Question de méthode

 Tout paraît brusquement ringard : le secret, les conciliabules, un arsenal de comportements qui donnent le sentiment d’appartenir à une fourmilière qui vient d’être frappée d’un vigoureux coup de pied. Alors ? Alors, remettre de l’ordre dans nos pensées, dans nos désirs et, par conséquent, dans nos manières d’être et d’être ensemble. Bref, une question de méthode ! 


 Citation invitée : Descartes n’est pas si Cartésien qu’il est dualiste !

Diogéne in "Pousses-toi, tu me caches Spinoza !" 

Comme de nombreux curieux, simples citoyens et "voyeurs" professionnels, nous avons suivi les premiers travaux publics de la commission parlementaire qui enquête sur les dysfonctionnements de l’appareil judiciaire récemment dénoncés. Nous utilisons le terme "dénoncés" car il s’applique particulièrement bien en l’occurrence. Comme le remarquait si justement une des victimes : "si nous n’avions pas été quatorze...!"

A dire vrai, nous, c’est-à-dire le pékin vulgaire, soupçonnions depuis longtemps que ce qui devient brusquement si public qu’il n’est plus de masque possible, est loin de constituer un cas isolé. Observatrices, naturellement curieuses, les "Humeurs stratégiques" avides d’inattendu, ne pouvaient s’empêcher de regarder au-delà des prétoires. Après tout, la justice et son appareil seraient-ils les seuls domaines où le manque de transparence (un euphémisme... pour ne pas dire plus) paraît un fondement fonctionnel ?

Alors, pourquoi ne pas tenter de passer du particulier au plus général et de poser la question de savoir s’il n’y a pas quelque chose de commun entre la crise de l’école, celle de l’appareil judiciaire et qui sait, cet apparent désintérêt du citoyen pour le fonctionnement de l’Etat ?

SPINOZA ! AU SECOURS !

Pourquoi parler de méthode ? Pourquoi une référence à Descartes ? Pourquoi un appel à Spinoza ?

Parce que, et pour la première fois depuis bien longtemps, les circonstances ont créé toutes les conditions d’un "tsunami civique". Tsunami ? Civique ? Civique, parce que l’adjectif porte bien plus de sens que le "citoyen" dont les médias (entre autres...) se servent pour diluer (selon les cas...) ou anoblir (selon les cas...) le compte rendu d’événements qui pourraient, éventuellement, avoir quelque influence sur l’organisation sociale. Tsunami, parce que l’émotion, combien légitime suscitée par l’affaire des innocents d’Outreau, semble avoir obligé la Représentation nationale à retrouver les fondements mêmes de la démocratie : la mise en œuvre d’un processus public et transparent.

Pourquoi Descartes et pourquoi Spinoza ?

Parce que le dualisme de l’un justifie la prétention de séparer les sentiments du citoyen de son comportement socio-sociétal et parce que le monisme de l’autre nous rappelle constamment que le "sociétaire", femme ou homme, n’est qu’un dans sa démarche quotidienne. Remarquons au passage que tous les détenteurs d’une autorité, c’est-à-dire d’une parcelle de pouvoir, sont soumis à cette loi naturelle qui ne distingue pas entre l’être et la fonction qu’il assume.

Et le pouvoir réside aussi bien entre les mains du juge, du médecin, de l’enseignant, du guichetier, que dans les nôtres. Quel que soit l’échelon de la hiérarchie que nous occupons, il y a toujours moins puissant que nous, serions-nous S.D.F. . Bref, "sociétaires", nous sommes tous, même si nous ne voulons pas le voir, susceptibles de rendre des comptes. Tous aussi, sinon la plupart, nous ressentons comme une agression injustifiée, une prétention intolérable, toute tentative d’exiger la moindre des explications... une justification relevant du crime de lèse-majesté. Le fait d’être à la fois, successivement en général, bourreau et victime ne semble pas, soit dit en passant, affaiblir nos prétentions dans l’une ou l’autre des positions. L’évidente contradiction entre nos attitudes selon le moment semble nous être inaccessible.

Cette caractéristique du cartésianisme, si peu relevée, permet pourtant de justifier l’aveugle confiance que nos institutions accordent à la compétence individuelle, réelle ou prétendue. Et quand bien même, la compétence serait réelle qui, dans une démocratie effective, pourrait se dispenser de rendre des comptes et d’être contrôlé par ceux-là mêmes qui sont source de pouvoir ?

L’idée selon laquelle, l’être humain serait capable de trancher entre un intérêt particulier, le sien, et un intérêt général, le nôtre (en étant d’ailleurs membre, à cet instant, indifférencié de la collectivité), est une illusion commune certes, mais une illusion seulement. Satisfaisante, valorisante et confortable, elle permet toutes les injustices, tous les mépris de la conscience individuelle. Elle autorise toutes les spoliations, elle excuse toutes les indifférences au bien commun tout en prétendant justement les exalter. En instituant comme une donnée indiscutable la dichotomie entre l’être matériel et ses sentiments, elle fonde une morale transcendantale. Elle invente l’interdit et l’organise sous formes de droits, allant jusqu’à réguler les gestes les plus élémentaires de la vie. C’est en soi une démarche liberticide que de nier la conception d’un "devoir à soi" qui primerait sur un "devoir à l’autre", aux autres. L’être n’existe plus qu’en tant que collectif, il est "assujetti", il est administré, son seul devoir n’est plus que d’exister par les droits que lui accorde le groupe. Gestionnaires du bien collectif, ceux qui sont, à un moment donné, "derrière le guichet" sont insoupçonnables, la moindre tentative de comprendre étant ipso facto assimilée à une mise en cause. Et pour éviter ces interrogations infamantes, l’appareil que nous avons investi de notre confiance, a construit un système de protection, justifié par la notion du bien public qui transforme toute demande d’explication, toute demande de compte en une attaque ad hominem disqualifiante.

Mais il arrive qu’un dysfonctionnement particulièrement grave échappe aux regards des guetteurs. En général, l’établissement parvient à limiter les dégâts. Certains rituels, nécessaires, sont consentis permettant de sacrifier le bouc émissaire pour assurer la paix publique, l’oubli et éviter ainsi de s’interroger sur l’origine réelle du "dérapage". C’est ainsi que nous avons manifesté la solidité du système en "digérant" ces scandales publics pudiquement rebaptisés "affaires". Des hélices du porte avion Charles de Gaulle à la "brièveté" imprévue de son pont d’envol en passant par le sang contaminé, la vache folle, l’hormone de croissance, les malheurs du Crédit Lyonnais, d’Elf, les mille et une manières (sans distinctions idéologiques) de financement de partis politiques, l’énumération est loin d’être exhaustive (que ceux et celles que nous avons oubliés nous pardonnent).

En fait la "mécanique" aéronavale, les déboires politico-financiers de banques et de grandes entreprises demeurent autant d’anecdotes difficilement lisibles par l’opinion publique, Les quelques milliers de transfusés contaminés et les quelques centaines de victimes de l’hormone de croissance tombent sous le coup du "ça n’arrive qu’aux autres", ce commentaire intérieur qui libère notre indifférence et organise notre oubli. Seulement voilà : un démêlé avec l’appareil de la Justice aussi général, collectif et public nous touche d’autant plus profondément qu’il se développe dans un quotidien qui nous est familier au point de rendre une identification aux victimes quasiment obligatoire. Autour de nous, il y a toujours un voisin, un ami, un proche qui ont eu à connaître des tribunaux. Quelle que soit la réalité des faits, tous nous avons vécu, ne serait-ce que par procuration, ce contact avec une institution redoutable. Ce climat, cet environnement, ces circonstances, rendent d’autant plus effrayantes la faillite du système et les conditions de son déroulement. Le problème n’est pas celui d’un rameau malade mais celui d’une institution qui ne paraît pas capable de discerner le développement d’une déviation à partir de son éclosion.

Dans le fond, prétendument indépendante, irresponsable devant ceux et celles au nom desquels elle s’érige en défenseur social officiel et exclusif, elle s’appuie sur une inexistante transcendance des principes pour s’abstraire de toute interrogation essentielle quant à son fonctionnement. La Justice ne doute pas, elle jouit de son intime conviction. Le risque d’erreur, même s’il est envisagé, ne constitue qu’une éventualité virtuelle. Aussi, il ne donne aucune matérialité à quelque procédure de gestion qui soit. Certes "l’erreur est humaine" mais appliquée aux procédures de justice, sa rareté supposée est la garantie qu’elle sera étouffée dans l’œuf sans qu’il soit besoin d’en organiser le traitement.

Descartes, toujours Descartes : la Justice est infaillible et cette infaillibilité s’attache ipso facto à ceux et celles qui sont supposés la rendre. La réalité humaine s’efface devant cette transcendance qui sépare l’être de sa fonction au point de nier ses inconséquences. Spinoza, pourtant, ne manque pas de nous rappeler que la dichotomie entre l’être et son environnement est illusoire.

QUAND LA DÉMOCRATIE S’INVITE... !

L’affaire d’Outreau devient exemplaire bien au delà de son cercle initial et du domaine de la justice. Elle éclaire d’une lumière crue et définitive les conditions de l’exercice du pouvoir. Elle met en évidence que certains contre-pouvoirs ne jouent pas leur rôle. Elle matérialise les raisons de cette incapacité en confrontant les représentations théoriques et la réalité du terrain. Mais son aspect caricatural, les outrances auxquelles elle a donné lieu et l’apparente impossibilité de mettre fin à une déviance caractérisée, semblent avoir conduit à une réaction, tardive certes, mais qui se traduit aujourd’hui par une recherche des conditions "d’un plus jamais çà !"

L’excès même de la catastrophe lui donne une universalité inattendue. Son retentissement, auquel les médias ne sont pas étrangers -à croire qu’ils souhaitent se racheter d’un hallali récent et monstrueux- a pris au dépourvu la représentation nationale au point que la procé-dure, pourtant classique, de la commission d’enquête a pris un caractère inédit : de publiques mais généralement confidentielles par la nature même de leur déroulement, ses auditions, télévisées, ont pris la dimension d’une extraordinaire manifestation de démocratie vivante. Un grand nombre de citoyens sont devenus en quelques heures les témoins d’une gigantesque et précise leçon de civisme doublée d’une analyse impartiale du fonctionnement d’une institution qui a su depuis des lustres éviter le moindre examen de conscience. Les personnes entendues, jusqu’ici en grande majorité les victimes et leurs représentants, se sont efforcées -y sont parvenues même- de dépasser quelque expression d’une vindicte pourtant bien naturelle compte tenu des indignités subies. Toutes, tous, sans distinction de leurs origines et de leur milieu ont donné le spectacle de la recherche démocratique des conditions d’un dysfonctionnement dont il semble qu’il soit bien plus courant que nous pourrions croire.

La matérialité de la démocratie exige l’infor-mation et il n’y a d’information que dans la transparence. Mais l’une et l’autre n’ont de sens que dans la publicité des éléments d’un processus quel qu’il soit. Il ne suffit pas qu’un débat présente un caractère de sincérité et de transparence si son objet, son déroulement et les arguments mis en jeu demeurent confidentiels. La force, la richesse et l’utilité des travaux de la commission d’enquête actuelle résident en ce que des millions de téléspectateurs en suivent le déroulement. Rien n’échappe à leur regard. Les membres de la commission le savent bien qui notent certains détails que les témoins, pour honorables qu’ils soient, auraient sans doute aimé laisser dans la pénombre.

Mais il ne faut pas se tromper de cible. Certes, il faudra, un jour ou l’autre, examiner les comportements des officiers de l’appareil, les apprécier et les sanctionner (rappelons que la sanction peut être aussi bien récompense que punition...!) mais ce qui demeure avant tout l’objet de cet examen démocratique d’une institution qui semble faillir plus souvent que nous pourrions croire est d’envisager une amélioration sensible de son fonctionnement.

Pour la première fois, nous semble-t-il, les travaux se poursuivent en faisant appel aux moyens modernes de communication. En ces temps, où tant de "spécialistes" et de professionnels s’interrogent sur les rôles de la télévision, la chaîne parlementaire apporte une réponse, partielle sans doute, mais qui constitue un exemple indiscutable d’utilisation enrichissante et universelle. La volonté de transparence de tous les participants, témoins et commissaires, s’exprime à l’évidence dans un refus général de la langue de bois. Pas un téléspectateur n’est exclu de la compréhension du moindre détail qui, s’il paraît inintelligible, fait à l’instant l’objet d’une précision.

Il aura fallu que des innocents voient leurs vies brisées, que des enfants soient abîmés pour longtemps, qu’une institution prestigieuse soit contestée, pour que le précédent soit établi d’une expression libre et démocratique de citoyens ordinaires. Que leur expérience soit recueilie, qu’elle soit écoutée et, peut-être, entendue.

Mais au delà de cette institution-là, combien d’autres mériteraient un examen du même ordre. Comment pouvons-nous accepter l’affirmation que les insuffisances que nous observons quotidiennement n’ont pour origine que des manques en moyens et en personnels ? Ces dernières années nous avons été les témoins abasourdis de scandales multiples dont certains ont même eu des développements internationaux. Ils ont, probablement, donné lieu à enquêtes et investigations mais dans un déroulement qui, s’il a été formellement public, est demeuré parfaitement confidentiel dans la réalité.

Si la faillite d’Outreau conduit à un "plus jamais çà", souhaitons que la méthode mise en œuvre par la commission d’enquête deviendra la règle et que, dorénavant, la publicité des débats s’appuiera sur les moyens appropriés.

Bref, l’expérience nous montre que les moyens modernes de communication donnent un contenu nouveau à la pratique de la démocratie. Il ne fait aucun doute que le pro-cessus actuel va laisser des traces. Il va falloir que tous les dépositaires d’un pouvoir, qu’il s’agisse de l’administration de la Cité et/ou de la gestion de l’économie, du Président au plus humble guichetier, se plient désormais à des exigences nouvelles. L’effondrement de l’institution judiciaire, même si l’appareil n’est pas prêt d’en tirer les conséquences, marque la fin d’une manière d’être qui inspire le fonctionnement de tous les compartiments de la société. La notion de responsabilité et son corollaire, l’obligation de rendre des comptes, viennent d’acquérir un contenu et en sens nouveaux. L’irruption du questionnement public vient, aujourd’hui peut-être mais certainement à terme, de mettre fin au secret. Nous allons passer du discours sur la démocratie à la pratique de la démocratie. Gageons que tous, dans nos douars respectifs, nous aurons quelque peine à accepter, à respecter et à pratiquer toutes les conséquences de ce nouvel ordre des choses.

LE MODE D’EMPLOI

Quoi ? Spinoza, encore ? Eh oui, Spinoza toujours !

Pourquoi ? Parce que la philosophie de l’unicité, le monisme, ne permet pas de rejeter sur l’autre, serait-il une part de nous-mêmes, la responsabilité d’errements éventuels. Le dualisme qui disjoint la cause de l’effet, tout en les liant dans le processus de la vie, ouvre la voie à toutes les dénégations de responsabilité. Chacun, chacune d’entre nous, victimes éternelles et constantes, effondrées sous l’effet, ne retrouvent la paix qu’en crucifiant l’autre, cause tout aussi éternelle et constante de nos malheurs.

Aussi, la paix, individuelle et collective, ne peut être retrouvée qu’au prix de la désignation d’un coupable. Il en résulte que tous nos rapports sociaux s’expriment dans une atmosphère de culpabilité à laquelle personne ne peut échapper. Nous avons intériorisé cette situation au point qu’il nous a fallu inventer la rédemption pour pouvoir survivre en bénéficiant constamment d’une procédure de pardon de nos fautes. Ce qui revient d’ailleurs à prononcer une exemption générale de responsabilité individuelle.

Mais à l’instant où nous acceptons notre unicité, nous devenons responsables. Respon-sables, c’est-à-dire que nous acceptons toutes les conséquences de cette indépendance retrouvée. Nos errements, nos erreurs, se réintroduisent dans l’ordre des choses et nous ne cherchons plus à nous cacher derrière quelques "ils" et quelques "on", le plus souvent imaginaires. C’est un régime de croisière caractérisé par la transparence des actes et des prises de position. Le pouvoir s’exerce dans la clarté et dans la transparence.

Inversement, l’exigence de la transparence bouleverse tous les comportements. Certes, au départ, cette nécessité de la clarté, matérialisée par une utilisation généralisée des techniques modernes de communication, apparaît restrictive. Cependant, les avantages qu’elle véhicule effacent vite ce sentiment qu’un "big brother" nous surveille. Il devient nécessaire d’abandon-ner cette culture de l’intime conviction qui nous rend sourds et aveugles à la réalité extérieure. Ce faisant, nous découvrons la richesse de l’échange parce que la relation créée se développe dans la confiance réciproque. La présomption d’innocence n’a pas de sens que dans le cadre de la Justice pénale. Son ignorance pourrit les rapports humains dans tous les secteurs de l’activité.

Peu importe les détails de l’organisation d’une société du moment qu’elle s’organise dans un climat de transparence. Nous pouvons toujours chercher, par exemple, l’origine du rejet du projet de traité constitutionnel européen par une majorité d’électeurs français et néerlandais en se rejetant à la face de multiples arguments. Celle-ci crève les yeux : Boileau déjà disait que les mots étaient simples qui exprimaient des idées claires. Le texte était tout sauf transparent, clair. Il promettait tout sauf la clarté et la transparence.

Alors, la méthode ? La transparence, encore la transparence, toujours la transparence !

Comment ? En rappelant à tous qu’ils ne peuvent se défiler en ignorant le regard de l’autre. Ceux-là qui nous parleront de démarches liberticides exprimeront publiquement que leur conception du pouvoir implique le secret et l’impunité.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 14 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : février 2006).