De la recherche... et des chercheurs

Depuis longtemps, les relations entre l’institution de recherche, les chercheurs et la mécanique économique sont, selon les moments et les modes, l’expression anachronique de professions idéologiques approximatives ou celle d’une indifférence réciproque née d’une ignorance commune.

Pourtant, et depuis aussi longtemps, le bon sens semble indiquer que la recherche est devenue un élément essentiel du développement économique et social, passant ainsi du stade de la tactique aux niveaux de la politique et de la stratégie des nations.

Bien que la sagesse des nations susurre que le "bon sens est la qualité la mieux partagée", il semble que la liaison entre la recherche et le développement ne semble pas également perçue par tous les acteurs. En outre, quand elle est relevée, l’incompréhension mutuelle entre les divers groupes concernés renvoie toute tentative de modernisation des esprits et des structures au musée des vœux pieux et des occasions perdues.

Aujourd’hui, pourtant, l’occasion paraît se présenter d’une révision qui pourrait être efficace et effective.

Pourquoi ? Parce que d’une part la crise planétaire que nous vivons ne pourra se résoudre que par la mise en œuvre de regards nouveaux et d’autre part parce que pour la première fois depuis longtemps, tout au moins en ce qui nous concerne ici et maintenant, le ministre qui est en charge du dossier a été "élevé" à la frontière de la recherche et du développement. Astronaute, scientifique et chercheur, sa liaison à l’industrie et au développement est quasiment une symbiose, tellement les deux aspects sont intimement liés dans l’exercice même de son métier, de sa réflexion et de sa pratique.

Après tout, il est toujours possible de rêver et d’imaginer que les circonstances pourraient conduire à l’introduction d’une génération nouvelle de scientifiques-entrepreneurs-développeurs dont l’action, enfin, pourrait être caractérisée par l’exercice d’une responsabilité sociale.


RAPPEL DE QUELQUES DONNEES ELEMENTAIRES

Au cours des temps, si la recherche a toujours été l’objet d’activités humaines, les chercheurs ont considérablement évolué. Leurs objectifs, explicites ou non, leurs méthodologies, leurs philosophies personnelles ou collectives, pour ne pas parler d’idéologies, leur influence réelle ou supposée sur la mécanique du monde, en général, et la vie de leurs contemporains, en particulier, autant de facteurs qui ont conditionné et qui conditionnent encore aussi bien leurs comportements que la vie quotidienne de leurs contemporains, c’est-à-dire la nôtre.

Dans un premier temps, sans doute, le chasseur, le cueilleur (sans distinction d’âge ni de sexe) en même temps qu’ils poursuivaient leur nourriture quotidienne, cherchaient à améliorer les conditions de la survie du groupe en faisant évoluer leurs méthodes et les outils que la nature avait mis à leur disposition. La division du travail, ensuite, et l’apparition de l’artisan, à la fois concepteur et facteur, ont quasiment institutionnalisé la démarche systématique, la recherche, et la fonction, chercheur. Mais en ces temps, pas tellement lointains quand même, il n’était pas question de recherche pure et de recherche appliquée. La distance était courte, en effet, entre l’idée, sa réification et l’outil, fût-il matériel ou intellectuel. La mise en œuvre en était quasiment immédiate et son perfec-tionnement, continu. N’oublions pas que la plupart des chercheurs institutionnels des temps modernes ont constamment partagé leur activité entre la poursuite des progrès structurels de leurs spécialités et leur injection dans l’univers économique et social. Hier encore, Einstein, pour ne citer que lui, déposait des brevets. Pourtant, c’est au cours de l’entre-deux guerres mondiales qu’un mouvement apparemment limité à la France (les chercheurs institutionnels anglo-saxons, allemands ou soviétiques semblent avoir été épargnés..., question de culture, sans doute) a introduit une distinction difficilement compréhensible entre recherche pure et recherche appliquée. Cette dernière étant victime d’une condamnation définitivement péjorative justifiée par des lambeaux de décalogue, de refus de l’argent facile, de perte de l’âme, de trahison morale, bref un pathos dont le bon sens le plus élémentaire ne comprend toujours pas l’origine... à moins de considérer l’ambition d’une caste à n’avoir aucun compte à rendre à la communauté, faisant ainsi preuve d’une absence totale de responsabilité civique, voire de responsabilité tout court.

La recherche n’est pas une obligation morale, les chercheurs ne sont pas des moines au service d’une idée désincarnée de l’humanité.
La recherche est une activité économique au même titre que toutes celles qui participent de l’activité humaine et du mouvement général pour l’amélioration de nos conditions d’existence.

Il est quand même curieux, et c’est le moins que nous puissions en dire, de constater que les seuls moments où un nombre important de chercheurs se sont sentis concernés par "l’état des affaires" de leur pays ont été les moments de conflits armés. Et encore, dans de nombreux cas, il a fallu une coercition explicite pour obtenir une participation sans réticences.

Aussi, paraît-il nécessaire aujourd’hui, où la notion d’appartenance semble se déliter sans appel, de rappeler quelques vérités élémentaires dont la prise en compte collective ne manquerait pas d’avoir des répercussions quasi immédiates sur la situation économique et sociale de notre groupe.

• La recherche n’est pas une obligation morale, les chercheurs ne sont pas des moines au service d’une idée désincarnée de l’humanité, c’est une activité économique au même titre que toutes celles qui participent de l’activité humaine et du mouvement général pour l’amélioration de nos conditions d’existence.

• L’institution étant en plus grande partie financée par le budget de l’Etat, c’est-à-dire par l’argent public, celui des contribuables, le nôtre, le moins que nous puissions attendre de ceux qui en jouissent, c’est qu’ils nous rendent des comptes transparents sur la manière dont ils l’utilisent, dans quels buts social et économique et avec quels résultats.

• Une recherche, des chercheurs, au service de la communauté à laquelle ils appartiennent et dont ils doivent être, que cela leur plaise ou non, les premiers serviteurs, se doit de répondre en priorité aux besoins du groupe. Cela implique que cette communauté exprime le plus clairement possible les besoins qu’elle ressent et les traduise en objectifs à atteindre par l’appareil à son service.

Utile, utilitaire ? Oui, mille fois oui ! Que l’on se souvienne du projet Manhattan où toutes les ressources intellectuelles de la communauté scientifique alliée se sont tendues de manière coordonnée pour la construction de la bombe A. Rarement, une quantité aussi importante de progrès "théoriques" et "matériels" a été enregistrée en aussi peu de temps avec un tel impact sur l’organisation de la société, son mode de vie et les améliorations dérivées de notre maîtrise de la nature.

• L’heuristique n’étant pas encore une science exacte et comme nous ne savons rien des mécanismes intimes qui conduisent un individu à devenir curieux au point d’inventer, nous ne devons pas manquer d’encourager parallèlement la poursuite d’une expression tout à fait anarchique de la pensée. C’est dire que loin d’une expression taylorienne de l’activité de recherche, la communauté réservera la possibilité financière de poursuivre des errements intellectuels sous une forme à étudier.

S’il est facile d’énoncer les quelques principes qui viennent d’être exposés, de les défendre éventuellement bien que les exigences sociales qu’elles traduisent puissent apparaître comme allant de soi, il est devient beaucoup plus complexe d’imaginer le type de mesures qui devraient permettre de les mettre en œuvre et de leur donner du sens.

En fait, le problème essentiel n’est pas de rechercher à établir une compréhension mutuelle théorique entre les deux milieux mais de mettre en œuvre une collaboration organique entre deux mondes qui s’ignorent : celui de la recherche conceptuelle et celui de la production.

L’opération devrait, alors, se décliner à deux niveaux, celui de la recherche et celui des chercheurs. D’une part au niveau national où se définiraient de manière continue les domaines, les sujets, les objectifs et, par voie de conséquence, les moyens et leur répartition par grandes masses. C’est ce que nous désignerons plus loin comme des mesures institutionnelles. D’autre part, au niveau régional où s’effectueraient les développements humains, c’est-à-dire où se mettrait effecti-vement en œuvre l’activité commune des chercheurs professionnels et des techniciens de la production. Ces deux termes étant entendus dans leur sens le plus large désignant ainsi tous les personnels des deux secteurs considérés. C’est ce que nous désignerons par l’ensemble des mesures fonctionnelles.

DES MESURES INSTITUTIONNELLES

Quand l’argent public sert à financer quelque opération que ce soit, les contractants sont généralement tenus à une obligation de résultat qui constitue l’exacte contrepartie du montant des crédits engagés.

De nos jours, alors que l’activité de recherche est une activité économique que rien ne distingue des autres activités de déve-loppement, il paraît normal et de bon sens, qu’elle obéisse aux mêmes obligations contractuelles, qu’elle donne lieu à l’établisse-ment de cahiers des charges, voire de planifications. Certes les objectifs à décrire sont particuliers, mais encore une fois, cela ne signifie pas pour autant que des méthodes n’existent pas qui pourraient permettre d’indiquer des étapes qu’il serait indispensable d’atteindre parce qu’elles jalonneraient les chemins qui pourraient mener à des solutions acceptables aux problèmes envisagés. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas sûr que ce type de démarche conduise à la stérilité, bien au contraire, cette obligation de résultats devrait pousser les institutions à faire preuve d’imagination créatrice plutôt qu’à tenter d’extrapoler des méthodes usées à la résolution de problèmes nouveaux. Prouver que certaines voies sont des culs-de-sac est parfois aussi important que d’ouvrir des voies nouvelles et apparemment prometteuses.

Il est temps d’en venir à une gestion rationnelle de la recherche.
Affaire d’économie nationale, affaire de développement national, affaire d’Etat donc , c’est au pouvoir politique, et à lui seul, de prendre les décisions nécessaires et d’en organiser la mise en œuvre.

Les sujets soumis au financement public, auquel s’ajouteraient, en toute logique institutionnelle, des financements privés, devraient être choisis par un comité chargé de l’organisation du développement économique. Un tel comité devrait comprendre des professionnels de l’industrie de l’agriculture du commerce, de la banque, et des chercheurs, pour moitié nommés par la puissance publique pour leur notoriété et leur compétence et pour moitié élus par leurs pairs. Etant entendu que la politique de ces choix, c’est-à-dire la justification des domaines retenus, devrait avoir fait auparavant l’objet de lois programmes votées après un large débat à l’Assemblée nationale et au Sénat pour la durée d’une législature.
[A cet égard, il faudrait rappeler que les organisations syndicales, si elles ont pour objet de défendre les intérêts matériels et moraux des personnels qu’elles représentent, n’ont aucune légitimité pour intervenir sur un terrain politique. Les citoyens, les partis politiques, constitution-nellement désignés auxquels ils adhèrent, les institutions de la République, c’est-à-dire les élus et la puissance publique, étant seuls habilités à intervenir dans la définition et les choix relatifs à cette matière, comme dans d’autres d’ailleurs].

Ce comité devrait être chargé

• de diriger une enquête permanente sur l’inventaire des besoins auxquels il serait opportun de répondre et selon quelle échéance souhaitable,

• de définir et de suivre la mise en place de la politique de développement dictée par la puissance publique,

• de répartir les moyens par grands chapitres,

• d’envisager de manière continue le bien-fondé de la poursuite ou de l’interruption de chaque programme.

Quelques principes devraient cependant être respectés :

Tout programme doit faire l’objet d’un cahier des charges détaillé comportant l’ensemble des questions que soulèverait sa mise en œuvre. Chaque programme devra impérativement être entrepris par des équipes pluridisciplinaires afin que tous ses aspects puissent être suivis simultanément. Un programme devrait être développable par étapes de trois ans, renouvelables au plus deux fois, à moins de décisions exceptionnelles. Il faut toujours garder à l’esprit qu’un résultat décevant est un progrès souvent aussi important qu’un succès car sa prise en compte génère des orientations futures qu’il y aurait lieu éventuellement d’abandonner ou d’aborder.

Mais qu’on ne se méprenne pas, rien, ni personne ne sauraient s’opposer à la poursuite de recherches particulières sur fonds privés et consacrées à des sujets considérés, à première vue, comme d’intérêt mineur par rapport aux choix nationaux. Le fait qu’ils aient été retenus par quelque mécène indiquerait même l’éventualité d’un développement prometteur ce qui leur permettrait ultérieurement, leur intérêt ayant été mis en évidence, de recevoir aussi un financement public.

DES MESURES FONCTIONNELLES

Cela fait trop longtemps que la recherche fonctionne sur des idées reçues et qui datent d’une époque révolue où les réussites industrielles ne devaient quasiment rien aux travaux de recherche des laboratoires universitaires. Le temps est révolu d’une absence de comptes rendus à la collectivité qui finance des travaux dont elle ne recueille généralement pas les fruits, pas même au niveau des "honneurs".

L’objectif à atteindre ?

Conduire la tribu des chercheurs institutionnels à retrouver le sens individuel de leurs responsabilités dans le développement économique et social de la Nation. Cela implique entre autres qu’ils reconsidèrent leurs attitudes, leurs comportements, leurs méthodes, qu’ils acceptent de répondre aux besoins exprimés et de rendre des comptes économiques et sociaux à ceux qui les emploient, c’est-à-dire aux contribuables.

Plus qu’une profession, la recherche est avant tout un comportement.
Celui-ci ne s’acquiert pas dans la collection rationnelle de diplômes, seraient-ils les plus prestigieux. Comment la communauté peut-elle s’assurer qu’un impétrant, une impétrante, sont capables d’en manifester l’exercice ?
Peut-être pourrions-nous nous inspirer des méthodes que les industries de pointe... et les routes "126" ... appliquent pour promouvoir les hommes et les femmes qui en assurent les succès industriels et financiers... !!!

Aussi les premières mesures à prendre devraient être de nature à immerger, au moins à temps partiel, les chercheurs en cours de formation, dans l’univers auquel ils devront plus tard apporter leurs services. Bien au delà des stages traditionnels et dans le cadre d’une réelle participation et d’une prise de responsa-bilité fonctionnelle. Cela signifie qu’au niveau même du D.E.A., il est indispensable d’ajouter une initiation au fonctionnement des entre-prises. Entendons-nous, il ne s’agit pas d’une épreuve de gestion ou de comptabilité mais d’une réelle participation au cheminement de projets, de l’idée au prototype en passant par les études de marché et la recherche de la satisfaction d’un besoin sociétal. Il s’agit de combler le fossé d’ignorances réciproques, d’incompréhensions et d’indifférence.

Notons également que si la formation d’un futur chercheur paraît être assurée en ce qui concerne l’amas de savoirs qui semble requis par sa communauté pour participer éven-tuellement à son fonctionnement, il n’existe pratiquement pas de formation à son activité quotidienne. Qu’il s’agisse de bibliographie, de recherches d’information, de gestion des travaux aussi bien que des crédits, voire, plus tard, de l’encadrement et de la direction de travaux d’équipe, bref de tout ce qui constitue la "logistique" de l’activité, tout paraît être laissé à l’expression d’un génie personnel, pour ne pas dire au hasard le plus total. Aussi, il ne serait pas inutile que nous nous posions la question des "propriétés" que devraient possé-der un individu pour exercer, même passagèrement, une activité de recherche.

Cela fait, il serait utile de penser à créer des équipes mixtes d’entreprises et de laboratoires institutionnels pour poursuivre en commun des travaux inspirés par les besoins identifiés de produits et d’objets nouveaux. Encore une fois, le projet Manhattan et d’autres ont montré que la poursuite d’un objectif est loin d’être contradictoire avec l’invention de nouveaux domaines scientifiques. Et la chose n’est pas vraie qu’en sciences, même au sens large du terme. Les travaux du compositeur P. Boulez ont, à notre souvenir, fait largement progresser l’acoustique. Rien n’est jamais gratuit, l’Art, du point de vue le plus général, contribue au développement du regard, de l’écoute et de la perception.

Il est des situations où il devient impossible, sinon à organiser systématiquement un suicide collectif, de laisser au seul hasard la responsabilité du progrès.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 30 août 2005 (Date de rédaction antérieure : octobre 2003).