Trêve de plaisanteries

 Pour qu’une table de négociation puisse être dressée, il va falloir revenir aux problèmes réels. Pour y parvenir, c’est-à-dire, pour que des interlocuteurs s’installent en face de nous, il va falloir reconnaître les adversaires et les attirer, alors que les combattants effectifs ont tellement perdu qu’ils n’ont plus rien à perdre. Leur survie même n’est plus matière à négociation. L’accumulation de nos errements nous oblige aujourd’hui à la reconsidération radicale de nos politiques, de nos stratégies, de nos tactiques. 


 Citation invitée : Le premier pas vers une victoire est de respecter votre adversaire, fût-il puce et vous, éléphant.

La Sagesse des nations 

Depuis quelques semaines, tout se passe au Moyen-Orient comme si un adulte, agacé par un enfant impossible à réduire, se défoulait en lui infligeant une raclée dont la violence est sans commune mesure avec la réalité des méfaits observés. C’est en tous les cas, ainsi que les Occidentaux aimeraient présenter les choses aux pékins vulgaires que nous sommes.

Dans la mesure où personne, parmi nous, ne peut se vanter de n’avoir jamais perdu son sang froid dans des circonstances analogues (toutes proportions gardées, bien évidemment), nous fixons la ligne d’horizon avec un air plus ou moins gêné selon nos aspirations morales personnelles tout en exprimant un fond sonore vaguement réprobateur. Bref, le genre "circulez, il n’y a rien à voir", orchestré sur la recette du fameux pâté d’alouette et de cheval à 50% (un cheval pour une alouette). Pourtant une politique est là, informulée. Si, ces objectifs sont masqués sous des apparences trompeuses, elle ne s’en exprime pas moins de manière parfaitement explicite.

Le problème des bonnes âmes en proie aux indignations vertueuses réside en ce qu’elles ne parviennent pas à assumer les réalités sur lesquelles se projette la virtualité de leur pensée. Plutôt que de s’interroger sur l’omelette, ils ne cessent de se lamenter sur la regrettable nécessité de casser les œufs.

Peut-être allez-vous reprocher aux "Humeurs" de n’avoir pas de ces pudeurs ? Tant pis ! A nos yeux ce qui paraît essentiel, c’est la motivation véritable d’une politique qui, selon des procédures diverses, se développe aux Moyen-Orient depuis bientôt cent ans, depuis que l’Occident roule en voiture. Et que les Chinois, les Japonais et les Indiens aient à leur tour inventé l’automobile, ne simplifie pas les choses.

Un brouhaha où, miraculeusement, le bruit de l’explosion de quelques roquettes arrive à couvrir complètement le tintamarre assourdissant pourtant des bombardiers, des hélicoptères, des chars et de l’artillerie de campagne, où les morts, les blessés et les destructions sont les objets de comparaisons indécentes, se profilent des objectifs. Les caractériser, les observer, les analyser et les considérer sont l’essentiel d’une démarche pour saisir ce qui se passe. Que cela plaise ou non, c’est vers le "pourquoi" et le "où" que nous devons diriger nos regards. Ce nouveau Moyen-Orient que nous promet le Secrétaire d’Etat des Etats-Unis. En l’occurrence, le "comment", toujours écrit dans le sang de populations dont la seule erreur est d’être là au mauvais lieu et au mauvais moment, ne représente qu’un ensemble d’anecdotes.

IL N’EST PAS DE MOTS INNOCENTS

Il n’est pas d’échange qui ne passe par la parole : le contenu, quand il existe, s’exprime au moyen de mots. Cette constatation, pourtant triviale, éclaire sous un jour impitoyable l’actuelle crise planétaire dont la matérialité, pour l’instant, s’étale au Moyen-Orient.

Le maître mot actuel qui semble gouverner le quotidien international est "terrorisme". Un terme qui se décline à l’infini mais dont l’utilisation est soigneusement contenue dans quelques significations élémentaires.

Le problème, si c’en est un, est que son utilisation permanente pour décrire des événements actuellement observables leur attribue un caractère qui les rend incompréhensibles. Lorsque, au cours d’un conflit, des populations en fuite sont bombardées, mitraillées, lancées démunies sur toutes les routes du monde, il ne vient à personne l’idée de qualifier ces comportements de "terroristes". Par contre, au cours de la deuxième guerre mondiale, il n’est pas d’activité de résistance qui n’ait été dénoncée comme "terroriste" par la puissance occupante. Depuis, en Palestine, les Britanniques, au Vietnam, les Français puis les Américains, en Algérie, les Français encore, n’ont pas manqué de dénoncer l’Irgoun, le Viet Cong et le F.L.N. comme autant de groupes terroristes. La paix à rétablir passant, bien évidemment, par l’éradication de ces groupes minoritaires dont les méthodes… etc, etc.

L’expérience nous indique que tous les conquérants, tous les colonisateurs, tous les "exportateurs" de civilisation, en déployant leur sollicitude commerciale se sont heurtés à des résistances, dont la légitimité éventuelle importe peu, mais toutes dénoncées selon le vocabulaire du moment comme "terroristes". Une constante universelle pourtant : si des accalmies ont pu être observées à la suite de répressions particulièrement musclées, elles ne furent que passagères, sauf dans les cas, relativement rares, où les porteurs de contradiction ont été annihilés jusqu’au dernier. Dans tous les autres cas, les plus nombreux, un jour ou l’autre, les belligérants se sont retrouvés à une table commune.

A l’origine de tous ces conflits, le refus viscéral de s’interroger sur le "pourquoi" de la démarche initiale, c’est-à-dire sur la politique choisie et la stratégie qui en découle pour en matérialiser les objectifs. Toujours, des Perses, des Mèdes, des Asiates, des Grecs aux Romains, des conquérants Arabes aux Croisés, des Européens médiévaux aux explorateurs modernes, personne, jusqu’aux temps modernes n’a cherché autrement que dans le fracas des batailles, quelque manière moins coûteuse d’envisager le présent et l’avenir. Tous, au prix même parfois, de leur perte ont dû se résoudre à négocier avec leurs adversaires.

Mais pourquoi ? Parce que la puissance, même passagère, est aux yeux de ceux qui la possèdent la justification indiscutable de la supériorité de leur modèle existentiel. Aussi, toute résistance est, par essence même, inconcevable. Sa manifestation, quels que soient les moments et les idéologies dominantes, ne peut être que l’expression d’une mauvaise nature, la philosophie actuelle de "l’Axe du Mal" , par exemple. Il n’y a pas de discussion possible qui ne serait autre chose que l’affirmation d’une reddition totale et universelle. Le "pourquoi" étant immuable, il ne reste plus qu’à administrer le "comment", c’est-à-dire la mise en œuvre de la répression. Bref, à partir du moment où la politique est définitivement acquise, il ne reste plus qu’à la traduire en stratégie et imaginer les tactiques de son implémentation.

La victoire par l’annihilation de l’un ou l’autre, ou des autres protagonistes. La fin des conflits est une admission de défaite parce qu’elle ne peut intervenir qu’au prix d’une révision déchirante de la politique erronée qui a déclanché le conflit. Certes, si les adversaires reconnaissent qu’il ne peut y avoir de paix autrement que par un examen des divergences originelles telles qu’elles ont évolué à la suite des erreurs tactiques, il est possible de les réduire, voire d’effacer avec le temps toutes les blessures, toutes les rancœurs, les incompréhensions mêmes.

Mais il faut "causer" et, en fin de compte, aussi déplaisant que cela puisse être à ceux qui ont le plus d’avions, de chars et de canons, de reconnaître que les puissances de feu ne font pas l’universalité des comportements. Il n’est possible de "causer" qu’avec ceux et celles qui se battent, ne serait-ce qu’avec des lances pierres. Un avertissement, cependant : les "Humeurs", selon notre habitude, n’entendent nul jugement. En ce qui les concerne, les règles morales, les indignations unanimes bien que leurs objets n’aient rien de commun, les condamnations aussi définitives des uns et des autres par les uns et les autres, sont autant d’épisodes anecdotiques, pour tout dire. Ne voyez donc, ici, aucune prise de position favorable à l’une ou l’autre des parties

Faire de la politique, c’est avant tout savoir jusqu’à quel "où" un acteur est disposé à progresser et au moyen de quel "comment", pour parvenir à imposer son "pourquoi" à un adversaire. La politique, ce n’est pas une pratique de bons sentiments, même si nous nous tuions à le croire et à tenter de le faire croire. Et, l’expérience constante est là pour nous rappeler de manière permanente que la puissance militaire n’est, au bout du compte, qu’un moyen dérisoire et généralement insuffisant.

Faire de la politique, c’est reconnaître au plus vite qu’une affaire est bien ou mal engagée et de savoir en tirer toutes les conséquences sans tarder. Bref, savoir juger du réalisme des choix et des conditions nécessaires à mettre en œuvre pour les réaliser.

EN L’OCCURRENCE

Sur la base de ces quelques remarques, il est possible de tenter de jeter un autre regard sur la situation actuelle du Moyen-Orient. Il est probable qu’une partie de cet examen relève de ce que les anglo-saxons appellent du "wishful thinking", c’est-à-dire de l’illusion d’imaginer que les dirigeants de ce monde sont capables de s’abstraire de leur narcissisme et d’aller jusqu’à entrevoir que l’adversaire mérite de la considération. Enfin, on peut toujours rêver !

Cela dit, de quoi s’agit-il ? Trois caractéristiques essentielles semblent déterminer la situation actuelle,

- le pétrole ;
- le réveil du nationalisme arabe ;
- la naissance d’une nationalité palestinienne.

Les événements actuels paraissent n’être que des conséquences, bien qu’immédiates, de la gestion de ces trois paramètres par les nations développées et des réactions qu’elle entraîne chez les divers groupes localement présents, qu’ils soient nationaux, ethniques, claniques, politiques et religieux.

Pour des raisons qui tiennent essentiellement à des appréciations passées et sur la nature desquelles il ne paraît pas intéressant de revenir, la région est en équilibre instable depuis bientôt un siècle. Si dans une première étape, des compagnies privées occidentales se sont réservées la gestion directe des ressources, la fin de la seconde guerre mondiale, le développement de la guerre froide et l’éveil des nationalismes ont sérieusement déstabilisé le schéma initial. Les pouvoirs régionaux se sont déterminés selon les conditions locales. Les uns, historiquement soumis, puis liés aux influences anglo-saxonnes et américaines, ont tenté de prospérer et d’évoluer dans leur orbite. Les autres, souvent à la suite de maladresses qui auraient pu être facilement évitées, ont manifesté une opposition de plus en plus violente aux tentatives de "mise au pas".

A l’origine, pourtant, il ne s’agissait que de répartir plus équitablement les revenus tirés du pétrole. Ce n’est qu’au cours du temps que les mesures prises pour essayer de garder le contrôle de la ressource ont conduit à des conséquences auxquelles les acteurs n’ont pas semblé prêter l’attention qu’il aurait fallu.

Parallèlement, le rétablissement d’un royaume éteint depuis deux mille ans, s’est déroulé dans des conditions qui plaçaient cette réinvention, par ailleurs acceptable, dans un univers de contestation permanente.

Bref, à l’origine de l’automobile, il n’y avait là que des tribus sans aucune consistance politique, cent ans plus tard, il y a des nations, des promesses de nations, des mouvements nationalistes souvent fédérés autour d’extrémismes religieux… et une ressource pétrolière dont le contrôle échappe de plus en plus à ses inventeurs.

Si la pérennité des deux premiers paramètres paraît indissociable, le troisième, cette naissance d’un peuple palestinien, relève purement et simplement d’une accumulation d’erreurs d’appréciation qui ont conduit à une incompréhension totale des réactions et des comportements réciproques, renforcée par un évident mépris des derniers arrivés pour les autochtones.

Le problème n’est pas, s’il a jamais été, de rechercher les responsabilités d’une situation qui s’est installée jour après jour dans une indifférence quasi générale quant aux personnalités des uns et des autres mais dans une avidité permanente en ce qui concerne les ressources énergétiques. Le problème est que si nous nous tournons vers notre sage chinois et que nous observions son bras en écoutant sa bouche, quelques remarques élémentaires pavent notre compréhension.

1. Les Etats-Unis ne supportent plus de ne pas contrôler directement les puits de pétrole du Moyen-Orient car d’une part, une partie des producteurs échappent à leur puissance et d’autre part, les nations sur lesquelles ils pouvaient s’appuyer jusqu’ici sont de plus en plus réticentes, soumises à une rue qui, pour silencieuse jusqu’à présent, pourrait bien s’éveiller.

2. Les divisions frontalières, beaucoup moins ethniques qu’il y paraissait, se fragilisent et se perméabilisent à mesure que le sentiment national prend la forme d’un mouvement religieux irrédentiste.

3. Une affaire purement locale, disjointe à l’origine de cette géographie stratégique, devient un abcès de fixation, un cas d’école, une manifestation planétaire du mépris souverain de l’Occident vis à vis de tout un peuple luttant pour sa survie. L’affaire israélo-palestinienne devient le creuset où pourrait se forger cette hypothétique "nation arabe" où le Croissant fertile, enfin, serait définitivement lié aux plaines du Tigre et de l’Euphrate.

Peu importe l’appréciation que nous pourrions avoir de ce "nouveau Moyen-Orient" qui n’a pas grand rapport avec celui que nous promettait, il y a moins d’une semaine, le Secrétaire d’Etat des Etats-Unis, il est évident que toute la diplomatie américaine est fondée sur la disparition définitive de cette menace.

Nous avons le"pourquoi", le "où" vient d’être énoncé. Le "comment" est en cours. Ce que nous ne savons pas, les principaux acteurs non plus, sans doute, c’est le montant du prix que l’Occident est disposé à payer pour détruire toute menace pour, au mieux, les trente ans à venir. En face, entre les ruines, la faim, les taudis, les blessures et la mort, les "autres" n’ont rien à perdre. Toute trêve, à leurs yeux, est déjà une victoire car elle est manifestation de leur existence.

ALORS, "ON" CAUSE OU "ON" S’ÉTRIPE… JUSQU’AU DERNIER ?

Eh oui ! Là aussi, tout est question de prix. Il n’y a pas de violence de bombardement qui tienne. Pour aller jusqu’au bout, c’est-à-dire l’effacement de l’antagonisme, deux modes de conduite semblent possibles qui dépendent du choix politique.

Soit l’Occident accepte de tenir compte de l’existence d’un modèle qui lui est étranger et dont le développement lui paraît détestable : dans ce cas, nous commençons par prendre langue. En fait, nous ne les connaissons pas plus qu’ils ne nous connaissent. Que signifie alors un "vivre et laisser vivre" ? Explorons !

Soit l’Occident vit cet "autre" comme une menace mortelle dont l’existence ne conduira jamais à un compromis qui ne serait qu’une auto négation. Alors, trêve de plaisanteries et d’indignation vertueuse, de prétextes moraux et autres balivernes. Eux ou nous ! Mais en connaissance de cause, sans plaisir et sans haine comme des garçons bouchers (Franju in "Le sang des bêtes"). Et puis, qui nous prouve que nous sommes les seuls possesseurs de la bombe finale ?

L’ennui, c’est que ce n’est plus une affaire locale et que pour obtenir l’accord sinon l’indifférence polie du "monde civilisé", il a fallu globaliser. En créant la notion "d’Axe du Mal", c’est tout l’Occident qui se trouve concerné par un ennemi devenu sans visage. Qui se bat, pourquoi et contre qui ? Pour négocier, il faut rencontrer ceux qui se battent. Les termes idéologiques et moraux qui encadrent la crise actuelle ne sont pas matière à discussions, ils ne suggèrent que des abandons, des conversions, des reniements. Pour qu’une table de négociation puisse être dressée, il va falloir revenir aux problèmes réels. Pour y parvenir, c’est-à-dire, pour que des interlocuteurs s’installent en face de nous, il va falloir reconnaître les adversaires et les attirer, alors que les combattants effectifs ont tellement perdu qu’ils n’ont plus rien à perdre. Leur survie même n’est plus matière à négociation. L’accumulation de nos errements nous oblige aujourd’hui à la reconsidération radicale de nos politiques, de nos stratégies,de nos tactiques. C’est cette révision déchirante matérialisée par quelques mesures fondamentales qui permettrait, peut-être, de créer les conditions d’une cohabitation pacifique. Il est clair que nous sommes allés bien loin sur le chemin de l’incompréhension mutuelle. Saurons-nous avaler les pilules que nous ont préparées la conviction de notre supériorité et la puissance de notre technologie ?

Alors ? "On" cause ou "on" s’étripe ? La bombe ou l’agape pacifique ? Alors, à table ! Même si nous sommes les meilleurs, "ils" sont aussi meilleurs que nous.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 11 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : août 2006).