A l’heure du renouveau ?

Que raconterait Usbek aujourd’hui dans sa première lettre persanne, s’il avait atterri hier à Roissy ? Sans doute le spectacle lui paraitrait aussi étrange et déconcertant qu’avait apparu notre monde aux yeux de son lointain ancêtre.

Attentif aux événements, curieux du "pourquoi" à l’origine de tous les "comment" qui organisent les quotidiens du plus "humble" d’entre nous", il est à craindre qu’il ne se perde, serait-il introduit par un connaisseur de notre manière de traiter les "affaires. En effet, quel fil conducteur, quelle logique, quel dictionnaire des raisons, des sentiments et de leur matérialisation socio-sociétale pourraient lui permettre de traduire ce chaos en un "langage d’honnête homme" (à supposer que l’un et l’autre existât de nos jours) ?

Il ne pourrait manquer, sans doute, de constater l’étonnant désordre qui "organise" la parole des dirigeants du plus "gradé" au plus "insignifiant. Il serait, probablement surpris, par l’incohérence de leur réification. Observateur pertinent, il chercherait à saisir quels sentiers de l’impensable et quels chemins de l’incongru élevé au rang d’une méthodologie universelle, nous suivons pour organiser un tel délitement socio-sociétal.

C’est pourquoi nous allons essayer de lui offrir un cadre méthodologique qui lui permettra d’imaginer une interprétation des mécanismes


ET VOILA POURQUOI NOTRE FILLE EST MUETTE ?

L’impuissance du Pouvoir n’est pas tellement due à la médiocrité et l’incompétence des hommes et des femmes supposés l’exercer qu’à l’absence de leur(s) vision(s) d’avenir. Encore que ces caractères ne soient pas sans importance mais il en est d’aitres que nous révèle tout regard posé sans a priori sur le siècle dernier.

En effet, jusque vers les années quarante, toutes les tendances politiques s’organisaient autour de la vision d’une interprétation du présent et du devenir social au travers du modèle de la lutte des classes proposé par Marx. Que l’on partage ou pas cette vision, force est de constater qu’elle a déterminé les comportements des uns et des autres pendant plus d’un siècle. Il y avait ceux qui étaient franchement pour, les communistes, ceux qui étaient pour mais avec réserves, les socialistes (nés de la scission des années vingt) et ceux qui étaient franchement contre, tous les autres.

Mais, nier une interprétation ne se traduit pas obligatoirement par la proposition d’une interprétation différente. Dans la plupart des cas même, le nôtre entre autres, ce refus se matérialise par la dénégation permanente des propositions de l’adversaire. Cependant, le cas des sociaux démocrates est à mettre à part. En effet, s’ils ont longtemps partagé l’analyse des marxistes, ils en ont divergé constamment quant à la formalisation de son application jusqu’à matérialiser cette divergence lors de la scission de 1921. Bref, un marxisme dilué par l’introduction d’une dose importante de "bons sentiments", hérités d’une appréciation judéo-chrétienne de la morale. Quand la validité du marxisme a été mise en cause par suite des évolutions socio-sociétales, les références, déjà floues, de la social démocratie à la lutte des classes, se sont révélées sans objet théorique. La social-démocratie s’est retrouvée sans autre "colonne vertébrale" qu’une bouillie de ces bons sentiments, c’est-à-dire sans autre vision d’avenir qu’une offre de solutions partielles, au jour le jour, au cas par cas, à tous les problèmes quotidiens que rencontrait, que rencontre, notre société. Ce vide idéologique, cette absence d’une vision d’avenir, condamnent définitivement le Pouvoir, qu’elle qu’en soit la couleur, à une errance décisionnelle et à des décisions, rarement suivies d’effets, parce que prises dans un climat d’incohérences.

Cette constatation de l’impossibilité à formuler des représentations d’un avenir éventuel mais envisageable nous condamne irrémédiablement à l’impuissance. Les Pouvoirs publics en sont réduits à accumuler des mesures prises dans la hâte et sans rapports les unes avec les autres. Aujourd’hui un emplâtre laitier, demain un pansement porcin, une cacophonie aéroportuaire, une bouillie pédagogique, ,etc.etc. Ces incohérences, ces contradictions finissent pas être perçues par tous et les gou-vernements n’ont d’autre issue que de développer la pratique du ’bouc émissaire". Tantôt victimes, tantôt responsables, chaque citoyen, chaque groupe de citoyens sont dénoncés aux yeux de tous.

[Ainsi, par exemple, toute réforme est impossible en France, les Français et Françaises étant par principe indéccrotablement conservateurs et accrochés aux "avantages acquis", Par exemple aussi, la notion de culpabilité socio-sociétale vis-à-vis des "sans emploi" et des "sans domicile fixe" présentés comme des victimes de la Société, c’est-à-dire de tous ceux qui possèdent un emploi et un domicile. Sans oublier les "patrons" responsables du chômage malgré tous les efforts consentis par les Pouvoirs publics. La liste des coupables de toutes natures repose immanquablement sur la multiplicité des victimes.]

Sans vision d’avenir, pas de politique ; sans politique, pas de stratégie ; sans stratégie, pas de tactique. Bref, une longue errance dans le brouillard où l’on passe et repasse sur un passé confondu avec un avenir même pas utopique, mais trivialement mythique. Exprimée en termes simples, le démarche suivie par les pouvoirs publics depuis presque un demi-siècle est caractérisée par la priorité donnée aux traitements des effets de préférence à ceux des causes.

[Les exemples de cet aveuglement sont multiples : la "lutte contre le chômage" (un effet) opposée à la création d’emplois (la cause), de la lutte contre le terrorisme (l’effet) opposée à la gestion des religions totalitaires (la cause), du traitement du désastre scolaire (l’effet) opposée à la considération du rôle de l’école (la cause). En fait tous les aspects des interventions de l’Etat sont marqués de ce choix initial : l’accent est mis sur la "réforme" (la gestion des effets) au détriment de la "refondation" (la recherche des causes et des moyens de les maîtriser). ]

Mais un monde qui ne connaît que la tactique et dont les comportements sont fondés sur la réaction à l’événement hors de toute prévision, est un monde constamment sur la défensive Notons que ces remarques s’appliquent aussi bien aux gestes "intérieurs" qu’aux démarches "extérieures"

Et voilà pourquoi, votre fille est muette et qu’elle se trompe constamment d’ennemi.

QUE FAIRE ?

Proposer une vision d’avenir, voire plusieurs, à la sagacité des populations. Une opération loin d’être simple car elle demande la participation de tous alors que depuis des siècles la plupart d’entre nous remettent leur avenir en mains d’inconnus au gré des "meilleurs sentiments" qu’ils se targuent d’éprouver. Donner un sens collectif à ce désir individuel de manger, boire et dormir qui constitue l’abc de la survie.

Pourquoi ? Parce que l’expérience montre depuis le début des temps que la survie individuelle et l’adaptation à l’évolution du monde dépend des capacités de chacun à participer à la gestion du collectif. L’une des racines du malaise actuel. réside dans l’évolution de l’accès à l’information et dans la possibilité qui l’accompagne de commenter publiquement l’information, toutes les informations ; ce qui implique aussi bien l’accord que la critique, voire le rejet.

Cette appropriation de l’information ouverte à tous, partout et de tout rend désormais impossible toute gestion socio-sociétale qui reposerait sur la pensée de quelques uns, voire d’un seul, homme ou femme providentiel. La possession du savoir vient d’être socialisée par l’apparition de l’univers numérique qui modifie totalement la notion, le sens, le contenu et l’exercice du pouvoir.

[L’exercice actuel du pouvoir nous offre des exemples indiscutables quoiqu’à des degrés divers : la déchéance de nationalité et, plus largement, l’opportunité et le contenu de la réforme constitutionnelle, d’une part et la réforme du code du travail, d’autre part. Dans chacun de ces cas, l’existence des réseaux sociaux accorde un pouvoir d’appréciation à un grand nombre. Simultanément ; son expression devient incensurable.. Aujourd’hui le véto, demain l’initiative  ?]

Alors que c’était impensable il y a trente ans autrement que par l’envahissement de la rue par des milliers d’opposants ; et encore , aujourd’hui les sociétaires viennent enfin d’acquérir la jouissance du contenu véritable du suffrage universel, le droit à l’expression et celui du contrôle. Encore quelques jours, ils ajouteront l’initiative à la critique et ils sauront recueillir le sentiment de leurs concitoyens en temps réel. Voilà qui rend obsolètes tous nos principes de gouvernance .

Le fait d’effacer toute intermédiation entre le citoyen et la loi va obliger celui-ci à devenir maître du destin collectif en contrôlant effectivement la traduction qu’en feront les détenteurs de tout mandant électif. Et qu’on ne s’y trompe pas, la participation ou son refus deviendront vite un instrument de survie. L’exclusion socio-sociétale menacera vite les abstentionnistes.

Comment ? En inventant les institutions nécessaires et les outils qui permettront la construction d’un système approprié de gouvernance, d’administration, de formation et d’expression des créativités individuelle et collective. La tâche paraît impossible tant il y a à faire, à entreprendre, à inventer. Impossible ?

Tout en tenant compte des réalités actuelles, de la vitesse à laquelle des événements se succèdent et celle qui organise leur notification jusque vers les communautés et les territoires les plus lointains du "quartier général", deux types de chantiers nous attendent.

D’abord, celui de l’appareil d’organisation, une nouvelle feuille de route, une constitution qui tiendrait compte des besoins de structure appropriés. Un réexamen du Pouvoir exécutif, de la capacité législative (mono ou bicamérisme), de la gestion territoriale (communes, arrondissements, départements, territoires, régions, etc.) et des dimensions de chaque assemblée comme de la durée des divers mandats dans une optique constante de "l’à quoi ça sert" et la conscience de la pression permanente des regards citoyens.. Qui peut encore croire à une quelconque permanence de la valeur de mandats accordés à des représentants pour un temps donné alors que tous nous ignorons ce que demain, cette après-midi même, réserve aux communautés nationales et internationales ?

Ensuite, celui de la mise en forme. Commencer par formaliser la distinction entre le domaine régalien et ce qui relève du génie local,. D’une part, ce qui concerne l’ensemble des citoyens sans distinction, l’école, la justice la santé, les actions collectives destinées à promouvoir la santé économique, les grandes lignes de l’action extérieure ; d’autre part, ce qui appartient à la rencontre des coutumes, des habitudes et des circonstances particulières aux divers territoires..

Cela fait, synthétiser ce programme en une vision d’avenir à proposer aux sociétaires Parallèlement à la poursuite de ce processus de renouvellement, mettre immédiatement en œuvre toute une série de mesures destinées à stabiliser la situation en gérant le quotidien dans l’attente

LES CHANTIERS

L’inadaptation de nos institutions aux conditions actuelles et à ce qui semble prévisible conduit à envisager une fondation nouvelle sur tous les plans. C’est dire qu’il faut refonder le cadre de nos institutions, revoir ce qui s’est fait sur le plan réglementaire et envisager toute nouvelle description des actions régaliennes en effaçant tout ce qui relève d’une appréciation fondée sur les "bons sentiments" (la sagesse des Nations le sait bien qui a toujours relevé que "l’enfer est pavé de bons sentiments").

Rien donc ne peut se faire sans une vision d’avenir, c’est-à-dire d’un futu. L’ambiance n’est pas le fait du hasard mais découle de la nécessité. Notre société quitte l’univers hiérarchique si bien décrit par Descartes pour s’inventer une autre manière de penser, d’organiser, de réaliser et d’agir en commun sur la base de projets limités dans le temps et l’espace. En quittant la hiérarchie imposée par la tradition, nous allons aborder une Terre où l’organisation sera purement fonctionnelle, légère et adaptée à chaque projet. Cela signifie l’existence d’une population consciente de sa qualité de sociétaire et des responsabilités qu’elle suppose.

Cette marche qui nous est imposée par une évolution imprévue et fondamentale exige un "personnel" capable de rechercher l’information, de la saisir, de la comprendre, de l’adapter si c’est nécessaire, d’en inventer les manques et d’en transmettre les méthodes.

[Non, ce n’est pas utopique, rappelons-nous que lors du lancement du projet Manhattan -construction de la bombe A- des pans entiers du savoir étaient inexistants qu’il a fallu inventer en cours de route, pas découvrir, inventer  ! ]

Seule l’école, une école adaptée, une école destinée à cet à quoi ça sert là, à cette invention nouvelle et permanente d’un monde nouveau pourra nous permettre de trouver des réponses. C’est en analysant l’incapacité, l’inadaptation de l’institution actuelle que nous construirons peu à peu (oui, peu à peu car qui peut nous offrir mieux que la méthode du système "essai-erreur " dès lors qu’il s’agit de progresser en construisant un chemin jamais imaginé). Une école où les esprits se muscleront autant que les mains car l’exercice des deux sera simultané. Une telle école dont l’à quoi ça sert sera de former des sociétaires actifs.

Quel enseignant qui dans son esprit se vivrait en maître d’apprentissage, ne saisirait pas sur l’instant toutes les possibilités que ces voies pourraient lui offrir pour accompagner ses élèves vers l’âge adulte. Rien que d’en parler suggère déjà mille progressions, mille méthodes, mille voies de progrès, le tout dans un climat nouveau d’enthousiasme. Chaque étape étant marquée par l’acquisition d’une maîtrisa nouvelle et indispensable à la socialisation. tout devient outil et chaque geste devient libérateur.

"En voilà une école qu’elle serait passionnante !"

Mais des sociétaires exigent une société, c’est-à-dire un cadre. Celui à inventer devra intégrer cette souplesse sans laquelle tout groupe s’ankylose, se sclérose et meurt d’étouffement. Il est donc nécessaire de proposer une Constitution qui tienne compte des conditions matérielles d’une gestion nouvelle. L’expression du suffrage universel ne doit plus être comprise comme un blanc-seing. Les domaines régaliens doivent être clairement indiqués et limités à l’essentiel. L’obligation de ne présenter aux votes des mandataires que des textes accompagnés des décrets d’application afin que leur mise en œuvre ne dépasse pas quelques semaines après leur adoption doit être intégrée à la loi fo,amentale. Toute loi dont la promulgation excèderait trois mois devrait être automatiquement déclarée caduque. Le système bicamériste devrait être conservé et les prérogatives de chaque assemblée, soigneusement définies. Deux chambres, pourquoi ? Parce que l’assemblée nationale aura pour fonction de constituer le cadre formel du fonctionnement de la Nation en formalisant les dispositions légales du secteur régalien applicables partout et à tous. Il en contrôlera la légalité sans qu’il soit indispensable de lui donner une assise territoriale. Ses membres seront élus sur une base nationale, leur nombre sera limité (à deux cent cinquante, par exemple, puisqie leur compétencie ne s’erccera plos que sur un domaine régalien limité) et ils n’effectueront pas plus de deux mandats de cinq ans. Pourquoi ? Parce qu’il est absolument indispensable d’assurer un renouvellement constant des représentants. Un Sénat, pourquoi ? Pour assurer une représentation réellement territoriale. Il sera élu sur la base de l’arrondissement à raison de deux sénateurs par arrondissement, indépendamment du nombre d’électeurs. Chaque division territoriale disposera ainsi d’une présence équivalente et les "plus petits" ne seronnt jamais victimes de la puissance des "plus gros". Deux mandats de cinq ans, ce qui permettra l’élection simultanée des "députés" et des "sénateurs" évitant ainsi à donner à ces opérations électorales des sens sans rapports avec la fonction des élus considérés.

Le tout dans un souci constant d’être opérationnel et dont l’obligation de subsidiarité serait un élément fondateur. Une autre manière de voir, une autre manière de participer, une autre manière de gouverner.

Et le reste alors, la vie quotidienne, l’organisation du travail, les relations socio-sociétales ? Nous y reviendrons le mois prochain mais en abandonnant le chemin des analphabètes qui ne se reposent que sur leurs bons sentiments.

Qu’en pensez-vous ?
Romain JACOUD

P.S. Déchéance de nationalité, en fait amendement à la Constitution, d’une part, réforme du Code du travail, d’autre part. Dans l’un et l’autre cas, une polémique à laquelle participent des centaines de milliers de citoyens ; la plupart n’ayant jamais jeté les yeux sur les textes en question. Sans même se poser de questions sur le bien ou le mal-fondé des propositions considérées, on peut quand même s’interroger sur des prises de positions "fermes et définitives" uniquement fondées sur le "ouï-dire". Une conception pour le moins curieuse de la démocratie "participative". Nous y reviendrons .


jeudi 4 février 2016, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 4 février 2016).