Une lente agonie...

 La difficulté d’appréhension des événements, des planétaires aux plus intimes, est une indication de la soudaine inadaptation des nos procédures de lecture. Dans notre monde judéo-chrétien, il semble impossible de s’abstraire de l’idée du péché originel au point que toute politique semble fondée sur la recherche d’une rédemption : comme si la bonne santé physique et financière, l’intégration au groupe et, grosso modo, le bonheur individuel étaient autant d’obscénités dont il fallait payer le prix pour en obtenir le rachat.

Un autre regard ne serait-il pas possible ? 


 Citation invitée : Qui aurait pu croire que Spinoza battrait un jour Descartes par k.o. socio-sociétal ?

Une remarque anonyme et désabusée 

Ce n’est pas la première fois que les "Humeurs stratégiques " attirent votre attention sur la situation internationale en tentant de mettre en évidence que la planète est devenue le siège d’une guerre impitoyable où se mêlent des idéologies déviantes, des concepts religieux hégémonistes, des appétits purement financiers. Les méthodes employées sont diverses : si la plupart des nations occidentales continuent à privilégier des schémas classiques dont les interventions récentes ou en cours sont la manifestation (Irak, Liban, Afghanistan, Afrique occidentale… pour ne citer que les plus évidentes), les objets, sinon les sujets, de leur sollicitude ont remis à l’ordre du jour une politique et une stratégie exprimées dans des tactiques dont le principe remonte à l’antiquité la plus lointaine.

Déjà dans le passé, la réduction de ces mouvements, à une époque pourtant où la répression pouvait prendre les formes les plus dures et les plus violentes, exigeait des hommes, du temps et de l’argent en quantité pour des résultats pas toujours conformes aux espérances. Les progrès techniques enregistrés par l’industrie des armements ont transformé en guerre, des opérations, hier encore, limitées même si elles pouvaient constituer des gênes considérables. Mais, l’évolution la plus drastique a été due à l’introduction d’une variable jusque là pratiquement ignorée, la foi, qui a permis d’introduire le sacrifice individuel comme une arme triviale utilisée de manière systématique et permanente.

Mais cette conjoncture, pour dramatique, dangereuse et destructrice qu’elle soit pourrait être gérée dans un climat où notre société, au sens le plus général du terme, porterait en elle une justification suffisante pour que les populations concernées se mobilisent.

Il suffit d’examiner les quotidiens actuels tels qu’ils se déroulent dans les pays les plus développés pour constater combien ce mouvement de "désamour" est général.

Dans notre monde judéo-chrétien, il semble impossible de s’abstraire de l’idée du péché originel au point que toute politique semble fondée sur la recherche d’une rédemption : comme si la bonne santé physique et financière, l’intégration au groupe et, grosso modo, le bonheur individuel étaient autant d’obscénités dont il fallait payer le prix pour en obtenir le rachat.

A cet égard, la France est un exemple d’autant plus éclairant qu’elle vit encore dans le souvenir d’avoir été (ou d’avoir cru être) le laboratoire d’idées généreuses et d’idéologies libératrices.

Il pourrait être intéressant de jeter un œil sur l’état actuel des choses en suivant cette piste qui laisse de côté toute une accumulation de méthodes fondées sur les dénonciations d’injustices économiques et qui préconisent, encore et toujours, des démarches qui n’ont de ressort que la charité publique ou privée.

Voyons un peu.

COMMUNAUTE ET COMMUNAUTARISME

Si les hommes (terme générique qui embrasse la femme) meurent, le regard le moins pertinent peut constater qu’il en est de même des sociétés humaines. Pourtant, quelle que soit la civilisation disparue, à partir d’un certain moment de l’histoire du monde, il est remarquable de constater que les changements observés jusqu’ici touchent des hommes, des femmes, des habitudes, apparemment des institutions mais n’atteignent jamais le principe même des organisations, c’est-à-dire le mode de pensée dominant. Du Fils du Ciel au satrape, au commandement de la Horde d’Or, du Tsar de toutes les Russies à Staline, de Louis XI à Napoléon Bonaparte, puis à Napoléon III. De la troisième République à l’actuelle, cinquième du nom, rien ne semble avoir réellement changé. Certes, les hommes et quelques rares femmes ont joué des rôles publics importants, mais jamais nous n’avons assisté à une remise en cause des hypothèses fondatrices de nos organisations. Elles sont nées, il y a des millénaires et ont toujours évolué de manière à permettre la mise en œuvre des meilleurs outils. Ainsi, le progrès de l’Humanité a reposé, repose encore même si le système est complètement inopérant, sur l’apparition aléatoire d’individus capables d’apporter du neuf, notamment en matière d’outils. Pour la première fois depuis l’apparition de l’Homme, ce schéma est dérangé : le génie imprévisible n’est plus adapté aux besoins de la multitude et il va falloir que toute notre mécanique sociale se ressource et invente un autre modèle bâti sur d’autres hypothèse.

Le premier problème de gestion des immigrants naît des motivations qui président à leur arrivée. La question est moins de savoir les raisons qui ont présidé à leur arrivée mais d’observer leurs motivations éventuelles d’intégration. Il faut bien constater que les vagues successives d’immigration d’avant la seconde guerre mondiale en provenance d’Espagne, d’Italie et des pays de l’Est européen ne venaient pas seulement mus par des objectifs alimentaires. La communauté française présentait un intérêt en tant que telle, s’intégrer était un objectif affiché dès l’entrée sur le sol national. L’école, en l’occurrence, constituait un instrument d’autant plus efficace qu’elle répondait encore aux objectifs que lui avaient attribués des hommes comme Jules Ferry, Léo Lagrange dans le cadre de cet esprit qui caractérisait la IIIème République. L’émigration d’après-guerre issue dans de nombreux cas d’anciennes colonies devenues indépendantes drainait des populations qui, fières d’une identité retrouvée dans le cadre de leur indépendance nouvelle ne manifestaient peu ou pas le désir d’intégration affiché par leurs prédécesseurs. La communauté nationale aveugle et sourde à leur motivation réelle, un emploi, une situation socio-sociétale et un lien profond avec leur communauté d’origine n’a pas su les accueillir, les gérer, les intégrer ne fut-ce que momentanément. L’idée qu’ils pouvaient ne pas envisager d’abandonner leur nationalité pour la nôtre tout en souhaitant jouir le plus naturellement des droits auxquels les "nationaux" pouvaient prétendre en limitant leur participation à notre communauté à l’exécution des tâches qui leur étaient confiées, n’a jamais été envisagée. En théorie peut-être mais en réalité aucune mesure, propre à organiser cette situation au bénéfice réciproque de la France, des immigrés et de leurs pays d’origine, ne semble avoir jamais été appliquée.

Tant que la fonction alimentaire était assurée, la présence d’une main d’œuvre étrangère ne posait que peu de problèmes. Même au moment de la guerre d’Algérie, les populations concernées n’ont jamais représenté un danger réel, exception faite de quelques cas isolés. Dès lors que les trente glorieuses ont laissé place à la crise, le paysage et les comportements ont commencé à se modifier profondément. La fonction de collaboration communautaire que remplissait jusque là le travail a peu à peu disparu. La communauté nationale a perdu tout attrait et toutes les mesures prises jusque là, implicitement fondées sur une intégration dont on avait pensé qu’elle allait de soi, sont devenues autant de casus belli. Parallèlement à ces évolutions, notre communauté nationale a perdu insensiblement l’adhésion d’une partie de la population autochtone précipitée dans le chômage. C’est ainsi que le tissu national a commencé à se détruire et que l’idée d’appartenance à la nation comme les comportements qu’elle induisait ont peu à peu disparu. Abandonnés sociétalement, tous ces groupes se sont repliés sur eux-mêmes. Les immigrés, leurs enfants, leurs petits enfants ont grandi comme des herbes folles dans un contexte qui ignorait leurs besoins les plus légitimes tout en exigeant d’eux qu’ils se conforment à une discipline commune à laquelle ils ne pouvaient attribuer quelque utilité que ce soit. Les uns et les autres se sont naturellement regroupés en communautés identitaires où les coutumes d’origine se sont peu à peu substituées aux lois de la République. Cette communautarisation a conduit naturellement à un désir de reconnaissance et à un refus manifesté dans l’action de reconnaître les conditions nationales : création de ghettos ethniques, mépris des institutions, bref toutes les dérives aujourd’hui observées.

SANCTION ET REPRESSION, UNE REGRETTABLE CONFUSION

Toute une population, bien que complètement hétérogène, traversée par des oppositions ethniques, voire religieuse, semble partager cette même ignorance d’une communauté nationale qui a perdu tout attrait aux yeux des plus anciens d’abord puis est devenue inexistante aux yeux des générations d’après.

Parallèlement, le délitement de notre société s’exprime chaque jour davantage dans son, nôtre, incapacité de gérer les multiples problèmes de gestion de la Cité. Le mécontentement, le désenchantement, l’isolement informationnel (le fait qu’il n’y ait jamais eu autant d’informations disponibles n’a aucun rapport avec leur quasi illisibilité par les sociétaires), le sentiment d’abandon ont entamé profondément la conscience civique. Au point d’ailleurs qu’elle n’est plus le fait que d’une minorité chaque jour moins nombreuse. La France est devenue un mythe, une habitude, la notion même de Nation étant tombée en déshérence d’autant plus que toute une idéologie de la culpabilité balaye une bonne partie de la planète.

L’idée de Nation étant dissoute, la loi devient une virtualité et le fait d’y obéir, une fiction de l’esprit. L’idée que seuls des segments défavorisés sont les acteurs et les victimes de ce rejet de la règle est une idée fausse. Il suffit de regarder autour de soi, quel que soit l’environnement, pour observer le mépris constant des règles les plus élémentaires. Chacun règle son problème immédiat selon son humeur et sans accorder la moindre attention à son prochain, d’ailleurs aussi indifférent à ce qui n’est pas lui. La transgression est la règle au point d’ailleurs qu’interrogés dans le cadre d’une enquête concernant la corruption réelle ou supposée du personnel politique, une majorité de sondés condamne sans appel les catégories désignées tout en estimant parfaitement licite ce que nous pourrions désigner comme la corruption ordinaire, fraudes, passes-droits, etc, etc… Comme quoi, une gestion critiquable de l’Etat semble, dans l’esprit du citoyen, l’alibi indiscutable des turpitudes individuelles les plus élémentaires.

L’indiscipline est devenue générale. L’indiscipline ? Un comportement individualiste qui ignore les conséquences sociétales d’un acte sur le fonctionnement harmonieux du groupe. Le sentiment perdu d’une responsabilité vis-à-vis de son co-sociétaire : du papier jeté n’importe où au vélocipédiste circulant sur le trottoir pour court-circuiter un sens interdit, par ailleurs négligé pas un grand nombre d’automobiliste contestant ainsi une décision discutable de la direction municipale de la voirie, nous pouvons observer une dérive qui exonère le sociétaire de comportements collectifs de plus en plus nombreux. De proche en proche, nous passons du véniel au plus grave, pour aboutir finalement à des délits et des crimes qui dans bien des cas sont intériorisés par une population dont le nombre augmente sans cesse.

Cet incivisme, plus précisément ce "mépris ordinaire" de toutes les dispositions réglementaires introduites pour gérer notre communauté, conduit à rejeter l’esprit même de la sanction. Celle-ci a perdu tout son sens car dès qu’elle est appliquée, par hasard et au hasard il faut bien le constater, elle provoque une réaction dont la base constitutive est : "M…, pas de pot, je me suis fait piquer…". Ainsi, soyons assuré, sa valeur éducative est nulle. Assuré mais certainement pas rassuré. Ce phénomène étudié de plus près conduit à jeter un regard un peu différent sur ces parties du territoire où les observateurs les plus spécialisés ne parlent même plus de sanction mais de répression.

Ce glissement sémantique est un témoignage de la dissolution (certains qui ont peur des mots parlent de "démission") de l’Etat. La sanction frappe une transgression de la loi par un individu, voire un groupe. Une répression est une tentative, pas toujours couronnée de succès, de réduire un mouvement contestataire organisé qui semble mettre en danger les institutions de la République. Lorsque, la police intervient dans un quartier difficile, elle présente à l’appareil de justice des individus auteurs réels ou supposés d’infractions en vue de sanctions. Qu’il s’agisse de bandes organisées, d’organisations de guet-apens, de déprédations, de vols ou de commerce de drogue, tous ces comportements appellent une sanction. Quand des prisonniers se révoltent dans une prison, prennent des gardiens en otage, il s’agit d’un mouvement spontané ou non qui met en péril des institutions de la République, la répression, c’est-à-dire le retour au calme par des moyens de coercition parfois violents est une première opération. Une fois le retour au calme atteint, dans une deuxième ; phase la recherche des responsables de ce trouble a pour objectif de permettre de les sanctionner pour avoir accessoirement commis un délit.

Mais tout ce système suppose que la loi appartienne à l’univers du transgresseur. Dès lors que celui-ci est "en dehors" du champ social, la sanction n’a plus aucun effet, plus aucune valeur : l’état actuel des choses en est une illustration indiscutable.

CEUX QUE JUPITER VEUT PERDRE…

Un État incapable de sanctionner, se réfugie souvent dans la répression car elle permet une mobilisation de forces relativement pus facile à lancer dans l’action, les règles applicables plus malléables sur le plan des contrôles de légalité. Mais l’impossibilité de sanctionner conduit à l’échec des répressions. Alors que faire ?

Commencer par prendre la véritable mesure de cette crise et cesser de se bercer d’illusions. Les milliards dépensés à mettre en œuvre une politique de la ville paraissent ne pas avoir servi à grand chose. Les origines de la crise, si elles ont été sociales, probablement moins que les bonnes âmes le pensent, ont depuis longtemps atteint une dimension de refus de prendre en compte un édifice social, ses règles, ses manières de vivre, ses rapports d’individu à individu. Il n’est même pas sûr que les communautés qui s’organisent dans la négation de l’État républicain soient capables de "raisonner" ce chaos. Il n’est même pas sûr, le contraire est même probable, que les mesures de présence accrue des "forces de l’ordre" soient de nature à circonscrire, à contenir, à bloquer même, le développement d’une situation qui échappe à tous les schémas connus. Seules sans doute des mesures drastiques parviendront à intégrer ces "étrangers" à la communauté nationale. Une intégration qui passe d’abord par l’imposition, volens nolens, du respect des lois et règlements de la République, devrait-elle exiger l’application d’une coercition sans faiblesse et sans états d’âme. Croit-on vraiment que le dialogue, visiblement réduit à un monologue irréaliste poussera ces "martiens" vers des rivages où règnerait le respect des autres ? La violence n’est-elle pas la preuve quotidienne qu’il n’existe pas de langage commun entre ceux qui nous ignorent et l’expression permanente de notre angélisme ?

Tout se passe comme si deux séries de problèmes d’origines complètement différentes se superposaient sans que jamais nous n’ayons tenté de les caractériser, de prendre ensuite des mesures spécifiques au traitement de chacune de ces composantes.

D’une part, l’imposition, fut-elle dure, de l’existence de la loi, régulatrice des comportements socio-sociétaux. De la formulation explicite et obligatoire d’un engagement individuel et des sanctions promises, et appliquées, en cas de transgression, aux sanctions, voire dans certains cas à la répression, devrait-elle être violente, des dérives criminelles devenues monnaie courante chez une population "en friche réglementaire".

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


dimanche 9 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : novembre 2006).