire le groupe en établissant le régime des conditions nécessaires et suffisantes pour assurer la satisfaction des besoins les plus élémentaires de chacun .

La réunion en "société" n’est pas le fait du hasard et relève probablement d’une réalité d’évidence : il est plus facile de survivre, puis de vivre et de progresser en groupe que tout seul. Sans perdre de vue, toutefois, qu’il est des recherches de vérités et d’objectifs qui n’ont de personnelles que l’apparence tant leur poursuite s’inscrit dans l’univers de la réalité sociétale. Mais il n’est pas d’évidences universelles aussi la prise de conscience des vérités fussent-elles élémentaires exige qu’elles soient constamment relevées et publiquement constatées.

Bref, établir les "pourquoi" de notre agrégations d’individus en société.

Rétablir le sens de cette communauté d’intérêts qui fonde l’édifice social.

Pour participer à une entreprise quelle qu’elle soit, il est indispensable d’écouter et d’entendre, de saisir et de comprendre, de parler à son tour. Devenir sociétaire commence donc par l’apprentissage, c’est-à-dire par l’établissement d’une école permanente. Devenir sociétaire, c’est d’abord accepter le besoin de cohésion comme un préalable à toute entreprise collective, c’est déjà saisir que par sa naissance chacun est "membre", c’est accepter la diversité des pensées, des regards et la nécessité de la construction collective. C’est, enfin, s’imprégner du sens de cette proposition attribuée à Abraham Lincoln : "chaque matin, plutôt que de te demander ce que l’Etat -la collectivité- a fait pour toi, interroge-toi sur ce que tu as fait pour la collectivité !" La société est un capital dont chacun de nous est un élément. Se prétendre victime, c’est refuser d’apporter sa pierre à l’édifice et tenter de prospérer en parasite.

Laïciser nos comportements collectifs.

Toutes nos institutions reflètent leurs origines religieuses La justice par exemple, qui confond son rôle de médiateur de l’espace socio-sociétal avec l’instauration d’une morale qui se développe dans une ambiance polluée par le poids de la rédemption. En introduisant, contre toute vraisemblance, une notion de transcendance et d’universalité, nous avons pavé le chemin du totalitarisme. Qu’est-ce qu’une justice destinée à gérer des êtres humains qui s’appuie sur une notion aussi indéfinissable que le principe de "l’’intime conviction" des juges ? L’idée même qu’une transgression, aussi dramatique qu’elle puisse être, se traduise par la création d’une dette vis-à-vis de la société serait risible si elle n’était une perversion de la qualité de sociétaire.

Bref, laïciser un appareil, celui de la gestion collective en l’occurrence, c’est libérer le fonctionnement de toute considération qui viendrait à dogmatiser la vision d’avenir originelle.

Laïciser nos institutions, c’est aussi tenter de définir la frontière entre l’intime et le sociétal, c’est-à-dire d’énoncer les limites de l’intervention sociétale compatibles avec la qualité de sociétaire. C’est, en tout état de cause, rompre avec la tentation permanente de l’appareil gestionnaire d’étendre la capacité d’intervention de l’Etat-pieuvre jusqu’à nos comportements les plus intimes, la pensée comprise.

Dessiner les contours de la gouvernance et imaginer une loi fondamentale\

Pour être formalisables en objectifs accessibles, les considérations précédentes doivent se développer selon des règles qui orienteront les comportements individuels et collectifs.. Ces règles expliciteront le rôle de l’appareil dans le fonctionnement socio-sociétal et baliseront ses prérogatives. En particulier, elles ne manqueront pas de préciser les limites de son intervention.

Les idées précédentes impliquent un fonctionnement où la responsabilité des individus prend un sens profond. Cette autre approche de la communauté socio-sociétale est antinomique de celle qui a construit notre monde actuel qui n’a de démocratique que le nom tant elle écarte la majeure partie de la population de le réalité du pouvoir. Seule l’antiquité des moyens de communication a permis jusqu’ici de maintenir cette mise à l’écart de la plupart. Jusqu’ici la surdité et l’aveuglement d’équi-pes dirigeantes caractérisées par l’autisme de leurs membres a entrainé le désintérêt d’un grand nombre. Depuis quelques années déjà, à la suite des progrès techniques, cette "majorité silencieuse" cherche à savoir et à s’exprimer.

La loi fondamentale à inventer devra nécessairement comporter des indications sur la manière dont devra s’établir une participation effective et permanente entre les sociétaires et leurs mandataires.

COMMENT ... OU LES OUTILS À INVENTER !

Le chantier est universel, tout est à inventer, tour est à construire. Rien, hélas, ne peut servir d’exemple, voire de référence. Qu’étaient les citoyens des deux dernières Républiques, héritières de la Troisième, cette "république des professeurs" ? Déjà, la qualification même est un programme : tous, de nos grands-pères à nous, nous n’avons été, nous ne sommes encore, que les élèves, plus ou moins assidus, de nos dirigeants, de ces professeurs auto-proclamés. Professeurs donc détenteurs d’un pouvoir qu’ils prétendent exercer au nom d’un savoir possédé dont ils nous dénient que nous puissions en saisir la philosophie la plus quotidienne.

C’est constater aussi que le temps des chefs charismatiques et inspirés est définitivement passé. L’inadaptation de notre système hiérarchique, même corrigé à la marge, est flagrante. Aussi comment passer de la passivité à l’action ? Comment inventer ces quelques règles fondamentales qui devraient permettre cette transition ?

Nous sommes en terrain inconnu et quelles que seront les propositions que nous offrirons des collectifs singuliers, elles ne pourront qu’être provisoires dans ce premier temps. Au cours des siècles, nous avons laissé s’établir un Etat tentaculaire qui ne cesse d’étendre son goût de la régulation jusqu’à légiférer sur la taille et l’aspect des pommes.

Jusqu’ici les évolutions, même issues de mouvements de masse, étaient prestement "récupérées" par une hiérarchie quasiment institutionnelle. Celle-ci traduisait à sa manière et à son rythme l’expression de la colère de la plupart. Le divorce entre la vie quotidienne et sa lecture par des "administrateurs" de plus en plus étrangers aux aspirations du pékin vulgaire rend obsolètes toutes les démarches qui nous sont chaque jour proposées. L’avenir, si nous parvenons à l’atteindre, sera créé par des pratiques groupusculaires. Des familles, des voisins, des collègues au travail, introduiront ici ou là d’autres manières de consulter, de s’organiser et d’agir. L’action collective au delà du familier prendra des formes que nous ne savons pas imaginer aujourd’hui mais dont nous pouvons quand même prévoir qu’elles résulteront de la confrontation créative des comportements individuels.

La caractère utopique de ces considérations n’est qu’une apparence car la manière dont s’expriment les problèmes quotidiennement rencontrés varie selon les lieux, les habitudes et les besoins. Aussi les solutions qui verront le jour, d’abord locales, satisferont les exigences des uns, des unes et des autres. Elles naitrons peu à peu d’un comportement responsable de chacun. Elles s’installeront dans un climat qui conduira immanquablement à l’acquisition de ce comportement de "sociétaires" qui sera le fondement de toute organisation nouvelle.

Une loi fondamentale, respectueuse de la qualité de sociétaire de ceux et celles qu’elle se propose d’organiser, devrait exprimer le respect que nous nous portons les uns, les unes aux autres. Si la Nation est unique, nous, ses membres constitutifs, sommes tous différents. Cela implique donc que la règle soit la plus souple possible, qu’elle ne porte que sur les points dont l’objet est indiscutablement collectif et qu’elle ouvre la porte à l’expression des collectivités locales au sens originel du terme.

Qui n’a pas entendu parler du "principe de subsidiarité" qui propose de renvoyer à un échelon subalterne ce qui peut être traité localement ? L’idée même, intéressante, implique que le système fonctionne du général au particulier, étouffant ainsi la créativité de la base. Ne serait-il pas plus efficace d’opérer dans l’autre sens en envoyant à une collectivité plus large ce qu’il n’est pas possible de gérer sur place ? Bref, à la place d’une décentralisation octroyée, pourquoi ne pas envisager une centralisation réfléchie ?

Existe-t-il un intérêt général ?

En supposant que nous parvenions à l’exprimer, qu’est-ce qui ressort d’un domaine régalien centralisé, qu’est-ce qui doit être laissé à l’intelligence locale ?

[Par exemple, est-il encore possible d’imaginer, comme du temps de la Troisième, où le ministre de l’Instruction publique s’asseyant à son bureau savait à tout moment ce que faisaient tous les écoliers dans leurs classes respectives ? La réponse est dans la question et, pourtant c’était encore le cas, il n’y a pas si longtemps.]

Rien ne va plus, il devient indispensable d’inventer d’autres rapports socio-sociétaux, d’autres manières de s’organiser, de produire, d’entreprendre et de choisir parmi les avenirs possibles.

Parviendrons-nous à déconstruire cette démocratie du blanc-seing perpétuel et universel où toute réélection n’est plus que le quitus implicite de décisions incontrôlées sans qu’il soit jamais possible de les juger sur l’heure ?

Parviendrons-nous à inventer un système dont l’architecture tiendra enfin compte de la créativité des sociétaires, pas seulement de leur "appréciation" a posteriori ? Sans doute ! Mais encore faut-il que chacun, chacune d’entre nous en exprime le désir et en assume les responsabilités.

Utopie ou unique voie de la survie individuelle, donc collective ?

Qu’en pensez—vous ?

Romain JACOUD
Janvier 2016


samedi 2 janvier 2016, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 2 janvier 2016).