Pour qui sonne le glas ?

En octobre 2004, nous avons publié le numéro 205 des "Humeurs stratégiques", intitulé :" Le terrorisme ? Une politique, une stratégie, une tactique ou un comportement nouveau ?" consacré à un début de réflexion sur la guerre au XXIème siècle, ses objectifs et ses méthodes. Sa lecture pourrait être une introduction intéressante au texte présent. Il est disponible sur ce site


Quelques semaines après les attentats sanglants qui ont frappé la France, quelques jours après ceux qui ont frappé la Belgique, le tableau de chasse des forces de l’ordre des deux pays est impressionnant. Au point que le Président de la République française annonce avec satisfaction que "le réseau terroriste responsables des récents attentats est en voie d’être complètement détruit". Toutefois, prudent, il ajoute aussitôt qu’il faut s’attendre à d’autres actes terroristes.

Ces événements, leur gestion par les Pouvoirs publics, l’action des forces de l’ordre, le succès même qui couronne les efforts de tous témoignent d’un traitement a posteriori parfaitement maîtrisé.

Mais quels que soient les succès observé, ils demeurent de l’ordre de la riposte et nous maintiennent sous le régime de la défensive. Pour renverser la tendance, il semble bien qu’il va falloir que nous cherchions une réponse à la question :

Le terrorisme : une politique, une stratégie, une tactique ou un comportement nouveau  ?

SEULS

La France et la Belgique viennent d’être frappés durement par un ennemi que les Pouvoirs publics de ces deux pays n’ont toujours pas désignés clairement, pas plus d’ailleurs qu’ils n’ont qualifié les diverses opérations qui se mènent aussi bien au Moyen orient qu’en Europe. Ces événements étaient attendus. Quasiment prévisibles, ils avaient été précédés ces dernières années par des attentats de moindre envergure peut-être, plus précisément ciblés (attentats sur des cibles choisies pour des motifs religieux et ou militaires), mais toujours menés au nom d’une condamnation de notre état "d’infidèles".

Notons aussi que nous ne sommes pas les seules cibles visées et atteintes. Des voitures piégées, des volontaires, hommes, femmes et enfants, bombes vivantes explosent chaque jour et tuent sans distinction des musulmans, des chrétiens, des athées et/ou des juifs. Apparemment si ces tueries nous émeuvent, elles n’entraînent pas de prises de conscience particulières quant à leur gravité. La sélectivité de notre émotion, certes légitime, limite la qualité de notre regard et affaiblit la perspicacité dont nous devrions faire preuve.

[Si, au cours des récentes décennies, nous-mêmes et nos voisins (Italie, Allemagne, Espagne), nous avons été victimes d’actions violentes, celles-ci ont été menées au nom d’idéologies (on pourrait même dire "bien-de-chez-nous". ETA, Bande à Bader, Brigades rouges, et autres) sans aucune teinture religieuse. Pourtant, l’Europe ne s’est jamais manifestée en tant que cible et n’est jamais intervenue en tant que telle.

Ce n’est pas différent aujourd’hui. Pire même ! L’indifférence affichée par nos voisins (la Belgique exceptée qui vient de payer), aussi bien individuellement par les pays que par l’Union Européenne et la Commission de Bruxelles, est une expression supplémentaire, s’il en fallait, de l’inexistence de l’Europe.]

Certes, la "solidarité des mouchoirs" et l’expression des bons sentiments n’ont pas manqué de s’exprimer, mais il faut quand même se résigner à constater qu’au Moyen-Orient, en Afrique et ou "chez nous", nous sommes seuls. Cela dit, si cette situation est préoccupante, si elle rend plus complexe la poursuite de notre lutte actuelle, elle n’est en rien rédhibitoire. Certes, nous ne sommes pas en mesure de poursuivre l’adversaire sur le terrain européen avec la participation active de nos "partenaires", mais nous sommes parfaitement capables d’adopter les mesures d’une gestion réaliste et appropriée de notre espace national et de les appliquer. Si nous en paraissons incapables, c’est probablement que nos regards ne se fixent pas sur les cibles appropriées.

Alors ? Alors, tentons de revenir aux sources et commençons par les distinguer.

CE QUI SE CONÇOIT BIEN...

Quelques précisions relatives au vocabulaire courant d’abord. Terrorisme, terroristes ? Des termes employés si souvent que nous avons fini par en oublier la substance. Le terrorisme est un moyen, une tactique donc, mis en œuvre par des individus, les terroristes. Bref quand "on" a dit cela, "on" n’a rien dit. Un moyen n’a de sens qu’utilisé à des fins. Ces fins étant qualifiées, les moyens s’inscrivent alors comme des éléments d’une tactique de réification d’une stratégie, formalisation d’une politique.

Mais rien n’est encore dit, rien n’est encore fait, tant que nous n’aurons pas caractérisé le "qui ?", l’adversaire et son "pourquoi ?", sa politique. Nous pourrons, ensuite, nous intéresser aux individus eux-mêmes, à leurs comportements et à leurs méthodes.

L’adversaire : une "secte" qui se caractérise par une certaine lecture du Coran qui considère comme "infidèle" tout lecteur qui ne partage pas cette intelligence du texte "sacré" et, par conséquent, le désigne comme un ennemi à détruire. L’expérience de ces dernières années indique que cette définition de l’ennemi est universelle car, en fait, elle désigne tous les "autres", qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens ou incroyants. Occidentaux, africains, moyen-orientaux, notre adversaire n’opère aucune distinction et tous ceux qui sont "autres" sont des cibles potentielles.

La politique : la destruction matérielle, culturelle et physique de l’autre. L’expérience, toujours, montre que notre adversaire ne cherche ni à convaincre, ni à convertir. Tout au plus, les "épargnés" sont conservés à titre d’esclaves. Ce comportement indique que tout compromis est inaccessible, l’objectif clairement affiché, clairement exprimé en toute occasion étant la mort de l’infidèle.

Les instruments de la politique  : c’est à ce sujet, sans doute, que nous commettons la plus grossière des erreurs, celle qui consiste à sous-estimer, voire à mépriser l’adversaire. Quelle que soit la voix qui s’exprime, elle part du principe que l’individu adversaire ne peut être que manipulé, un inférieur au "cerveau lavé", un "assassin barbare" , bref un "demeuré" sinon un fou. Est-ce par arrogance, par aveuglement, par analphabétisme culturel ?

En fait, les raisons en importent peu, seul compte le résultat, cette totale méconnaissance de l’’ennemi et de la réalité de son comportement. Tentons d’abandonner un instant notre certitude d’être les seuls terriens porteurs d’une régle d’existence universelle et imaginons qu’il existe d’autres règles qui animent et organisent la vie d’autres êtres. Ceux-ci nous paraissent semblables alors qu’ils sont, en réalité, complètement différents et qu’ils nous sont définitivement étrangers. Tentons de saisir qu’aussi détestables que nous paraissent leurs convictions, leur morale et leurs comportements, ces éléments n’en constituent pas moins une "éthique" qui, si elle nous est fondamentalement étrangère, n’en est pas moins la règle de leur vie. Respecter l’adversaire, c’est déjà saisir sa réalité. Cela n’enlève rien à sa qualité d’ennemi, ni à ses objectifs de destruction mais, au moins, nous n’aurons plus ce réflexe de lutte contre des "brebis égarées" qui appartiennent à notre espèce. Cela signifie que la plupart de nos réactions ne sont pas appropriées à la nature de l’adversaire : celui-ci n’est pas une exception, le résultat d’une déviance, comme l’ont été les divers mouvements du siècle dernier (les anarchistes, les brigades rouges, la bande à Baader, l’Eta, les révolutionnaires irlandais, etc...). Et cela ne conduit nulle part de projeter sur lui une tentative d’interprétation fondée sur une lecture déviante de "notre" éthique.

Ce regard devrait nous conduire à rejeter toutes les interprétations qui gouvernent nos raisonnements actuels. A commencer par notre représentation de la nature individuelle de l’ennemi. Il nous ressemble, il est parmi nous mais il n’est pas nous. Pour évoluer dans "notre" monde, il doit faire "comme si" ; bref, nous imiter constamment. Si nous nous attachons à ce premier élément, des caractéristiques de comportement, au niveau même le plus élémentaire (le comportement d’un clandestin, d’un "alien" en quelque sorte) ne manqueront pas d’apparaître des lors que nous saurons où porter nos regards.

[Ainsi, par exemple, le comportement actuel du terroriste, dont le nom nous échappe, qui, après avoir refusé, réclame avec vigueur d’être extradé vers la France, demande à être examiné avec attention. Ce changement d’attitude adopté après les attentats de Bruxelles, sa ligne de justification fondée sur une interprétation très altruiste de son choix de ne pas se sacrifier en "kamikaze" et ses protestations de "repentance" ne l’ont pas rendu plus "bavard". Si nous formulons d’autres hypothèses que celles issues de nos habitudes en tenons compte de la mort recherchée comme une arme plus que comme un sacrifice, peut-être que nous nous ouvrirons d’autres pistes de recherche. ]

La formalisation de la politique de liquidation des "infidèles"  : si nous acceptons d’envisager la stratégie menée par, disons Daech, faute d’autre qualification, sous l’angle proposé, l’établissement de l’émirat et le recours au terrorisme apparaissent alors comme complémentaires et parfaitement intégrés. L’avantage stratégique d’une guerre ouverte et classique (heurts de front accompagnés d’opérations limitées de groupes mobiles) dont l’issue est prévisible (un jour ou l’autre, les belligérants anti-daech se donneront les moyens d’y mettre fin), leur donne en attendant les moyens financiers nécessaires à la poursuite de l’action sur tous les terrains et chaque fois sous la forme appropriée. Un autre avantage, et non des moindres, est de jeter sur les routes des centaines de milliers d’émigrants apeurés, affolés qui finiront par aboutir en Europe. Ces masses ne manqueront pas de participer l’instauration d’un chaos ingérable dans nombre de pays européens ainsi qu’à la désorganisation de l’Union européenne. Le résultat commence d’ailleurs à nous apparaître.

Les moyens, la tactique  : la destruction poursuivie repose dans ce premier temps par la mise en œuvre d’actions ponctuelles dont l’étendue est variable selon les circonstances. Des attaques comme celles qui ont été menées en France, en Espagne, en Belgique, au Pakistan, en Afrique occidentale et/ou au Maghreb présentent un éventail de conceptions. Tantôt, elles paraissent reposer sur l’existence d’un réseau et exigent une logistique élaborée et la participation d’un groupe véritable, tantôt elles sont le résultat de l’action de groupes réduits au minimum, deux ou trois combattants qui utilisent les armes traditionnelles de l’action clandestine, ceintures d’explosifs, attaques à l’arme de guerre. Dans l’un ou l’autre cas, les trajets sont à sens unique, à l’exception semble-t-il de tentatives de "mises à l’abri" de certains éléments.

Voilà pour l’ennemi. Et nous ? Comment réagissons-nous ?

CHRONIQUE D’UN DÉLITEMENT ÉVENTUEL... SINON PROBABLE

C’est devenu une habitude. Quelle que soit là nature et le lieu de l’opération, en France comme à l’étranger (quand bien même, on observe ici ou là quelques couacs), les forces de l’ordre parviennent en quelques semaines, voire en quelques jours à retrouver les filières, à les remonter et à les détruire, parfois en totalité. On ne dira jamais assez la qualité de l’action des forces de police (au sens large du terme).

Il faut noter, cependant, un caractère constant de ces interventions : elles sont toujours consécutives à l’opération terroriste. Les quelques actions prévenues l’ont, en général, été par suite de l’heureuse intervention du hasard. La plupart du temps, donc, la réaction porte sur les effets et jusqu’ici jamais sur les causes.

Il faut le dire et le clamer, la responsabilité n’en revient pas aux forces de l’ordre qui opèrent dans l’univers délimité pas l’action des Pouvoirs publics. Celle-ci porte tous les caractères d’une absence totale de pensée politique fondée sur une vision d’avenir qui limite, par construction pourrait-on dire, le domaine de l’intervention à la poursuite des effets. Si les Pouvoirs publics ne se saisissent pas des armes offertes par une analyse de la vision d’avenir de l’ennemi, de l’idéologie qui l’anime, des objectifs poursuivis, des causes qui les organisent, jamais nous ne pourrons passer à l’offensive.

Mais auparavant, une question se pose à laquelle, semble-t-il, personne jusqu’ici, publi-quement du moins, ne songe à chercher une réponse. Les salafistes radicaux ne constituent apparemment qu’une minorité. Comment se fait-il que les salafistes pacifiques et les sunnites, bref la majorité du monde musulman, paraissent incapables de résister à cette minorité irréductible ? Ne serait-ce pas parce que lecteurs du Coran, même s’ils ne partagent pas les positions extrêmes, pratiquent tous une religion qui opère à la fois sur les plans spirituel et temporel et qu’ils reconnaissent, inconsciemment peut-être, la légitimité de l’accusation d’infidélité. Aussi, le premier problème qui se pose au monde arabe, après qu’il se soit posée au monde chrétien, est celui de la laïcisation ou, si l’on préfère, de la séparation des pouvoirs temporel et spirituel. Tant que l’Islam, sous toutes ses formes, n’aura pas franchi cette étape de civilisation, le monde musulman sera au mieux notre voisin indifférent, notre ennemi actif au pire, mais jamais notre partenaire et notre allié.

Dans ces conditions, et en ce qui nous concerne, plus précisément en prenant notre solitude en compte, il y a lieu d’opérer une "révolution copernicienne" de nos regards. En reprenant le fond de nos analyses précédentes, commencer par accepter l’étrangeté de notre ennemi et expliciter les conséquences que ce regard entraine, notamment en ce qui concerne la "normalité" de son comportement ramené à ses hypothèses personnelles. Ensuite mettre les populations qui pratiquent l’Islam dans nos murs, sans distinction de nationalité, face à leurs responsabilités : la France est une République laïque, une et indivisible où la religion est une affaire intime dont la pratique ne peut affecter la vie publique. Ce principe est inaliénable et ne peut conduire qu’au choix entre s’y soumettre ou s’en démettre.

Prendre alors en compte que la France est en guerre.

Une guerre spéciale où la mobilisation des citoyens ne se traduit pas par le port d’un uniforme et d’une arme par la plupart. L’ennemi est parmi nous et l’un des rôles des Pouvoirs publics est de nous enseigner à le distinguer par son "étrangeté". Ce devrait être relativement simple, une fois admis et compris le fait qu’il est différent, profondément différent même s’il fait son possible afin de paraître "pareil". Rappelons-nous que si le clandestin, notre semblable, finit toujours par être reconnu, l’étranger est bien plus vite repérable par des détails qu’il ne parvient pas à maîtriser.

Etre en guerre avec un ennemi étranger, cela signifie aussi qu’il faut cesser de le considérer comme l’un des nôtres, déviant au point d’être confondu avec un délinquant de droit commun "radicalisé". A cet égard, il est bizarre que notre société demeure encore sourde et aveugle à l’évolution profonde de la nature de la délinquance. Le "voyou" contemporain, voleur, dealeur, braqueur, n’est plus aujourd’hui un déviant classique, il est déjà un étranger dans la Cité dont les règles lui sont devenues étrangères. Son monde et le nôtre n’ont de contact qu’en ce que le second est le terrain de chasse du premier. Aussi ; il pourrait être opportun peut-être de rechercher dans ce changement de nature l’origine de cette tendance à la "récidive" dont l’interprétation nous échappe. Cette récidive qui pourrait n’être que la pratique "régulière" d’un comportement intrinsèque libre de toute déviance. A un monde sans idéologie socio-sociétale, le radicalisme apporte, peut-être alors, ce qui pourrait se rapprocher le plus d’une" raison d’être.

Etudier ces questions, considérer ces points de vue, permettraient, peut-être, sans doute même, de renverser le cours de notre combat. Nous pourrions ainsi passer de la défensive à l’offensive en donnant à chaque opération de l’ensemble guerrier une cohérence qui semble nous échapper aujourd’hui.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
mars 2016


mardi 8 mars 2016, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 8 mars 2016).