D’un "moins que rien" aux "plus que tout"

La "clique", ou "l’établissement" (moins cru, donc plus élégant) si l’on préfère, a senti passer le vent du boulet. La réaction a été immédiate, les moyens à la limite de la légalité républicaine. Heureusement, en apparence au moins, le sang n’a pas coulé... Le temps de la Commune est révolu et le "rétablissement de l’ordre des choses" s’est passé sans trop de heurts. Présenté comme un renouveau profond, le renouvellement se borne à un coup de peinture dont la réalité ne manquera pas d’apparaître pour ce qu’elle est : une permanence.


Nous avions entrepris la conception de ce numéro des "Humeurs" avant le premier tour. Le résultat, prévisible, n’a pas modifié notre regard ; aussi nous reprenons le cours de nos analyses sans même attendre un résultat définitif acquis depuis la publication par le Canard enchaîné d’informations gentiment déposées par des mains anonymes (l’anonymat, une spécialité bien française).

Peu importent nos choix individuels, mais toute l’opération conduit aujourd’hui à réduire une élection fondamentale à n’être plus qu’un aval sans grande profondeur, même si les conséquences en dépasseront de loin les prévisions des "happy fews" manipulateurs.

Avant, donc, de passer à autre chose, tentons d’interpréter le déroulement d’événements dont nous ne savons trop s’ils sont l’épilogue d’un système dont les tares ne sont plus à dénoncer ou le prologue d’un nouvel état des choses.

En dehors de quelque référence partisane que ce soit, la mécanique qui a organisé, qui organise toujours, la vie "politique", a mis en évidence le divorce entre les choix des appareils des "partis de gouvernement" et les électeurs qui se tournent vers les partis considérés. Ainsi, et successivement, MM. Juppé, Sarkozy, Hollande et Valls et d’autres moins en vue ont été éliminés de la course à la candidature. Mais la comédie ne s’arrête pas là. Chez les Républicains comme au P.S., les vainqueurs de la présélection ont été éliminés par la suite. Ces éliminations ne sont pas uniques, elles ne sont même pas nouvelles : les appareils ne pardonnent jamais ces victoires passagères d’invités apparement imprévisibles (Fillon, Hamond). Oh, Jeanne d’Arc déjà, abandonnée par la couronne de France, en est une illustration… Pour en revenir au passé (c’est la mode, ne ressort-on pas Oradour, le nazisme, les comparaisons avec des passés révolus qu’on ne manque pas de revisiter abusivement ?) encore chaud, citons Madame Ségolène Royal, imposée aux apparatchiks du P.S. par les électeurs de la primaire… et battue ensuite, moins par Nicolas Sarkozy d’ailleurs que par la trahison de ses "frères".

Non, l’enseignement le plus important de ces épisodes, c’est que lorsque la parole est donnée au "pékin vulgaire", il a le front de s’en servir et d’exprimer le fond de sa pensée. Gageons au passage que la procédure des primaires sera sérieusement revue et corrigée dans l’avenir.

Aiure remarque, non moins fondamentale : l’établissement (un terme si bien adapté, encore que "clique" ne va pas mal non plus) ne s’est pas trompé sur la menace qui pèse sur lui et n’a pas hésité à recourir à des mesures extrêmes. Qui soulèvera un jour le manteau qui cache les modalités de l’assassinat politique dont François Fillon a été victime ? Les bénéficiaires en sont moins des individus qu’un système. Mais l’appartenance à ce monde de la plupart des candidats épargnés est, sans doute, à l’origine de l’absence de toute critique de méthodes, de choix et de comportements qui font de cette élection présidentielle le scénario d’un film noir américain des années trente.

Notons enfin, que la technologie moderne a donné les moyens de s’exprimer aux "moins que rien". Est-ce une illusion de croire que leur voix parviendra dorénavant à couvrir celle des "plus que tout" ? "Plus que tout", une désignation des "élites" qui donne de leur qualité une expression opérationnelle. ? Les années prochaines vont peut-être nous apporter des réponses,

En fait, peu importe le résultat, un cycle s’achève mais dans un climat où personne encore ne soit en capacité d’envisager un quelconque avenir. Ce qui nous amène à revenir sur quelques définitions qui semblent être négligées.

Depuis le dernier tiers du dix-neuvième siècle, nos regards sur le passé, le présent et l’avenir ont été gouvernés par l’énoncé de propositions qui ont constitué l’idéologie marxiste. Cette expression économique de l’Histoire a suscité son "opposé", la théorisation du capitalisme. Lors du Congrès de Tours, la rupture entre un socialisme révolutionnaire et un socialisme réformiste a laissé la S.F.I.O. sans idéologie et, au cours des décennies suivantes, réduit son champ d’action à la mise en œuvre d’une conquête poursuivie d’un système de distribution. Parallèlement, les partis communistes, accrochés à l’hypothèse de la lutte des classes n’ont pas réussi à tenir compte des évolutions socio-sociétales. Ainsi, et peu à peu, le monde de la gestion politique s’est retrouvé sans idéologies adaptées, le fossé n’étant devenu explicitement apparent que dans les années quatre-vingt. Le reproche d’être opportunistes adressé aux partis socialistes par les partis communistes, au-delà de l’injure, traduisait justement cette absence d’idéologie et, par conséquent, une impossibilité de formuler toute interprétation nouvelle de l’avenir. Le capitalisme n’a pas su évoluer davantage et le rôle progressiste du capitalisme a été perdu de vue au profit d’une recherche technocratique où la finance a pris le pas sur la production.

A regarder le monde depuis quelque cinquante ans, il apparaît que les dirigeants de la plupart des pays organisés subissent l’Histoire plutôt que d’en contrôler les développements. Tous, ils n’envisagent que l’avenir immédiat et s’ils font appel à une quel-conque idéologie, force est de constater qu’elle s’appplique à un monde qui n’existe plus. En cette absence d’une perspective d’avenir, il n’est pas étonnant que des pans entiers de population se tournent vers des religions dont ils espèrent qu’elles leurs apporteront cette promesse d’avenir sans laquelle il ne leur est pas possible de dépasser le présent.

Plus d’avenir collectif, plus de Nations, plus de "vivre ensemble" autrement que dans la satisfaction immédiate de quelques désirs élémentaires.

Comment envisager une pensée politique, cette vision de l’avenir, si l’on ne dispose pas d’une idéologie qui façonne une image du monde ? Comment formaliser cette vision en objectifs à long et moyen termes, en une stratégie conquérante ? Comment, enfin, définir ces tactiques qui, jour après jour, permettent d’aller vers la complétion de cette image du monde ?

Des idéologies dépassées qui expriment un modèle de civilisation obsolète, une absence de pensée politique originale, l’immobilisme d’une "classe" dirigeante incapable de proposer une ligne directrice qui permettrait de donner une cohérence à des mesures prises au jour le jour chaque jour.

Sans aller même au contenu des propositions des candicats indemnes, comment est-il possible d’imaginer que des adversaires d’hier aussi résolus puissent abandonner leurs références et se précipiter dans des bras qu’ils n’ont cessé de dénoncer ? Comment ces thurifaires d’une adoration nouvelle, si contradictoire avec leurs propositions précédentes, peuvent-ils nous annoncer que leur campagne n’a été qu’un leurre et nous conseiller de jeter nos convictions à la poubelle pour nous saisir de celles qu’elles ont critiqué avec la dernière des violences et, parfois, avec une argumentation conquérante ?

L’incohérence du comportement de la plupart des dirigeants de la planète (l’incohérence ici constatée n’est pas plus une injure, qu’un reproche ; elle n’est que la qualification d’un bilan établi au jour le jour des divagations d’un canard –aucune allusion à quelque média- qui, la tête tranchée, erre sans but dans un univers dont il n’a même plus la conscience) est la formalisation permanente d’un sommeil de la pensée. Peut-être que l’absence de renouvellement des personnels spécialisés est à l’origine de cettte crise planétaire, peut-être que nous en sommes (comme le disait un auteur, lui-même sclérosé) à la "fin de l’histoire", mais peut-être aussi que la fin ne soit qu’une fin et qu’une construction aussi nécessairement nouvelle ne puisse s’édifier que sur un champ de ruines où plus rien n’est récupérable ?

Faudra-t-il donc attendre que l’exaspération des agneaux en fasse des loups pour que naissent d’autres regards, d’autres manières d’être et de penser, d’autres désirs d’un vivre ensemble" ? Faudra-t-il, enfin, que la séparation se vive entre des gouvernants et des citoyens émigrés de l’intérieur ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD
avril 2017

Ah oui , le débat ? La victoire est courtisée par les deux parties, chacune dans son rôle, mais il est une perdante à coup sûr : la République !


samedi 29 avril 2017, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 30 avril 2017).