Incompatibilités d’humeur

 Quoi que nous fassions, quoi que nous disions, il arrive toujours un moment où se pose la question fondamentale, bien que sa formulation soit multiforme. Mais cela revient toujours au même : l’Homme est-il créature ou créateur ? Vivons-nous de la recherche de la Vérité ou de la formulation d’interprétations dans le cadre de modèles, fruits de l’ingénuité humaine ? Le refus de la transcendance ne serait-il pas le premier pas vers l’établissement d’une autre manière de regarder l’autre fondée sur le respect mutuel ? 


 Citation invitée : Le capitalisme ? Mais c’est l’exploitation de l’Homme par l’Homme ! Ah, et le socialisme, alors ? Ben évidemment, le contraire !

Certes, elle date, mais quelle sagesse ! 

La guerre à laquelle nous venons d’assister et dont les braises fumantes encore donnent lieu, ci ou là, quelques feux apparemment toujours de la même couleur, devient un phénomène de société. Bien au delà du conflit, son environnement est une illustration de la nature des rapports qui organisent aussi bien la vie des groupes que celle des individus.

Ainsi que nous l’avons analysé dans le numéro du mois dernier de nos "Humeurs", les objectifs des divers protagonistes appartiennent à des univers différents. Aussi n’est-il pas étonnant de constater que le chemin de la paix paraît impossible sauf à envisager l’extinction matérielle de l’un ou l’autre des belligérants. Encore qu’une tentative de définir les ennemis se heurte immédiatement à l’irréductibilité des mondes auxquels ils appartiennent. De plus, bien que l"hypocrisie internationale ait atteint des niveaux jusqu’ici inimaginables, la liquidation explicite d’une population créerait un état de tension planétaire insupportable.

Dans la mesure où un conflit quel qu’il soit ne peut aujourd’hui être traité par une diplomatie de la canonnière, la seule solution envisageable est la négociation.

Le conflit moyen-oriental mobilise notre regard au point que les conditions humaines de son déroulement perdent leur valeur exemplaire. Pourtant, caricature de bien des conflits, cette crise devrait nous donner à penser, à réfléchir sur un aspect que nous négligeons généralement. En effet quand nous examinons un conflit, nous nous attachons uniquement aux raisons "raisonnables" de son déclanchement, ce que nous appelons, trop vite la plupart du temps, les raisons politiques (revendications territoriales ou autres) de l’embrasement. Nous nous penchons rarement sur les conditions humaines des oppositions.

Le pourquoi, qui sera plus tard l’objet des discussions conduisant à la cessation des conflits, ne se réfère jamais à la nature des communautés en désaccord. C’est à croire que les conflits ne sont possibles que dans l’ignorance réciproque des adversaires.

ENNEMI PARCE QU’INCONNU OU INCONNU PARCE QU’ENNEMI ? OU DU RÔLE DESTRUCTEUR DES IDÉOLOGIES

A y regarder de plus près, les destructions, les morts écartés, qu’y a-t-il de différent entre, par exemple, les guerres civiles qui ont présidé à la dissolution de la Yougoslavie, les grèves qui secouent régulièrement le monde du travail, particulièrement en France ? Surtout qu’y a-t-il de différent dans les procédures qui ont chaque fois mis fin au conflit, souvent d’ailleurs de façon passagère ? Peut-être même faudrait-il être encore plus affirmatif et sceptique en posant d’emblée la question sous la forme : "Existe-t-il une différence… ?"

Apparemment, comparer des situations où la mort d’homme (terme générique) est monnaie courante à des moments où les antagonismes ne dégénèrent pas à ce point, paraît un peu rapide. Pourtant, en ces circonstances, comme en beaucoup d’autres, l’étape de réification masque l’appareil sociétal qui a permis ces dévoiements. Chaque fois qu’un observateur un peu plus attentif dépasse le champ des "revendications" pour explorer celui des comportements sur lesquels ces antagonismes se bâtissent et se renforcent jusqu’à atteindre l’étape critique de l’explosion, il ne peut que s’étonner de leur inconsistance.

Une fois encore, sans honte de nous répéter, le terrain politique, c’est-à-dire celui de l’affrontement des idéologies est un ensemble quasiment caricatural en ce sens qu’il conduit toujours à la limite de l’évolution, la destruction. Dès lors que les considérations de santé économique l’emportent sur les affrontements d’idées, nous passons d’un espace virtuel à la réalité quotidienne où le réalisme -entendez le sens de la survie- conduit à des compromis, généralement "pourris" mais qui permettent d’éviter trop de dégâts, pour un temps tout au moins.

En fait, à la lumière de l’Histoire quand elle est dépouillée de tout ce qui n’est qu’anecdotique (fussent des ruines , des blessés et des morts) et dont la charge sentimentale masque complètement les éléments fondateurs des phénomènes subis, il n’est pas de conflits qui "tournent mal" sans qu’ils soient, peu ou prou, nés de confrontations idéologiques.

Evidemment, le moindre pékin, même le plus vulgaire, est capable d’énoncer toute une série de raisons, généralement polluées par des tentatives de justification, qui conduisent au conflit. A commencer d’ailleurs par une critique en règle des idéologies antagonistes. Généralement, et c’est là que l’irréductibilité des confrontations prend naissance, les commentaires des uns et des autres partent de l’hypothèse, pire du postulat, que tout le monde parle la même langue et cohabite dans le même univers. Hélas, rien n’est plus illusoire. Chacun de nous est l’enfant d’une histoire personnelle, aussi l’idéologie qui s’impose est, dans chaque cas, celle qui valorise l’image du monde déjà acquise. Ce n’est pas un dénigrement, tout au plus une constatation sans portée morale ni poids intellectuel que de constater que se disent de gauche des individualités parfaitement honorables qui se rassurent dans des systèmes où l’individu s’adosse à la collectivité au point de lui abandonner jusqu’à son libre arbitre. C’est une constatation de même nature que de constater que d’autres individualités, toutes aussi honorables, sont jalouses de leur liberté d’appréciation et d’adhésion à un projet collectif au point de refuser systématiquement de se fondre dans la collectivité en abandonnant le droit de clamer sa différence autrement que dans le désert. Le problème n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort mais d’admettre qu’un même problème s’énonce différemment selon le système d’hypothèses qui organise sa perception et sa formulation. Plusieurs formulations, plusieurs regards, et c’est ainsi qu’un même problème matériel donne naissance à des énoncés qui recherchent des solutions qui mettent en jeu des interprétations différentes. Cela constaté, il n’y aurait qu’à examiner les différents ensembles d’hypothèses, les différentes idéologies, et tenter de reconnaître le même problème à travers des descriptions différentes. Hélas, l’opération n’est pas possible : chaque idéologie réifie un univers qui possède de ce fait une cohérence totale et interdit, par conséquent, la simple considération fût-elle intellectuelle de la possible réalité d’un autre monde. En d’autres termes, les convaincus d’une idéologie donnée ne peuvent admettre la pertinence d’une autre idéologie ou, si l’on préfère, la validité d’hypothèses qui leur sont étrangères.

D’une manière plus générale, chaque idéologie prétend expliquer le monde et procède donc du postulat qu’une vérité existe, immuable, même si de temps à autre, l’évolution du groupe conduit à reformuler la vérité déjà révélée. Il est vrai que cette remise à jour est rare et toujours partielle car cette "explication" nouvelle détruit passagèrement un équilibre fragile. Cette logique de l’explication suppose l’unicité de la vérité et rejette ipso facto tout autre système [d’explication] comme "faux".

LA VÉRITÉ EST UNIQUE, MA VÉRITÉ EST LA VÉRITÉ…

Dans la mesure où, comme disait un idéologue fameux : "les faits sont têtus" (traduction en langage vulgaire de l’impossibilité d’enfermer certaines observations dans le carcan dogmatique d’un système d’explications), la stabilité exige la négation des observations qui ne rentrent pas dans l’explication globale. L’ultime est atteint quand les sociétaires irréductibles sont traités comme des malades mentaux sur la base de leur rejet de la réalité virtuelle que crée l’idéologie dominante. Dans le monde des idéologies explicatives, une seule d’entre elles est vraie, ce qui implique la mauvaise foi des opposants, voire leur insanité mentale.

Cette constatation est générale.

La vérité est unique, ma vérité est donc la vérité…, vous errez donc, revenez à de meilleurs sentiments ! Quoi, vous continuez à contester, vous êtes donc de mauvaise foi. Abjurez, sinon…

Le seul moyen d’échapper définitivement aux conséquences de cette manière d’envisager le monde, c’est d’admettre qu’il n’est pas de système définitif d’explication dans la mesure où il pourrait rendre compte en permanence des évolutions subies par le groupe. Une vérité, même passagère, ne peut être traitée comme une vérité car parler d’une vérité passagère est une manipulation abusive de la langue. Les observations qui décrivent un univers en perpétuelle évolution, peuvent être interprétées. La physique, celle des grands physiciens, une espèce bien plus clairsemée que ne le laisse croire un système où l’échange des bons procédés est la règle, est justement une science de modèles, structures d’interprétation du monde. Et au moment du choix entre plusieurs modèles également accessibles, c’est la simplicité relative qui l’emporte : en l’occurrence, et avec sagesse, le physicien s’en remet au choix que lui dicte sa paresse naturelle.

[L’interprétation du mouvement des planètes en est un exemple lumineux : comment choisir entre le modèle géocentrique -les planètes tournent toutes autour de la Terre, centre du monde- et le modèle héliocentrique -les planètes tournent toutes autour du soleil ? L’argument le plus solide qui l’a emporté sur tous les autres est que le modèle géocentrique s’appuie sur soixante-douze trajectoires circulaires, vicieusement définies, pour interpréter le mouvement supposé, alors que le modèle héliocentrique se satisfait de neuf ! Malgré la puissance de l’église -une idéologie dont le dogmatisme est notoire- le géocentrisme est passé aux poubelles de l’histoire.]

Au cours de ce processus, deux paresses s’affrontent : celle qui s’oppose à un changement forcément "fatiguant" et celle qui, le changement étant inéluctable, pousse au choix du moindre effort. Et cet affrontement n’est pas une petite affaire. Einstein, par exemple, ne fut pas "nobelisé" pour avoir énoncé le modèle de la relativité restreinte mais pour avoir proposé une solution à un problème parfaitement connu.

En fait, le problème de fond est toujours le même. L’éducation, au sens le plus large du terme est une entreprise qui a pour objet, comme pour objectif, de permettre à l’enfant de l’homme de s’intégrer le plus harmonieusement possible à la société, cet ensemble qui organise la vie quotidienne de tous. Sans porter quelque jugement, quelqu’appréciation que ce soient sur la nature du modèle sociétal actuel, il s’agit d’une démarche parfaitement explicite de mise en conformité ; l’antithèse d’une opération de remise en cause éventuelle du modèle actuel. Etre en position de "réformer", ce qui relève du domaine de la tactique, sans "remettre en cause" les hypothèses fondamentales, ce qui relève de la politique et de la stratégie. Comment s’étonner ensuite de constater la manifestation d’une opposition viscérale, le plus souvent inconsciente de son véritable objet, à toute tentative de mener une révision qui ne se présente que comme déchirante à tous les égards.

Il va de soi, bien sûr, que celui ou celle, individus ou groupes, qui manifestent des velléités de cet ordre ne peuvent être que des ennemis et traités comme tels, puisqu’ils présentent des interprétations qui mettent à mal le modèle, devenu dogme, actuel. Ils ne peuvent être que de faux prophètes car ils prétendent imposer une autre vérité qui ne peut être qu’une imposture. La conformité exige l’exclusivité, toute proposition d’un autre système d’hypothèses est une supercherie. Ses laudateurs sont des traîtres, des ennemis de l’ordre, des anarchistes et, nouvel avatar du langage, des terroristes. La situation se complique généralement du fait, que le heurt n’oppose pas une nouvelle description sociétale à une description ancienne mais à une autre, plus ou moins analogue fondée, cependant, sur un autre ensemble d’hypothèses préalables qui ne la rend pas plus "vraie" que la précédente. Les uns et les autres incapables, par construction, d’admettre que leur système n’est pas un dogme sont conduits à la dénonciation, puis à l’excommunication de l’autre camp, l’opposition ne manquant pas d’aboutir au paroxysme, c’est-à-dire au massacre éliminateur.

LA SORTIE EST AU FOND DE L’ESPACE…

Le massacre qui nous attend est universel dans la mesure où des êtres infantilisés ne peuvent "être" sans ces références en béton que sont les adhésions idéologiques. Universel parce que ce besoin d’une idéologie va du Papou à l’Eskimo, de l’Américain du Nord au paysan indien, du chiite au sunnite et de Georges W. Bush à monsieur Chavez. Dans la mesure où tous sont persuadés de posséder l’unique morceau de la vraie croix laissé par le flot de l’histoire, chaque autre devra être conduit à l’abjuration… au prix d’ailleurs de quelques vies humaines. L’enjeu, d’ailleurs, est si vital que quelques dizaines, voire à terme quelques centaines, de millions de vies humaines ne représentent qu’une facette négligeable, après tout, "Dieu reconnaîtra les siens"… d’autant plus que, si les accumulations de cadavres dépassent de loin le produit artisanal des exécutions massives des troupes de Genghis Khan, les moyens informatiques qu’Il se doit de posséder lui faciliteront le tri au moment du jugement dernier.

Bien que les "Humeurs stratégiques" soient incurablement optimistes (elles ne manquent jamais de parier sur la victoire d’Eros sur Thanatos), elles se rendent bien compte qu’en l’occurrence, il est nécessaire de faire preuve de volontarisme. Il serait ainsi utile d’envisager quelques démarches et d’imaginer quelques comportements de manière à tenter d’optimiser les chances de survie de quelques un(e)s pour assurer la refondation, une fois le cataclysme calmé. Peut-être aussi que la mise en œuvre individuelle ou collective de quelques réflexes protecteurs serait de nature à permettre de minimiser les dégâts, localement au moins.

Bref, comment tenter de réduire la portée des confrontations idéologiques ? Dans le concept des comportements républicains dont nous nous gargarisons quotidiennement sans réfléchir un seul instant sur leur signification et les conséquences de leur mise en œuvre, il en est dont la projection dans l’histoire est attachée à un de ces rois qui hante l’imagerie de nos enfances. Le roi, Henri IV, l’image, l’Edit de Nantes, le concept, la tolérance. La tolérance, outre qu’il n’y a plus de "maisons pour ça" (pour les jeunots, nés après 1939, c’est le rappel de la forte parole d’un notable de la IIIème République à qui l’on prêchait d’être un peu plus tolérant), est suffisamment popularisée en tant que thème pour qu’on puise la remettre au goût du jour. Après tout, c’est au moins aussi utile et, en fin de compte, nettement plus médiatisable. Son introduction à chaque moment de la vie scolaire, dès le début de celle-ci, et constamment, astucieusement illustrée et mise en pratique ne manquerait pas créer de nouveaux comportements. Il serait nécessaire, bien sûr, de sortir des sentiers battus du racisme et de la xénophobie qui ne sont, après tout, que des facettes particulières et minoritaires de l’attitude infiniment plus générale et qui nous pousse à la surdité et à l’aveuglement sociétal. De la nourriture au vêtement, des goûts individuels en matière de loisirs, de plaisirs aux diverses idiosyncrasies qui nous rendent tous uniques et pourtant semblables, quel terrain d’exemplarité dont la réalité ne peut échapper à personne. Et si l’on arrive à vendre de multiples gadgets inutiles, aux parents en passant par les enfants, rien ne permet de croire que, les mêmes méthodes produisant des effets semblables, il serait possible de vendre de la tolérance sans même provoquer de scandales politiques.

Il est probable qu’il sera difficile de convaincre les premiers intéressés, les enseignants, pour qui, comme pour la plupart d’entre nous d’ailleurs, la portée de la tolérance se réduit à l’étroit domaine de la sociologie des cohabitations. Il faudra sans aucun doute sans réexaminer publiquement le contenu lui-même des enseignements, en mettant en évidence à travers toutes les matières des programmes l’omniprésence de ces affrontements idéologiques.

Mais l’action ne devrait pas se borner à l’école (il est vrai qu’y parvenir ne serait déjà pas si mal). Elle devrait sous-tendre toutes les expressions de conflits qu’elles soient sociales ou sociétales en éclairant chaque fois la composante corporatiste d’un mouvement pour tenter d’en dissiper l’aspect d’ignorance de l’autre quand ce n’est pas le mépris de son existence. Mais le législateur, sollicité pourtant, ne devrait pas intervenir sans que l’antagonisme n’ait été débarrassé des non-dits étrangers au problème considéré. Toute revendication mettant en péril, même partiellement, le fonctionnement de notre système sociétal devrait être publiquement débattue. Quand les syndicats d’enseignants réclament à chaque rentrée des crédits, des locaux, des maîtres, alors que le nombre des élèves est en diminution depuis des années, ils devraient l’argumenter dans un débat public et contradictoire. Peut-être alors, le débat sur la crise de l’école pourrait s’extraire de cette fange idéologique où personne ne fait référence, et pour cause, à des choix précis de société.. Il est difficile en effet d’essayer de démontrer qu’il existe des caractéristiques idéologiques dans la manière d’apprendre à lire, à écrire ou à compter. L’école publique, pourtant, en est toujours aux argumentations que portaient les hussards de la République quand il fallait imposer l’instruction publique, l’école laïque et obligatoire.

Bref, vous voulez faire de l’idéologie ? Volontiers ! Mais faites-le publiquement, justifiez-le et laissez nous la licence d’apprécier la réalité de vos discours idéologiques. Le temps n’est plus où les hommes gouvernaient les événements, chaque jour nous montre qu’aujourd’hui ce sont les événements qui gouvernent les hommes. Ce constat, à lui seul, renvoie les idéologies au passé des accessoires devenus inutiles. Quand allons-nous nous en apercevoir ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 11 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : septembre 2006).