Mais que se passe-t-il ?

Manque de cap, manque de pédagogie, refus de bouger, crise mondiale, etc… Tout est bon pour tenter de décrire et de justifier les errements de nos dirigeants, voire de ceux d’ailleurs. Une fois de plus, l’intelligence gestionnare se limite à la considéraion des effets, incapable qu’elle est de se pencher sur les causes.

Et si nous vivions une double crise ? La première née d’une déviation du capitalisme dont l’objectif de création des richesses via la production s’est effacé au profit de la spéculation financière. La seconde, tout aussi planétaire mais d’une nature différente, profondément socio-sociétale. Née de l’inadaptation de nos habitudes, de nos rythmes, elle se manifeste par notre mesintelligence du présent déconnectée de la réalité qui se forge sous nos yeux et se traduit par notre incapacité d’interpréter le cours des choses. Comme si notre bibliothèque ne répondait plus à la compréhension des événements et notre outillage, à leur gestion mécanique.

Bref, et pour reprendre des images "à la mode", non seulement nos logiciels sont devenus obsolètes mais nos ordinateurs ne peuvent plus mouliner un quotidien qui nous échappe. Notre société se meurt et nous ne semblons pas en prendre conscience.

Mais que se passe-t-il ?


Une tentative d’interprétation du cours des choses

Voilà presque trente ans que les "Humeurs" tentent d’attirer l’attention de chacun sur ce délitement qui, récemment encore, cheminait sous la cendre mais qui vient d’apparaître au grand jour. Sans succès remarquons-le mais il faut constater que les signes n’en étaient guère perceptibles et le plus souvent, nos meilleurs amis, s’agaçaient de ce dénigrement permanent qui colorait la teneur des "Humeurs".

Rien ne prouve que notre "pessimisme" exprime la réalité du bouleversement dans lequel entre l’humanité mais, faute à notre connaissance, d’un autre syllabus, tentons de revenir sur notre lecture, sur les conséquences qu’elle entraîne et la description du cours des choses qu’elle suggère .

UN AUTRE REGARD

Quel que soit l’horizon géopolitique vers lequel nous tournons notre regard, nous n’enregistrons qu’une image de désarroi même si, en apparence, la vie suit son cours comme ce "long fleuve tranquille" auquel tout un chacun prétend aspirer. Pourtant, une observation tant soit peu attentive donne de notre monde une image perturbante. Ici la guerre des cliques, là une guerre de religions, plus loin, ou plus près, la poursuite d’une lutte des classes largement obsolète et, partout, une absence de vision d’avenir.

Depuis des siècles, plus d’un millénaire même, des Etats se sont créés, fruits d’ambitions collectives et/ou personnelles, organisées autour, disons, de projections de tous ordres et aussi bien matérielles que spirituelles dans le futur. A partir de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, la révolution industrielle et ses conséquences se sont accompagnées de tentatives diverses d’interprétation du cheminement socio-sociétal. L’une d’entre elles, fondée entre autres sur une notion, la lutte des classes, jusque là anarchiquement formulée, a structuré quasiment toute la vie de la planète de la seconde moitié du dix-neuvième jusque vers le deuxième tiers du vingtième. Que l’on partage les vues des marxistes ou que l’on s’y oppose, pendant plus d’un siècle notre société, au sens large du terme, s’est déroulée sur la base des analyses de Karl Marx et de ses disciples.

Le monde, pourtant, est sorti de la Deuxième guerre mondiale complètement bouleversé même si les effets de cette transformation commencent à peine à devenir apparents. La première constatation qui nous apparaisse, c’est que les causes identifiées par les marxistes et qui promettaient d’interpréter l’état du monde se révèlent aujourd’hui inadaptées aux conditions nouvelles de nos existences. La dialectique qui organisait l’opposition entre pro et antis-marxistes semble avoir perdu non seulement toute actualité mais, pis encore, toute valeur interprétatrice. Nous sommes soumis (il n’y a pas d’autre terme) à un vide idéologique qui laisse tous les dirigeants actuels, du nord au sud, de l’est à l’ouest, face à des effets dont ils paraissent absolument incapables de définir les causes.

Chaque peuple, allez donc savoir pourquoi, promène une image particulière qui semble le caractériser aux yeux des "autres". Où est la part du mythe, celle de la prise en compte de la réalité ? Difficiles à trier, ces images existent pourtant au point d’être des éléments permanents de notre inconscient collectif. Il n’est quand même pas neutre de constater qu’aux yeux de la plupart de nos compatriotes, nous sommes la "civilisation du système D ", le système "débrouille". Bref, un peuple d’opportunistes, habiles "à sauter sur l’occasion", à gérer l’instant, l’œil fixé sur l’immédiat et la main leste. Une qualification libre de toute interprétation désobligeante. L’opportunisme n’est pas synonyme d’aveuglement et c’est une erreur que d’apprécier ta cigale de la fable à cette aune-là. En fait, l’opportunisme est une gestion de l’effet. Sa pratique exige tout autant d’adresse et de discernement que la politique, cette gestion des causes, mais pas les mêmes. Mis au service d’une pensée politique et de sa formalisation stratégique, l’opportunisme devient tactique et s’inscrit dans une conquête harmonieuse du devenir socio-sociétal.

Quels que soient les régimes, quels que soient leurs apparents fondements idéologiques, actuellement les Pouvoirs publics semblent tous condamnés à des démarches "au jour le jour" sans qu’il soit possible d’y distinguer une quelconque cohérence. Il n’est de mesure prise hier que ne soit contredite par une mesure prise aujourd’hui qui obère déjà celle que nous suggère le climat du jour qui se lève. L’image qui semble décrire le mieux l’état actuel des choses, en France comme ailleurs, en Europe comme partout, est celle d’un bateau dont la coque se disloque et que l’équipage tente de maintenir à flot en courant anarchiquement le pot d’étoupe et la paquet de chiffons à la main. Une fuite est à peine maîtrisée qu’une autre se déclare sans même qu’on y puisse découvrir une quelconque logique permettant la moindre prévision.

Que faire ?

COMMENT INVENTER DES REPERES ?

Bien, une fois considérée l’idée que nous baignons dans un vide idéologique où flottent encore des bribes de théories obsolètes, nous pourrions essayer de tirer quelques conséquences de ce que nous pouvons observer.

Que pouvons-nous enregistrer ? Une dégradation de plus en plus accélérée des conditions de fonctionnement de notre société. En effet, cette soif, apparente, de changement exprime le sentiment général d’une inadaptation de nos organisations socio-sociétales aux événements seraient-ce les plus quotidiens. Cela constaté, cela dit, que dit l’opinion publique ? Trump, le FN, les "populistes" (ce terme que l’on ne prononce, semble-t-il, que les narines pincées… allez donc savoir pourquoi !), ici ou là, …, bref, pour le moment malgré une "critique institutionnelle", la seule démarche envisagée est la recherche d’un changement de personnel. En fait, même critiquée, la mécanique de gouvernance n’est pas analysée dans ses principes mêmes. En gros, "on" sort les sortants ; "on" serre les boulons et "on" repart pour un tour… surtout pas de vagues, pas de tsunamis, Le beurre ; l’argent du beurre et le sourire de la crémière, le coup de baguette magique, quoi !.

[A cet égard, la démarche est tout à fait symptomatique qui repose sur le "rassemblement des modérés de tous bords". Si les choix idéologiques avaient encore un contenu, s’ils traduisaient des visions de l’avenir, il ne viendrait à personne cette idée saugrenue de tenter de lier dans une démarche commune des convictions aussi étrangères que le collectivisme, même modéré, d’une gauche à l’individualisme libéral défendu par la droite. Seules des analyses fondées sur une ignorance des causes permettent de fonder une démarche qui se bornerait à la gestion des effets. La réification d’un mythe, celui de "l’union nationale", avec pour seul objectif de panser les plaies sans envisager de les cicatriser à jamais.]

Pourtant, voilà près de cinquante ans que les expressions de, nos désirs, de nos habitudes et de nos aspirations sont négligées par notre appareil de gouvernance. Notre implication dans le mouvement général des gens et des choses est de plus en plus lointaine. Le groupe atteint aujourd’hui un degré de délitement tel qu’il n’échappe plus à personne même si dans l’ensemble nous ne parvenons pas à le qualifier.

Pourtant, si nous nous sentons impuissants à lire la tendance générale de cette "dissolution" socio-sociétale, nous pourrions au moins en saisir la profondeur.

Pourtant, les uns comme les autres, ici comme ailleurs, la revendication s’exprime d’une "participation" nouvelle des administrés et, dans un premier temps, une expression dynamique de leurs appréciations de la gestion quotidienne de l’Etat… sans pour autant que des solutions puissent être proposées dans la mécanique actuelle.

Le regard que nous pouvons porter sur le passé ne semble pas révéler d’informations essentielles que nous aurions négligées. Les "révolutions" mêmes, bien étudiées se réduisent à des bouleversements de personnels et d’échanges de pouvoir entre castes sans toucher à la structure : un chef, des subordonnées, une hiérarchie, des apparences de démocratie. Bref, ce qui pourrait être caractérisé comme une structure de type cartésien parfaitement décrite dans un schéma booléen. Or, si nous tendons l’oreille, si nous ajustons notre vision, l’inadaptation de cette structure à la description des problèmes qui nous assaillent, l’obsolescence de l’univers des solutions qu’elle tente d’apporter ne peut plus nous échapper. Notre monde se meurt, notre monde est mort et. avec lui toutes nos structures, toutes nos habitudes mentales et matérielles, nos modes de communication et leur place dans la vie quotidienne, les relations de pouvoir, la pensée, bref, du jour au lendemain, ce qui nous gouvernait hier n’est plus qu’un faisceau de considérations inadaptées. Jamais dans l’histoire humaine, jamais au plus profond de la mémoire collective, pareil bouleversement n’a été observé sinon, peut-être, la considération du processus au cours duquel nos lointains ancêtres sont passés de la quadrupédie à la station debout. Une rupture du même ordre que celle symbolisée par le déluge universel qui entraina une remise à zéro de tous les compteurs de l’humanité.

Que faire ?

Eh bien se préparer à tout et à n’importe quoi : regarder et voir, écouter et entendre, apprendre à réagir, à enregistrer les résultats, ceux de l’’échec comme ceux de la réussite, construire un nouveau savoir, introduire peu à peu les nouvelles règles que nous suggèrerons les conditions nouvelles de survie à mesure qu’elles se manifesteront. Bref, inventer ce qu’il va falloir apprendre en même temps que nous gèrerons chaque nouvel instant. Ka matière de ces savoirs ira de soi, mais ce qu’il nous faudra acquérir, si nous voulons survivre, ce sont les comportements, les réflexes, l’analyse des conséquences et, un peu plus chaque jour, l’imagination d’un futur dont nous savons qu’il sera tout sauf une extrapolation de notre passé.

En quelques phrases comme en un long discours, ce que nous savons, c’est que le temps n’est plus, ne sera jamais plus, des êtres providentiels qui nous proposerons des visions avenir sous la forme d’un prêt-à-porter joliment enveloppé et à saisir sans inquiétude. Le temps vient, le temps s’installe d’une société qui n’existera que par la participation active de ses sociétaires. Un temps qui ne pardonnera ni l’absence, ni l’inconscience, ni l’irresponsabilité. La transgression entraînera une sanction immédiate qui s’imposera sans même avoir été prononcée par quelqu’institution que ce soit : l’exclusion. Et en l’occurrence, l’exclusion signifiera la quasi impossibilité de survivre.

LES VOIES DE LA SURVIE, LES CHEMINS DE L’AVENIR

Nous faisons face à la superposition de deux crises. La première plus nationale qu’internationale largement due à l’inadaptation de notre prensée économique à l’état actuel des choses. Cette crise est fondue dans une autre beaucoup plus profonde et qui bouleverse l’ensemble socio-sociétal mondial, le passage d’un univers cartésien et hiérarchique à une organisation systémique plus proche de la philosophie de Spinoza.. La gestion de la première, si elle exige une autre lecture du présent qui privilégie les causes même actuelles aox effets, ne peut être que conservatoire. Le bouleversement du monde exige une action bien plus étendue dans le temps et commence par l’invention d’une nouvelle conception de la formation. Celle-ci doit être fondée sur l’acquisition et la pratique d’une philosophie ,du mouvement, un comportement du "prêt-à-tout". La seule manière de survivre sur une planche pourrie est de courir mais avec la conscience de la direction.

Tout passera par la construction d’un autre système (dont il n’est pas possible de dessiner même les contours tant il sera étranger) . Il se construira au cours des moments à venir sur des tentatives quotidiennes soumises à la dialectique entre réussite et échec. Tout ce qu’il nous paraît possible d’envisager c’est au moins le début de l’enchaînement qui passera probablement par la constitution de petites cellules qui se structureront localement dans une pratique de la survie. Dont les règles ne seront plus fixées au jour le jour par quelque système représentatif national, voire international. La société qui émergera de ce long apprentissage aura résolu les problèmes posés par la coexistence de l’individu et du groupe dans une autre appréciation socio-sociétale où l’appartenance-même au groupe ne se traduira pas par cette négation de l’individu qui caractérise les rapports humains de nos jours.

La deuxième conséquence découle directement de la première. Nous ne savons rien de ce futur et nous devons donc nous préparer à l’imprévisible tout en sachant qu’il ne ressemblera à rien de ce que nous connaissons. Cela signifie que nous devons commencer par inventer une formation bien différente de celle que bous connaissons. Certes elle devra se fonder sur l’acquisition de savoirs mais aussi et simultanément sur l’acquisition et la pratique permanente d’une agilité de l’esprit. Chaque notion rencontrée étant appréciée sur la base de sa valeur opérationnelle actuelle. Le but de la formation étant de conduire au pragmatisme et d’éviter tout refuge dans un dogmatisme rassurant mais stérile. La vision d’Aristote n’est pas moins "vraie" que celle de Newton, elle est simplement moins opérationnelle compte tenu des nécessités modernes d’interprétation. Les soixante—douze trajecroires imaginées par Ptolémée pour interpréter le mouvement des planètes du système solaire ont été "effacées" par le système de Copernic dont la simplicité et l’élégance ont conquis l’humanité. Copernic ne porte pas une "vérité" aui aurait échappé à Ptolémée, mais les interprétations qu’il a offertes sont plus opérationnelles que les précédentes.

Y parviendrons-nous ? L’avenir s’il existe nous apportera la réponse, mais une chose est sûre, c’est qu’il y va de la survie de l’espèce.qui durera probablement longtemps et jusqu’à ce que s’établisse de nouvelles situations d’équilibre entre les hommes (terme générique), entre les membres de la communauté humaine et son environnement.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
avril 2016


jeudi 28 avril 2016, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 28 avril 2016).