Crise financière ou simple étape d’une faillite prononcée ?

Le capital était fait pour s’investir dans des aventures industrielles et commerciales. Les banquiers étaient les agents moteurs d’une accumulation de fonds et en association avec les spécialistes. Ils mettaient en rapport les porteurs de projets, les industriels, avec les porteurs de capitaux. La Bourse, les Bourses étaient alors le lieu de la rencontre. Aujourd’hui, les banquiers ont usurpé la place et le rôle des industriels... la Bourse a perdu son rôle de marché pour devenir le tripot où aigrefins du "jeu à somme nulle" pistent les pigeons. Gare à la catastrophe... le jour où le roi apparaîtra nu !!!


Citation invitée : Qu’il était sage ce fou d’un fabliau du Moyen âge qui faisait payer l’odeur du rôt du tintement d’une pièce de monnaie. Il savait que le vent se paye avec du vent…

Il y a une trentaine d’années déjà, conseil en stratégie auprès du président d’une entreprise de taille moyenne, nous avions eu la surprise de constater que 50% des bénéfices dégagés cette année-là provenaient d’une habile gestion financière. Autrement dit, seule la moitié des résultats avaient pour origine l’activité de production de l’entreprise.

Bien sûr, il est toujours possible de considérer cet état de fait comme la conséquence d’une gestion particulièrement adroite des fonds disponibles… mais il est quand même permis de s’étonner qu’une entreprise industrielle dispose d’un tel montant de réserves sans songer à une politique de développement de ses activités plus conforme à son objet social.

Trente ans se sont écoulés. Il est intéressant de chercher savoir si cet état de choses n"a été qu’un moment de l’histoire d’une entreprise ou s’il a été une première étape d’un bouleversement plus général. Dans ce cas, il est encore plus intéressant d’envisager les conséquences éventuelles d’une politique de ce type.

UNE CONFUSION FATALE…

En principe, un marché existe dans la mesure où il permet à chacun de satisfaire aussi bien ses besoins que ses désirs, seraient-ils les plus élémentaires sinon les plus essentiels. Matériellement cette satisfaction s’obtient par le biais d’activités commerciales qui organisent la rencontre entre le chaland et les objets qu’il recherche. Ces objets, préalablement, inventés sont fabriqués puis distribués. Chacune de ces étapes exige la mise en œuvre de moyens humains et matériels dont l’ensemble nous permet de survivre, de nous développer, de nous enrichir à tous les points de vue. Cette mise en œuvre, quelle que soit l’étape considérée, est soumise à l’existence de moyens financiers qui permettent l’organisation du système ainsi que son fonctionnement harmonieux. Un circuit se crée et se développe où des capitaux s’investissent et trouvent leur rémunération en percevant une partie des revenus créés par l’ensemble des opérations. L’abc de toute structure productive : des aventuriers prêts à engager des capitaux en vue d’inventer, de produire et de distribuer des objets à une population de consommateurs. Ces objets de consommation s’échangent moyennant une contrepartie commode à utiliser : la monnaie. Bref un monde d’entrepreneurs qui cherchent à tirer des revenus de la satisfaction des consommateurs. Un monde d’équilibre entre la demande et l’offre, plutôt qu’entre l’offre et la demande. Ce qui caractérise les différentes formes que ce capitalisme peut prendre réside dans l’origine des capitaux investis.

Cela dit, encore faut-il que ces capitaux susceptibles d’être investis existent et qu’ils rencontrent des "objets d’investissement". En fait, à moins d’une désorganisation complète du groupe, ces capitaux existent toujours (et il y a lieu de s’interroger sur l’apparente pénurie passagère qui peut frapper leur disponibilité). Ils proviennent des économies des ménages, des sommes passagèrement immobilisées pour des raisons diverses, des bénéfices réalisés au cours d’opérations antérieures et de l’accumulation générationnelle. Quelle que soit leur origine, une part importante de ces capitaux constituent un bien de consommation : objet d’un marché, ils sont achetés, loués… et leur acquisition, définitive ou passagère est rémunérée comme l’est toute marchandise au moyen d’un échange de monnaie. Et nous touchons là une des contradictions que nos systèmes n’ont jamais su gérer : la monnaie est à la fois un moyen d’échange et un bien de consommation. Moyen d’échange dans le monde de la relation commerciale sans lequel il n’est plus d’échanges aussi bien locaux, régionaux, nation aux qu’internationaux. Bien de consommation sans la possession duquel il n’est plus d’investissement possible, c’est-à-dire plus d’évolution, plus de développement, plus de progrès social.

Bien sûr tant que l’accès du marché des capitaux est réservé aux entrepreneurs divers, les uns désireux de développer leurs activités, les autres dans le souci d’entreprendre, un équilibre tend toujours à s’établir. Tout projet solide, serait-il complètement novateur, finit par trouver des investisseurs et l’ingénuité des uns et des autres invente les modalités de ces rapprochements. Dans l’ensemble, cette partie là de l’organisation capitaliste semble avoir fonctionné de manière satisfaisante. Un groupe X achète des moyens financiers à un groupe Y dans le but de mettre sur le marché de la consommation un objet Z. D’une manière ou d’une autre, actions, participations, obligations, emprunts, etc…, une partie des bénéfices générés par cette opération sert à rémunérer cet achat ou cette location de capitaux. Dans ce mouvement, il existe un intermédiaire matériel entre les capitaux investis et leur rémunération, voire leur remboursement. Cet intermédiaire est le produit de consommation dont la mise à la disposition marchande introduit une contrepartie extérieure, créatrice d’une valeur ajoutée. Moins qu’autrefois, les Bourses sont encore le lieu privilégié où se traitent les rapprochements entre capitaux disponibles et éventuels utilisateurs.

Mais le problème se complique dès lors que les rôles se confondent et que des non-producteurs cherchent à acquérir de l’argent "bien de consommation" afin de financer l’acquisition d’un autre bien de consommation. A la relation commerciale traditionnelle –achat d’un bien de consommation mettant en rapport un marchand, un acheteur et un produit- se superpose une autre relation d’un autre type où le bien de consommation est le moyen de paiement lui-même. Parfaitement étrangère à la relation précédente, elle revient à acheter de l’argent considéré comme un bien de consomma-tion dont le prix comporte donc la rémunération de la transaction. Ainsi, dans cette phase préliminaire, l’argent-bien de consommation aura été acheté au-dessus de sa valeur nominale pour devenir ensuite de l’argent-moyen de paiement sans qu’à aucun moment cette transaction là ne comporte une contrepartie matérielle. Bref, le vendeur de capitaux aura "fabriqué" de l’argent sans aucun contrepartie de produit.

Le problème sans doute n’échappe à per-sonne. Soit dit en passant, il apparaît sous des formes multiples mais d’une manière générale, il naît chaque fois qu’une injection de capitaux ne se traduit pas par l’apparition d’une production nouvelle. La crise économique qui mit l’Espagne à genoux pendant plusieurs siècles tant que l’or d’Amérique est venu assurer une santé économique artificielle en déséquilibrant durablement la balance des paiements. Quoiqu’on en dise et quelle que soit la lecture de la crise de 1929, la dimension atteinte s’est nourrie d’un manque de capitaux qui a fini par atteindre le consommateur éventuel lui-même. Il ne suffisait plus alors de rétablir la confiance, il a fallu réintroduire des liquidités au niveau le plus élémentaire pour permettre la reprise de la consommation. Plus près de nous, actuel même, le phénomène d’exportation de capitaux économisés par la main d’œuvre d’origine étrangère vers les familles restées au pays. Ces échanges entre la France et les pays d’Afrique sous influence de-
venus planétaires à la suite du développement des migrations qui ont, dans la plupart des cas, réduits à néant un grand nombre de tentatives de développement.

Bref, nous assistons à une catastrophe planétaire où ce qui fut un progrès qui a permis le développement des échanges internationaux, l’invention des liquidités, est devenu aujourd’hui la source permanente d’une instabilité économi-que et l’origine de toutes les inflations.

L’ÉQUILIBRE IMPOSSIBLE

A cet égard, la crise actuelle est une extraordinaire illustration de nos propos précédents. Elle est le fruit du pire : jugez-en. Dans sa course au client le plus rémunérateur, les marchands d’argent (nulle dénonciation péjorative dans cette qualification) ont inventé de se tourner vers les plus démunis en partant du principe qu’ils sont exclus des marchés à risques minimum, c’est-à-dire du milieu des clients généralement solvables. Dans ces conditions, la rémunération des capitaux loués ou vendus (en l’occurrence, la distinction importe peu) n’obéit à aucune loi, le montant en étant apparemment fixé à la tête d’un client, trop heureux d’emprunter des sommes dont le prêteur comme lui-même savent l’un et l’autre que le remboursement est illusoire. A cela près que le prêteur a inclus ce risque dans le montant de la rémunération et que dès que le versement de celle-ci est différé, il est en mesure de récupérer le bien acquis. Dans la plupart des cas, le vendeur de capitaux récupère sa mise, son client restant sur le carreau.

Une organisation parfaite…, si les divers par-ticipants avaient des nerfs d’acier. Hélas, ce ne peut être le cas. Les sociétés vendeuses de capitaux doivent collecter des capitaux à vendre, elles drainent donc toute la clientèle possible à qui elles offrent des promesses de rémunération pharamineuses. Un calcul rapide qui prend en compte tous les aléas des transactions montre qu’avec du sang-froid il est possible de faire d’excellentes affaires, sans perdre d’argent. En-tre les rémunérations mensuelles, les éléments de remboursement et la possibilité de saisir l’acquisition en cas de défaillance, le risque du vendeur comme celui de son fournisseur de capital est bien moindre que celui présenté par d’autres opérations apparemment plus "solides". Le problème, quand il apparaît, est toujours dû à la même raison : à la suite de quelque rumeur, voire d’un besoin imprévu de refinancement, un nombre de prêteurs en amont souhaitent se retirer de la combinaison. Se crée alors un besoin de liquidités que la compagnie financière a de la peine à satisfaire et qui entraîne alors une débandade collective que rien pourtant ne justifie que le sentiment d’urgence auquel s’ajoute la peur de perdre sa mise. Cette multiplication et la rapidité avec laquelle elle se répand crée à son tour une demande de refinancement qui est ob-servée à la lumière de l’évaluation immédiate des créances. Et ce qui, dans une période de calme n’aurait été qu’un incident mineur, rapidement géré, devient une crise bancaire internationale alliant une méfiance généralisée et un manque passager de liquidités. Le remède auquel se résout la communauté financière internationale est d’obtenir des banques centrales qu’elles mettent un maximum de liquidités à la disposition du marché financier dans le souci premier de rétablir la confiance entre les diverses parties prenantes. Malheureusement, si la confiance des marchés se détériore rapidement, son rétablissement prend beaucoup de temps et l’effet financier initial déborde pour atteindre des secteurs dont la protection ne peut être assurée par des réinjections de capitaux. Leur santé économique dépend de la consommation au sens le plus large du terme, qui met en jeu les réactions de millions de consommateurs dans le monde. Celles-ci, hélas relèvent plus du domaine de l’affectivité que de l’équilibre des données financières et, une fois le mouvement lancé, son contrôle devient de plus en plus malaisé à mesure que le temps passe. Le caractère "bien de consommation" l’emporte sur le caractère "moyen de paiement", ce qui se traduit immédiatement par un réflexe de thésaurisation et un ralentissement plus ou moins brutal des échanges avec toutes les conséquences économiques imaginables.

LE NAUFRAGE

Comme dans les incendies de forêts, il n’est guère d’autres remèdes que le sacrifice volontaire d’une partie du patrimoine dans l’espoir, pas toujours exaucé, que la destruction n’aura plus d’espace à dévorer. Chaque fois que les marchés financiers ont rencontré les mêmes circonstances, la gravité du naufrage a dépendu de l’étendue de la contagion. Tant que les effets ont été limités au domaine des échanges capitalistiques, la structure productive n’a pas été pro-fondément entamée et le ralentissement de la consommation est demeuré passager.

Contrairement au passé encore récent, les banques centrales ont davantage de moyens, elles peuvent opérer de manière coordonnée (mais attention, en l’occurrence "pouvoir" ne signifie pas toujours "vouloir") ce qui offre une chance non négligeable d’étaler les effets financiers. La manipulation des taux d’intérêt, l’injection de fonds pour que les crédits interbancaires puissent être assurés sont autant d’interventions qui conduisent les opérateurs importants à reprendre confiance, c’est-à-dire à suspendre toutes les actions désordonnées, créatrices de déchaînements incontrôlables. Mais rien n’est au-tomatique le danger n’apparaît définitivement écarté que lorsque les marchés boursiers reprennent leur calme et que la consommation et les investissements industriels se stabilisent, voire augmentent.

Mais le retour au calme n’est pas pour autant l’indice d’un danger écarté. La situation demeure instable car l’équilibre réinstallé ne diffère pas du précédent. La confusion entre les deux utilisations des liquidités, bien de consommation et moyen de paiement demeure et le risque de dérapage est toujours aussi présent.

Il l’est d’autant plus que la gestion des moyens de paiement est de nature tactique. Elle permet au quotidien de mettre en œuvre les dispositions d’une politique et ses développements stratégiques. Or, l’observation des comportements nationaux en ce qui concerne une analyse commune des dispositions qu’il y aurait lieu de prendre pour éviter le règne perpétuel d’une anarchie économique écarte tout espoir. Le monde vit donc sous un régime où s’appliquent des politiques monétaires, une aberration, un non-sens, un désordre irréductible car une valeur qui relève de la tactique ne peut s’administrer qu’à travers la formulation d’une politique et sa formalisation en stratégie. Les banques centrales le reconnaissent implicitement qui sont obligées de définir une politique pour pouvoir administrer la monnaie. Ne pouvant choisir une politique, incapables de la traduire en stratégie, elles sont réduites à prendre des décisions à courte vue en se fixant des objectifs si limités qui sont de nature tactique. Ainsi, la querelle faite à la banque centrale européenne relative à la manière dont elle gère la monnaie selon un objectif étroitement lié à la lutte contre une inflation éventuelle. Ce faisant, elle ne considère que des objectifs partiels et limités, conséquence de son impuissance, de son incapacité même, à définir une politique économique.

Nous sommes ainsi ramenés à l’origine des crises qui nous frappent de manière plus ou moins régulières que nous qualifions de cycliques, une façon de dire qu’elles dépassent notre compréhension et… surtout nos possibilités de contrôle. Pourtant, si nous voulons bien examiner toutes les conséquences de l’utilisation anarchique d’un moyen de paiement comme bien de consommation, si les solutions ne sont pas apparentes du moins l’origine des maux ne peut plus être ignorée.

L’économie repose sur une gestion dynamique de la production, sur le développement de la consommation et la gestion de la monnaie n’est qu’un des instruments de la mise en œuvre d’un développement des échanges du plus local au plus international. Permettre à cet instrument d’être utilisé en dehors de toute contrepartie productive c’est se condamner à vivre des crises périodiques, incontrôlables dont à chaque fois il n’est même pas possible d’imaginer quelles en seront les conséquences.

Même si nous ne sommes pas collectivement capables d’inventer une politique économique qui, localement déclinée, permettrait un déve-loppement harmonieux des échanges, pourrions-nous au moins définir quelques règles du jeu. Elles nous permettraient d’éviter l’emballement des esprits à la suite de quelques emballements monétaires.

Nous pourrions commencer par analyser le mécanisme des investissements et les condi-tions optimales de leur financement. Au passage, nous pourrions nous poser également du rôle et de la fonction des investissements des ménages comme des conditions de leur financement. Il se pourrait bien que cette remise à plat des conditions d’un commerce "équitable" conduise à une régularisation des démarches d’emprunt, sinon des conditions optimales de prêts. Peut-être aussi, après tout il est toujours possible de rêver, pourrions-nous parvenir à proscrire les opérations qui conduisent à "fabriquer de l’argent avec de l’argent" sans qu’apparaisse un intermédiaire consommable au cours de l’opération. Ce n’est pas parce que le commerce des liquidités est apparemment plus rémunérateur à court terme que celui des biens de consommation qu’il ne se révèle pas infiniment plus onéreux considéré sous l’angle plus général des développements collectifs.

Il n’y a pas de repas gratuits et les bénéfices particuliers tirés de procédures improductives sont en fin de compte financés par l’appauvrissement de la plupart.

Ne serait-il pas temps de remettre la finance à sa place, celle d’un ensemble de procédures de nature tactique et d’imaginer un système qui interdise aux gestionnaires toute décision de nature politique.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 7 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : septembre 2007).