Un passé aux fausses couleurs d’avenir

Quand c’est urgent, il est déjà trop tard ! Talleyrand, Prince de Bénévent

Ah, les primaires ! Aujourd’hui à droite, demain à gauche, les "cercles informés" bruissent à en perdre la raison. Candidats déclarés, compétiteurs officiellement retenus, candidats futurs, commentateurs "éclairés", tous, toutes, se répètent et promettent des lendemains qui chantent. Bref, la passion Béatrice !

Ah, les sondages ! L’inattendu, l’imprévu ont frappé. L’imprévu, l’inattendu ou beaucoup plus simplement le résultat d’une confrontation brutale d’un encironnement mythique imaginé par les faiseurs d’opinion et la réalité des électeurs. La fin d’une indifférence civique d’une majorité de citoyens agacés de s’entendre attribuer des idées, ds opinions et des désirs complètement orthogonaux à leurs besoins les plus élémentaires. Une divine surpise !

Drôle de confrontation. D’un côté les certitudes ; un appareil idéologique à l’évidence suranné pour ne pas dire complètement inadapté, de l’autre une désespérance qui a rejeté des hommes insarisfaits à la redécouverte des sources. Les uns sourds et aveugles, engoncés dans une pensée dogmatique "explicatrice " de tout, les autres, revenus du "on a tout essayé", face à un monde en ruines ont enfin entendu le ralbol d’un grand nombre.. La social-démocratie ? Du marxisme dilué. Une fois le marxisme en panne, il ne reste plus que l’eau, c’est-à-dire rien, pas une idée, pas une pensée, l’impuissance ! La droite, enfin consciente de l’absence d’une pensée politique, d’une vision de l’avenir, muette depuis Pompidou, prend bruquement conscience du brouhaha populaire. Même si elle n’est pas encore débarassée du dogmatisme arrogant d’une pensée immobile, la droite est trop soucieuse de liberté pour ne pas tenter d’inventer les outils du nouveau monde.

Mais que se pase-t-il ?


SURPRISES, SURPRISES… ! SURPRISES ?

Avant même de porter notre regard sur le présent et l’avenir qu’il nous promet, il est indispensable de tenter de qualifier l’état d’esprit qui caractérise les démarches des uns et des autres. Depuis des années, nous tentons de rappeler qu’il n’existe pas de vérités immuables et éternelles : il en résulte que

les situations que nous vivons ne s’expliquent pas mais s’interprètent selon les modèles qui sous-tendent nos appréciations

. Nos regards ne sont pas plus "vrais" que d’autres. Ils offrent une certaine compréhension du présent. Ils n’apportent qu’une description figée d’aujour-d’hui et de demain et constituent le socle du dogmatisme. Ils se bornent (n’est-ce pas l’essentiel ?) à nous donner des instruments flexibles et passagers qui permettent d’agir à partir d’une réalité passagère et donnée. C’est apparemment antithétique des attitudes que nous serinent tant de commentateurs qui "expliquent", figeant ainsi toutes les situations, tous les événements en des comportements sclérosés qui conduisent vers autant de paralysies exprimées dans ce permanent "on a tout essayé", négation de toutes les intuitions, de tous les autres regards. Il ne peut y avoir de progrès si l’on ne parvient pas, ne serait-ce que passagèrement, à rejeter les cadres dans lesquels s’exprime le dogmatisme.

La terre électorale a tremblé. Elle a tremblé aux Etats-Unis, elle tremble en France, peut-être tremblera-t-elle demain en Italie, en Autriche et, qui sait, après-demain, en Allemagne. Mais, semble-t-il, ce mouvement dépasse les "pays développés" et se manifeste sous des formes diverses (refus de la corruption, mises en cause d’hégémonies de partis dominants et autres) un peu partout.

Mais quels rapports entre le Brexit, l’élection de M. Trump, la "soudaine" percée de M. Fillon, les difficultés de M. Renzi ; une certaine fronde en Allemagne, les soubresauts en Extrême-Orient ? L’expression généralisée mais multiforme d’un ralbol du "commun", ces silencieux et silencieuses que les "pros" de la gouvernance prétendent exprimer sans même imaginer un instant qu’ils puissent être capables d’une pensée originale.

[A cet égard, sans être partisan ou pas de la procédure référendaire, les réactions étonnamment violentes des "élites" contre ce choix sont certes savoureuses mais témoignent d’un mépris d’autant plus extraordinaire qu’il est quasiment inconscient. A ajouter d’ailleurs à cet usage immodéré du terme populisme, auquel les "droits-pensants" attachent volontiers une valeur péjorative.]

Il est intéressant d’examiner les "explications" que nous assènent (le mot n’est pas trop fort) la plupart des "pros", journalistes, commentateurs, voire politiciens (rien de péjoratif dans ce qualificatif). En gros : pour éliminer Truc, les participants au premier tour de la primaire de la droite et du centre ont voté Machin en oubliant qu’ils mettaient Chose en avant. Clair, non ? Il est surprenant de constater à quel point d’autres possibilités sont à ce point ignorées. L’idée que ces citoyens qui se sont déplacés étaient animés par une motivation à la fois plus simple et plus authentique. Pour la première fois depuis le Général de Gaulle et Georges Pompidou, la préhistoire, quoi, un candidat s’est adressé aux citoyens, en les respectant et en tentant de répondre à l’ensemble de leurs inquiétudes, à leur sentiment d’abandon pour ne pas dire à leur cri d’inexistence. Un langage de réalité bâti de mots simples et exprimant des objectifs clairement définis. Comment ? En proposant "autre chose" qu’une remise à jour du système existant fondé il y a maintenant soixante-dix ans selon les lignes écrites par le Conseil National de la Résistance qui tentait de faire passer la France du dix-neuvième siècle au vingtième avec près de cinquante ans de retard sur le monde civilisé. Assumer un monde nouveau, un regard sans complaisance et c’est là l’essentiel de la différence, tenter de faire passer maintenant la France du vingtième siècle au vingt-et-unième en comblant un retard de presque vingt ans.

En fait, pour ceux qui apprécient le sens des mots, la remise en cause du modèle qui synthétise le comportement du groupe qui dirige la France (la plupart des élus, la quasi totalité des syndicats et une grande partie des électeurs qui n’interviennent pas ou plus) est un bouleversement réel et profond du regard que nous portons sur l’avenir. Enfin, la France se réveille de sa passivité et se plonge dans la politique qui, rappelons-le encore et toujours, est l’offre d’une vision de l’avenir qui ne serait pas l’extrapolation de conclusions nées de la considération d’une image attachée au passé.

Bref, pour la première fois depuis presque deux générations, un politicien se met à parler politique. On peut comprendre l’étonnement et l’adhésion de beaucoup de citoyens comme l’effarement d’abord, la crainte, ensuite, d’une menace réelle contre le conformisme moral et matériel de tous les autres et la mobilisation, enfin, d’une "contre-évolution" des bouleversements qui s’annoncent .

Est ce que nous assistons aux dernières convulsions d’un grand corps malade prélude à sa disparition ou aux prémisses d’une éveil à la réalité ambiante ? Les résultats de la première étape, cette primaire de la droite et du centre qui vient de prendre du sens de manière inattendue, nous diront si une première barrière, cette opposition à l’expression de l’énergie citoyenne, vient de céder. Mais ne nous berçons pas d’illusions, le chemin sera long, la progression ardue et difficile. Il n’empêche, le travail (au sens médical du terme) de naissance d’une Nation intégrée à son temps et maîtresse de son destin vient de commencer. Espérons que les couches conduiront à des relevailles triomphales
.

AH ! LES NEIGES D’ANTAN…

Appartenir à son époque ! Cela va sans dire, … et pourtant… Les commentateurs de tous ordres, parfois les historiens, certains journalistes et presque tous, professionnels de la gestion d’Etat (improprement baptisés "politiques"), citoyens et quelconques observateurs, paraissent tous affligés d’une étonnante "immobilité intellectuelle". Comment ? En portant sur les gens et les choses un regard directement influencé par leur propre passé ! Pourquoi ? Parce que, dans le quasi totalité des moments de la vie, l’esprit humain semble fonctionner à partir d’opérations de comparaison ! Rares sont les individus qui sont capables de s’abstraire de leur passé même immédiat pour apprécier une situation nouvelle où tous les repères de comparaison sont obsolètes. C’est ce que le "bon sens populaire" traduit par ;"on a tout essayé !".

Mais la gestion de nos quotidiens, localement et nationalement, n’est qu’un moment particulier d’une vérité plus universelle. Les "initiés", disons ceux qui s’intéressent, par exemple, aux évolutions de la chose scientifique et de l’acquisition de savoirs nouveaux, ne paraissent pas mieux armés pour lire les mécanismes de l’interprétation de l’inattendu. Ainsi, de ce mystère aux yeux de beaucoup, que constitue le soudain aveuglement de Poincaré au moment d’écrire ce qui aurait dû être la ligne suivante de l’expression de sa pensée scientifique, laissant ainsi à Einstein la gloire de l’énonciation des principes de la relativité restreinte. Aux yeux de l’observateur détaché capable de saisir la portée de cet "inattendu", ce mystère disparaît dès lors que ces deux êtres exceptionnels sont appréciés dans le contexte de leur vie : Poincaré est un homme du XIXème siècle, Einstein du vingtième. Le premier a vécu la révolution scientifique de la fin du dix-neuvième siècle, le second a grandi dans un climat nouveau. Ce qui apparaissait passager aux yeux du premier était du domaine sensoriel et scientifique du second et le fossé qui séparait leurs perceptions était rédhibitoire.

Si nous revenons maintenant à l’actualité et que nous prêtons une oreille attentive aux "pros" qui nous arrosent sans arrêt, nous pouvons percevoir, quelle que soit leur adhésion (pour ne pas dire leur "adhérence") idéologique, leurs regards, leurs raisonnements, leurs analyses et, enfin, leurs propositions, aussi pertinentes soient-ils, portent sur une réécriture du passé qui n’a comme propos que de formuler un présent corrigé des erreurs d’hier. Pas un seul, pas une seule personnalité qui envisagent ce qui pourrait constituer les bases d’un avenir qui ne soit une extrapolation du passé. Pas un, pas une qui inscriraient leurs offres dans la poursuite d’autres objectifs, dans le cadre d’autres organisations socio-sociétales, sous des formes qui prennent résolument en compte les conditions nouvelles d’un monde où la communication est devenue immédiate et où il suffit au pékin le plus vulgaire de disposer d’un clavier pour se manifester aux yeux d’un grand nombre.

Rien que du passé… en mieux (?) imaginent-ils ; imaginent-eiies ! Des réformes alors que les mécanismes sont à l’évidence obsolètes. Certes, ci ou là, les uns, les unes imaginent de rectifier telle ou telle autre insuffisance mais au seul nom du "faire marcher mieux ce qui était en panne hier" sans même se poser de questions sur les réalités des pannes. Moins de fonctionnaires ? Mais dans le même système, moins d’impôts mais pour un même budget, moins de, moins de…, Pas un seul mot des "pourquoi" qui motivent la recherche de l’équilibre d’un budget dont on cherche en vain la portée créative. Bref, le meilleur budget correcteur des errements du passé, sans imaginer même que ce passé puisse être définitivement révolu.

A-t-on, par exemple, entendu un candidat, une candidate envisager une remise à plat du cortège de lois et de règlements dont certains remontent à Philippe-Auguste ? Quand, autre exemple, cesserons-nous de considérer que la conquête du futur se fait sur une "simplification" du passé, et que l’auto entrepreneur n’est qu’une PMI-PME à un employé ? Et encore, ce ne sont là que deux manifestations d’un mal qui frappe la totalité du système qui nous enferme.

Comment inventer, progresser dans un environnement bâti sur la "conservation d’acquis" ? Certes, nous sommes inégaux devant la durée de nos vies mais il est quand même indéniable que la durée de vie dans les pays développés, voire en émergence, est passée d’une dizaine d’années à une cinquantaine au plus bas. Les contempteurs de la retraite au-delà de soixante–cinq ans n’ont qu’à se reporter aux rubriques nécrologiques des quotidiens les moins politisés pour constater qu’un décès à moins de soixante-quinze ans relève de l’accident. Bref ; ne serait-ce qu’à ces niveaux élémentaires, il est clair ; même si ce n’est pas toujours évident, que les évolutions sanitaires, techniques, des mœurs, pour tout dire de l’ensemble des conditions socio-sociétales qui organisent notre quotidien exigent der nouvelles perspectives d’organisation et que les bouleversements à envisager ne sont pas mineurs.

QUEL TYPE DE LENDEMAIN ?

Mais pour tenter d’imaginer ce que sera demain, il faut se pencher sur toutes les déviations élémentaires au comportement quotidien de la plupart en essayant de ne pas chercher à les interpréter comme des "accidents" du quotidien qu’il est nécessaire de "réparer". Le chômage, par exemple. Notre interprétation "officielle" est qu’il est le résultat de la récession, de la mondialisation qui pousse nos industries à s’expatrier là où la main d’œuvre est moins chère, les taxes inférieures, etc., etc… Mais ce regard superficiel laisse de côté toute une série de remarques dont la considération pourrait nous permettre de changer d’interprétation. Le chômage est effectivement la conséquence de la disparition d’emplois, mais de quels emplois ? Nous produisons toujours des automobiles en Europe mais les moyens de production ont été profondément modifiés et les millions d’ouvriers spécialisés d’autrefois ont laissé la place à quelques centaines de milliers dont la puissance a été décuplée par l’automation. Suppression de postes de travail, chômage ! Mais parallèlement, tous les jours d’autres métiers se créent, d’autres démarches s’inventent et des emplois inattendus deviennent nécessaires. Nous sommes en panne pourtant parce que nos organisations, nos règlementations, nos lois n’ont pas été imaginées pour réguler des organisations imprévues. A chaque instant, nous nous heurtons à des blocages, les Uber, les blablacars, les particuliers qui louent leur voiture, les propriétaires qui louent part ou totalité de leur logement pour des durées limitées, l’énumération n’en finit pas. Et chaque fois nos règlementations, nos taxations sont autant de freins sinon de barrières. Combien de "précarités" ne sont en fait que l’illustration d’autres manières d’organiser vie et profession que nous nous refusons d’envisager au nom d’une conception dépassée, sinon obsolète, du travail, du salariat, bref de la production et de l’organisation socio-sociétale afférente

Combien d’emplois dont le contenu et la pratique n’ont plus aucun rapport avec une organisation du travail totalement étrangère à nos habitudes ? Plutôt que de faire une chasse conservatrice à ces expressions nouvelles de l’activité humaine, que ne cherchons-nous pas à faciliter ces activités en inventant la régulation nouvelle de leur encadrement, libératrice de tous les carcans du passé ?

Au lieu de tenter d’adapter les cadres du passé pourquoi ne pas envisager les mesures qui permettent le développement et le fonctionnement de ces nouvelles mécaniques productives ? Il ne s’agit plus d’adapter des cadres obsolètes mais d’inventer les nouvelles organisations nécessaires à l’exercice de ces nouveaux comportements.

Quelle protection sociale ? Quelle place dans la mécanique productive ? Qu’imaginer à la place de ce salariat qui enchaîne le salarié en lui ôtant toute possibilité d’inventer sa place nouvelle dans un monde différent ?

Oh, il ne s’agit pas de mettre à bas une organisation dont le principe est devenu obsolète alors que la plupart de nos institutions de production, de commercialisation et nos règlementations s’appliquent encore tant bien que mal à un monde qui est en survie. Il est plutôt nécessaire d’accompagner le fruit des imaginations individuelles en lui offrant des moyens réglementaires de se développer sans contraintes. Et, au fur et à mesure que les besoins d’exprimer s’affirment, il devient primordial de ne pas hésiter à inventer des cadres nouveaux ne seraient-ils que provisoires.

Un nouvel état d’esprit, une autre conception de la gouvernance de l’Etat, un respect trouvé, plutôt que retrouvé, de l’électeur dont il y a lieu de réifier la qualité de citoyen. Alors, expliquer, expliquer encore et expliquer toujours : inutile de chercher dans les coins, préparer demain, c’est envisager dès aujourd’hui que tout sera à construire, à commencer par l’expression du désir. Le problème n’est pas dans les détails ; bien que le diable, dit-on, s’y loge mais d’envisager un autre environnement. Le programme de monsieur Fillon est un tout, il n’est pas de détail qui ne doive être réécrit pour s’agencer, se fondre à la ligne suivante.

Alors, demain ? Des yeux ouverts sur un présent tout neuf et un futur qu’il sera temps d’inventer demain.. Au travail et n’oubliez pas qu’appartenir à une Nation ; c’est avant tout la mise en scène d’un devoir, les droits n’en sont que la conséquence.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
novembre 2016


jeudi 10 novembre 2016, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 10 novembre 2016).