Tous les rêves ont une fin

"Nous" voilà élu(e)s, installé(e)s, organisé(e)s, le nez sur le guidon. "Nous" avons entendu le nouveau Président nouveau, puis "son" Premier. "Nous" en avons apprécié la fraîcheur, rehaussée de quelques couacs (normal, "nous" sommes tous et toutes, neufs et neuves) sans réelle importance, avons-nous cru. Pas pour longtemps, hélas. Il y a loin de la coupe aux lèvres et cette distance, dès qu’elle apparaît, surprend.

Quelques jours déjà, mais des jours qui donnent à penser.

Alors, tentons de penser !


BAS "LE" MASQUE

Le flou qui entourait la candidature du futur Président nouveau et qui présidait aux premiers jours de la nouvelle Présidence nouvelle se dissipe peu à peu. Mais elle fait place à une réalité "nouvelle" qui cache mal une permanence du passé sous une apparence "moderno-jeuniste".

Les premières mesures, comme nous l’avons indiqué dans notre numéro précédent, relèvent de la mise en œuvre du catalogue offert au cours de la campagne. Les autres suivront, n’en doutons pas, mais à ce que nous pouvons en deviner du caractère isolé de chacune d’entre elles, ce ne sera pas le début même du bouleversement nécessaire. A cet égard d’ailleurs, les récentes interventions, devant le Congrès, le Sénat et l’association des élus locaux, ne sont que la manifestation d’une permanence de la pensée qui anime nos dirigeants depuis plusieurs décennies. Aujourd’hui comme hier, les décisions prises, comme celles qui nous sont offertes, relèvent toutes d’un regard d’assistanat. La rigueur, les économies, la critique de la dépense de l’Etat et des collectivités ne mettent pas en cause le système de gouvernance et les objectifs que nous propose la classe dirigeante depuis toujours..

L’idée même de s’attaquer au problème fondamental qui maintient la France dans un état de sous-développement permanent n’est même pas envisagée. Pourtant, la France croule sous le poids d’une philosophie de l’assistance : pauvreté, chômage, formation, santé, fiscalité ; il s’agit d’égaliser au nom de la solidarité. Au déni même de la signification du terme. Alors que la solidarité est un échange, tel qui reçoit donne à son tour, celle qui nous est imposée relève d’une charité obligatoire qui divise profondément le pays entre ceux qui travaillent et qui paient et ceux qui, pour des motifs divers, sont les pensionnés des précédents. Toutes les mesures en cours et à prévoir ne sont que des illustrations de cet état des choses.

Au sens le plus élémentairement républicain, les dégrèvements, les remises, les suppressions de taxes, spécifiquement dirigés sont autant de dénis de l’égalité des citoyens devant l’impôt. et catastrophiques. Mais tenter de réduire le déséquilibre en tentant d’augmenter la participation de certains en sacrifiant le bien-être de la plupart est de l’ordre de la quadrature du cercle. Plus grave, ce comportement qui anime toutes les décisions, y compris celles qui, prises dans une autre optique, pourraient être les premières étapes d’un renouveau, accentue une dichotomie qui dissout la Nation. D’une part des sociétaires qui participent à la vie et au développement de la France, des citoyens à part entière et, d’autre part, des assistés pensionnaires des précédents qui n’ont plus de citoyens que le titre, le droit de vote et la prétention injustifiée d’être des créditeurs socio-sociétaux. Bref, une majorité de victimes, des ayants-droits, pauvres en devoirs (ils ne participent en rien à la mécanique sociale) et riches en droits face à une minorité dont les droits s’amenuisent (ils sont les seuls contributeurs à la mécanique sociale) et dont les devoirs augmentent sur fond d’une culpabilité de nantis. N’oublions jamais que la Société est faite de tous et que ces exclus ne le sont qu’à la suite d’une démission du système. Leurs soi-disant droits sont une invention inégalitaire qui les bloque dans leur exclusion.

Rien ne sera possible tant que le regard dirigeant n’aura pas changé de direction et que notre appréciation du fonctionnement d’une société équilibrée ne sera profondément modifiée. Et le premier acte devrait être de cesser de considérer le chômage comme une donnée sociale permanente. Nous savons tous, et nos dirigeants les premiers, qu’une part importante du chômage est due à la suppression d’emplois obsolètes et qu’il n’est pas de croissance qui puisse échapper aux données nouvelles de la production (au sens le plus large du terme). L’économie va mieux, dit-on, des emplois se créent tous les jours mais, si les prétendants à des emplois non qualifiés se disputent à l’entrée (et encore, pas toujours car les aides sociales sont souvent plus rémunératrices), le manque de prétendants qualifiés est cruel.

En fait, notre politique "sociale" n’est là que pour masquer la viduité de la pensée politique de la plupart. Demain, la société de demain, l’économie de demain, les emplois de demain ? Qui se pose ces questions dont les réponses sont l’abc de notre survie commune ?

Sinon que faire de ces exclus créés par l’impéritie d’un appareil obsolète auto condamné et qui nous entraîne dans sa chute ? "On" attend leur disparition. Ils s’effaceront, comme se sont effacés les anciens combattants de 14-18, les grands résistants et les premiers atteints du SIDA. Pour paraphraser Corneille, choisirons-nous de "laisser faire le temps, la vieillesse, l’assurance chômage et toutes les "aides sociales ?"… A moins que la Grâce ne frappe soudain les Princes qui nous gouvernent et qu’ils cessent de recourir à des expédients plutôt que d’attaquer les problèmes à leurs origines.

Un début de changement véritable serait de s’attaquer à cette politique sociale qui assomme les uns pour abrutir les autres, tout en étouffant les finances publiques. Une idée entre mille autres : diminuer les allocations de chômage tout en autorisant simultanément un travail rémunéré à temps partiel (dix à quinze heures hebdomadaires) couplé à une formation réorganisée en fonction des besoins immédiats et à prévoir. Accompagner ce mouvement de réinsertion en affectant une partie des sommes dégagées à une défiscalisation de ces participations nouvelles. Jamais une augmentation de la CSG, une disparition de la taxe d’habitation et toute autre astuce comptable ou fiscale, toujours ciblées sur les mêmes victimes, ne permettront de redresser la tendance des dépenses publiques à augmenter de manière permanente. Bref, mettre en œuvre une politique, cette vision de l’avenir, où le premier devoir de chacun serait de devenir sociétaire et d’accepter ses obligations socio-sociétales.

Le République en marche ? Ne serait-ce pas de commencer par rendre citoyens à part entière cette majorité de nos concitoyens que l’on dégrade à jamais en les excluant du champ civique en les plongeant dans l’univers de l’assistanat ? Ils peuvent voter, et encore s’abstiennent-il le plus souvent, mais ils sont absents, désocialisés, réduits quasiment à l’état de parasites. Ces "clients" romains qui ont fini par enterrer la République et l’Empire.

Liberté, égalité, fraternité ? Ils sont nos pensionnés, enchaînés au bon vouloir d’une technocratie impuissante à les resocialiser. Tant que nous n’aurons pas décidé de bouleverser les racines mêmes de cette charité publique, laïque et obligatoire qui, comme toutes les charités, maintient les assistés en dehors du champ socio-sociétal, notre pays s’enfoncera de plus en plus dans un déclin inescapable.

SUR QUELS CHEMINS… ?

"Dire la réalité" (ne parlons pas de "vérité", à chacun la sienne et on verra à l’apéro ce soir… !) à tous et toutes. Ces "parasités" ne sont pas responsables de l’état dans lequel le système les a emprisonnés. Pas plus que nous, les "nantis" ; en soyons coupables. Aussi en s’adressant à eux, à elles, à nous tous et toutes, il est impératif de déculpabiliser au moins, de ne pas culpabiliser au mieux. Ce "dire la réalité" s’adresse à toute la population. Aucun, aucune d’entre nous n’échappent à cette disjonction socio-sociétale où les non-travailleurs sont autant de zombies et les autres, les vaches à lait d’un système impuissant dont la dépense est la seule réalité et le discours, le seul geste !

Mais avant d’aller plus loin, un mot des "économies" que le nouveau Gouvernement nouveau va mettre en œuvre. Il est indispensable de rappeler qu’un budget est la traduction tactique de la politique et de la stratégie qui la formalisent. Dans la mesure où le nouveau Président nouveau s’est refusé à proposer un budget rectificatif, nous pouvons en conclure que la politique envisagée ne peut être que la poursuite de celle proposée par son prédécesseur. Intéressant ! C’est Edgard Faure ; nous semble-t-il, qui avait introduit cette formule déli-délicieuse du "changement dans la continuité". Si nous gardons en mémoire le caractère d’insincérité attribué au budget actuel par la Cour des comptes, voilà les démarches du nouveau Président nouveau proprement qualifiées à leur tour.

Nous pouvons même ajouter que c’est une affirmation explicite de la continuité des errements précédents. Bref, le renvoi du "changement" aux calendes grecques.

[La méthode choisie par le nouveau Président nouveau pour affirmer son autorité au delà même d’une lecture traditionnelle de la Constitution – quelques couacs au niveau de la gouvernance, le court-circuit de la commission de défense en particulier et du Parlement en général qui a entraîné la démission du Chef d’Etat-major général - semble installer une conception nouvelle du rôle du Président où la concertation entre les divers éléments du système n’est plus une caractéristique essentielle. A quand les premiers contrepas de la "République en marche"  ? ]

Si les postures publiques nationales et internationales adoptées jusqu’ici par le nouveau Président nouveau obéissent à un parcours sans fautes, il n’en est plus de même dès qu’il passe à la manœuvre pratique. Serait-ce qu’au delà d’une campagne, victorieuse à chaque étape, le "commando présidentophile" manque singulièrement de vision d’avenir pour en être réduit à adopter l’aveuglement de l’illustre prédécesseur ?

Cette continuité, pour ne pas dire cette permanence ; s’observent dans la mécanique adoptée pour mettre en œuvre les "économies" envisagées. Sans se poser la moindre question sur ses conséquences immédiates et à terme, le Gouvernement se borne à passer un coup de rabot sur la plupart des budgets. Il affirme ainsi la pérennité des choix précédents, donc de la politique, de l’absence de politique plutôt, de la mandature Hollande. Sans commentaires ! Pas tout à fait cependant : la partie continue, les errements sont les mêmes mais les certitudes du nouveau Président nouveau ont remplacé les indécisions et les inconsistances, voire les inconséquences, du monarque précédent. La démission forcée du CEMA, le silence imposé aux acteurs, devenus simples exécutants, a remplacé le tumulte antérieur de figurants sans envergure immobilisés dans leurs habitudes. Un théâtre d’ombres où le récitant retient l’assistance par la qualité de son expression… orale. Pour combien de temps, encore ?

FAISONS UN RÊVE !

Depuis une dizaine d’années, l’action de nos dirigeants si elle améliore quelque peu, ici ou là, la situation quotidienne de quelques uns, ne rencontre que des échecs sur le plan des problèmes importants tels que le chômage, l’école ; l’activité économique. Les analyses qui découlent de notre référence au modèle de société actuellement considéré font de nous une puissance de second ordre quels que soient par ailleurs les discours encourageants dont nous sommes abreuvés. Il est curieux de constater que ces circonstances ne conduisent pas nos "têtes pensantes" à s’interroger sur les causes véritables de ce déclin ne serait-ce qu’en tentant de discuter les prémisses-mêmes de nos lectures des événements.

Mais sur quel postulat reposent nos "pense-bêtes" ? Sur un mythe ! Celui d’une "société" aux contours abstraits qui distribue, de manière souvent aléatoire et généralement "injuste", des "bienfaits" dont on est en peine d’expliciter véritablement les origines. Mais que représente véritablement cette entité, de quoi, de qui est-elle constituée ? Certainement pas des chômeurs, ni des SDF et des "travailleurs pauvres" que la phraséologie officielle reconnaît comme victimes et à qui elle attribue des "droits". Alors les "autres"… mais quels autres ? Le reste bien sûr, ceux qui ont la chance de participer au cirque général et que la "société" tond pour "indemniser" les victimes. Et on s’étonne du pessimisme général. Les uns qui voient leurs impôts réduire leur niveau de vie, les autres parce que la charité publique, pardon la solidarité, n’est jamais à la hauteur des exigences de la vie.

Alors ? Alors, tant que la société ne passera pas de l’état de mythe à celui d’une réalité productive qui conduira tous ses membres à participer au développement matériel de l’ensemble, nous accumulerons les échecs. Nous parlerons de chômage et non pas d’emplois, nous continuerons à offrir des écoles décadentes à nos successeurs. Nous culpabiliserons les uns et les autres en offrant les succès individuels en pâture à la jalousie de tous, nous continuerons à applaudir les salaires monstrueux des "pousseurs de ballons" (aussi adroits qu’ils puissent être) et à dénoncer les profits (bien moindres) de quelques chefs d’entreprise.

C’est toute une manière de penser, une manière d’agir, une manière de vivre qu’il s’agit de "réformer". Comment ? Nous ne le savons pas, personne d’ailleurs ne le sait. Le savaient-ils nos lointains ancêtres à quatre pattes qui se sont, un jour, retrouvés debout face à un monde nouveau qu’ils ont, conquis jour après jour ? Non, pas plus que nous, mais ils ont pris la route et ont domestiqué leur environnement. En serons-nous capables ? Intéressante question car de la réponse que nous saurons, ou pas, lui apporter dépendra notre survie… ou notre disparition. Nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs et nos voisins n’ont pas tous disparus dans ces circonstances dramatiques qui ont émaillé notre histoire. Héritiers ; porteurs de cette rage d’être, nous ne sommes pas démunis, nous savons survivre.

Alors, on commence quand et comment ? On commence par la parole, celle qui rassemblera les uns, les unes et les autres, qui donnera à tous les informations nécessaires pour accepter et entreprendre les premiers pas. Expliquer pourquoi certaines habitudes doivent être abandonnées et comment. Rappeler que le progrès est affaire de travail individuel même si la réussite est collective. Encourager l’initiative et l’esprit d’entreprise. Réhabiliter le succès. Joindre le geste à la parole en libérant l’action de chacun. Après avoir expliqué, créer les conditions de l’émancipation des assistés en écrivant un budget nouveau conçu pour encourager le travail et la réussite. Ecrire le calendrier du retour socio-sociétal des exclus. Inventer des formations.et des écoles, repenser l’Education nationale. La Patrie est en danger, décréter la mobilisation générale avec le cahier et le livre, la pelle et la pioche.

Matériellement ? Un exemple parmi tant d’autres. Attaquer le sacro saint principe de solidarité dévoyée en commençant par réduire toutes les aides de 25% par an de manière à en supprimer la généralité en quatre ans, utiliser une partie des fonds ainsi libérés à réduire la dette, les taxes, et défiscaliser les heures de temps partiel compensatrices de la baisse des aides sociales. Cette progressivité permettra de réintégrer les "exclus" dans le monde du travail. Nous n’avons connu jusqu’ici que la forme d’un monde où une petite moitié de coupables fait vivre une majorité de victimes consentantes. Imaginons la créativité d’un monde libéré de cette condamnation
socio-sociétale où l’on aura réinventé le sens collectif de la solidarité. Accompagner ce mouvement en rendant à l’administration le sens de la réalité qu’elle n’aurait jamais dû abandonner, lui réapprendre à servir plutôt que de geler l’initiative au moyen de règles et de normes en se saisissant alors d’un pouvoir qui ne lui était pas dévolu.

Une révolution ? Oh que non, simplement une autre lecture de l’aventure sociale qui nous est suggérée par la mondialisation et l’instantanéité des communications.
Croit-on réellement que dans le monde de l’internet, de la toile et des réseaux sociaux, les sociétaires puissent se satisfaire d’une gouvernance à l’antique ? Non, mais il nous faudra inventer, inventer sans cesse, essayer, effacer, essayer encore et acquérir la certitude que l’équilibre véritable ne peut être que dynamique. On peut survivre en courant sur une planche même pourrie, on est sûr de périr en tentant de garder l’équilibre en restant immobile sur une planche même en bon état.

Bref, une bataille quotidienne pour tenter d’acquérir d’autres réflexes et de pratiquer autrement, de saisir les mains tendues en réponse à celles que l’on tend et, enfin, de se vivre sociétaire. Apprendre à mettre en cause de manière permanente les idées reçues en les confrontant à la réalité quotidienne. Réaliser enfin que les "droits" sont les intérêts que nous verse une société de "devoirs" au contraire de cette habitude mortifère qui consiste à "dépenser" pour certains des droits qui sont à peine gagés sur les "devoirs" de quelques uns.

Alors ? "On" s’émancipe ou "on" meurt à la petite semaine ?

Qu’en pensez-vous ?

juillet 2017
Romain JACOUD


vendredi 21 juillet 2017, par Romain Jacoud (Date de rédaction antérieure : 21 juillet 2017).