Quand le miroir se brise

Les "Humeurs stratégiques" ont constamment souligné le caractère pédagogique de l’examen attentif des événements politiques. Les conditions quotidiennes de l’exercice du pouvoir s’expriment dans un univers clos où évoluent un millier d’individus (terme auquel nous ne donnons aucun sens péjoratif) dont la plupart ont perdu toute relation au réel. Cet isolement vient moins des contraintes qui accompagnent leurs fonctions que de l’impossibilité de faire chaque jour les synthèses sans lesquelles il n’est pas possible, pensent-ils, de saisir l’essence du gouvernement des hommes.

A quoi bon consulter le pékin vulgaire : il n’exprimera jamais que le cas particulier qu’il personnifie...et une somme d’idiosyncrasies ne peut faire l’objet d’un projet politique défendable.

Mais si nous étendons notre regard au delà de ce champ clos pour le poser sur toutes les organisations de la société "civile" (le choix de ce qualificatif n’est-il pas, à lui seul, révélateur de l’inconscience de ceux qui nous gouvernent, qui nous informent et qui nous personnifient...), nous pouvons constater qu’il n’est pas d’institution, de groupe, auxquels la même caractérisation ne puisse s’appliquer.

Cette accumulation de dysfontionnements qui n’épargnent aucun secteur de l’activité humaine quels qu’en soient l’objet et le lieu, mérite que nous nous y arrêtions un peu... pour voir !


DE LA BRISE A L’OURAGAN

Depuis plusieurs années, nous assistons à de multiples incidents, souvent sans importance apparente, qui se produisent ici ou là. Le développement des technologies, la couverture planétaire des "chiens écrasés", la confusion entretenue entre l’information et le ragot, le bavardage médiatique, ont provoqué l’institution d’un extraordinaire "bruit de fond". Sous prétexte de se "rapprocher" d’un membre de la communauté devenu cible plutôt que citoyen ou sociétaire, toutes les généralisations deviennent licites, la moindre synthèse, interdite. Dès qu’un problème se pose qui dépasse le "coin de la rue", le "qu’est ce que c’est ?" des choses qui permet à chacun d’avoir son dit et d’exprimer des platitudes qui satisfont une fausse conception de la participation, l’emporte sur le moindre "à quoi ça sert ?"

C’est ainsi que la fronde syndicale fait chuter le ministre des finances, coupable d’avoir un instant pensé que la logique d’une gestion pouvait l’emporter sur la conservation de quelques privilèges corporatifs. En l’occurrence, l’intérêt à terme bien compris d’un groupe, s’est effacé devant la conservation de quelques particularités déjà condamnées, sans parler de l’intérêt de la collectivité. Et le cas devient de plus en plus courant. Pensons, par exemple, au choix de supprimer la vignette automobile plutôt que la redevance sur les postes de télévision.

Mais la chose ne se limite pas au champ politique.

De nombreuses réorganisations d’entrepri-ses, la manière dont elles sont menées, sont autant de manifestations de la même maladie. Après l’épouvantable accident de Toulouse, ce pauvre Monsieur DESMARAIS, déjà sérieusement attaqué pour le naufrage de l’Erika, se retrouve dans une position impossible. D’une part, les syndicats et les personnels qui exigent une reconstruction, puis une réouverture du site et, d’autre part, les habitants de la métropole régionale (dont les employés d’AZF constituent un sous-ensemble) qui réclament la fermeture définitive de cette entreprise comme de toutes les autres, tout aussi éventuellement dangereuses, implantées dans le tissu urbain actuel. Certes, la décision prise paraît de loin la plus sage compte tenu du mystère qui plane encore sur les conditions de l’accident. A cet égard, les représentants des Pouvoirs publics, de la Justice et les conditions de l’enquête semblent avoir fait bon marché d’un grand nombre de témoignages qui affaiblissent une thèse apparemment officielle. Mais peu importe, là encore, une décision hâtive est prise dans un contexte d’autant plus émotionnel que le danger a été découvert à l’instant même de l’accident. Comme dans la plupart des cas, l’ignorance des uns et des autres résulte plus d’une négligence, voire d’une surdité et d’un aveuglement réciproques que du souci d’économiser sur le coût de mesures préventives.

Il n’est pas de département de notre existence où le discours ne contredit ce qu’enregistre notre regard. Du nuage de Tchernobyl que les commissions compétentes ont stoppé à nos frontières, à l’augmentation brutale et récente du coût de la vie, bien au delà des statistiques officielles, le spectre est large de ces mensonges dont le but affiché est "d’éviter de désespérer Billancourt" (comme on le disait il y a une trentaine d’années...).

Cette accumulation de situations, d’événe-ments, de mouvements concomitants, de réactions plus viscérales que froidement réfléchies, est la manifestation d’un climat d’irrationalité. Les "systèmes régulateurs" qui, jusqu’ici, permettaient de gérer l’exceptionnel ne fonctionnent apparemment plus. Institutionnalisés, ils ont perdu le contact avec les "administrés" que nous sommes. Nous avons perdu confiance en eux, trop "d’explications" ont été fantaisistes, trop d’assurances se sont trouvées en défaut trop souvent. Bref, quelles que soient nos capacités de compréhension, l’arrogance des spécialistes et des "responsables" a fait de nous des analphabètes congénitalement imbéciles. Nous avons été, nous le sommes encore, considérés comme incapables de poser un regard critique sur ces "choses de la vie" qui constituent pourtant notre quotidien.

A force de nous sentir niés, pour ne pas dire méprisés, nous nous détournons à notre tour des expressions de cet appareil qui prétend savoir mieux que nous les objets de nos aspirations. Ce mouvement nous pousse d’abord à l’indifférence. Celle-ci se manifeste dans tous les secteurs et à tous les âges. C’est aussi bien l’échec scolaire dû à la distance croissante entre les programmes, les choix des matières et le quotidien d’un grand nombre d’élèves aux yeux desquels l’enseignement apparaît comme un exercice de style parfaitement gratuit. Mais c’est aussi, la disparition de ce "nationalisme" qui attachait un membre du personnel à son entreprise, voire à l’objet de sa production, à sa machine, à l’équipe dont il faisait partie. Et c’est enfin, la perte d’une certaine forme de conscience citoyenne qui nous rend "clients" des produits d’une idéologie dépersonnalisée. Nous les acceptons alors, bien que nous ne les désirions pas vraiment et que nous n’entendons pas en payer le prix, faute d’une motivation préalable.

Quoi d’étonnant, dans ces conditions, que nos réactions soient imprévues. Les doctes interprétations qu’en donnent des "spécialistes" aussi éloignés de nous que ceux qui leurs passent les ordres d’études, nous inventent des motivations aussi profondes qu’infantilisantes. Certes toutes remarquent que les temps sont à l’orage mais aucune ne trace dans cet ouragan, encore bien timide, les souffles de la brise levée pourtant depuis longtemps.

INCOMPETENCE ET PAIX SOCIALE

Pour se conforter, voire pour se réconforter, toutes les institutions nous tendent de multiples miroirs. Du sondage le plus courant où, entre deux questions relatives à nos préférences vestimentaires, alimentaires, affectives, mécani-ques, domestiques, etc, etc, le sondeur (ou la sondeuse) introduisent des demandes plus personnelles et plus intimes, à l’entretien plus ciblé et à l’enquête universelle, nous sommes saisis par un système parfaitement huilé. Son objet est moins de nous questionner que de valider les représentations que se font de nous les rouages influents de toutes les gestions, quel que soit le secteur de nos activités qu’ils régissent.

Un exemple récent ; qui prêterait à rire...s’il n’était symptomatique d’une tromperie systématique d’autant plus dangereuse qu’elle est le plus souvent inconsciente.

Au cours de la récente campagne pour les élections présidentielles, l’ensemble des commentateurs n’a cessé de dénoncer l’affadissement des propos politiques des uns et des autres. L’antienne la plus couramment développée étant l’impossibilité créée à l’électeur (à l’électrice) de saisir la différence entre les programmes des deux candidats considérés comme majeurs. Comme ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement..., les sondeurs et autres interrogateurs à "regarder la France au fond des yeux" posaient bien évidemment la question sous sa forme la plus élémentaire : "est-ce que vous considérez que les programmes de MM. X et Y présentent des différences ?" (ainsi que toutes les variantes imaginables de ces termes simples). Réponse quasi immédiate et donnée à une écrasante majorité : "non !". Mais, ces questionneurs émérites ont-ils jamais imaginé que la réponse à la question supposait que l’interrogé(e) avait eu connaissance des deux programmes ? Une réponse positive aurait mis en évidence le manque d’information des sondés parce qu’elle aurait entraîné ipso facto la question : "en quoi ces programmes vous paraissent-ils différents ?" Comme personne ne souhaite être pris en flagrant délit de manquement à quelque devoir que ce soit (en l’occurrence celui du citoyen qui se devrait de parcourir avec intérêt et application les projets que lui proposent les un(e)s et les autres), la parade élémentaire consiste à répondre par la négative qui ferme la porte à toute question ultérieure qui aurait pu mettre l’interrogé en difficulté face à son interrogateur.

Les projets pourtant étaient profondément différents, en particulier dans la manière dont ils caractérisaient leur mise en œuvre.

A force de nous prêter les comportements qu’ils nous souhaitent, les augures dont les analyses s’adressent toujours à un "être social représentatif", ont fabriqué un ensemble d’hypothèses qu’ils "lui" appliquent. Les images que donnent alors les analyses des réponses que nous avons données sont miraculeusement conformes à l’idée qu’ils ont concoctée de ce que nous sommes.

Dans la mesure où, dans la plupart des cas, la conception du "produit" qui nous sera offert a été antérieure à l’enquête destinée à nous faire croire que nous participons à son élaboration et que nous n’aurons pas de choix, le tour est joué.

Les récentes élections, même si la forme et le contenu du produit n’étaient pas clairement identifiables en ce qui concerne leur moindre détail, les circonstances étaient telles que nous avons eu la possibilité d’un choix. Qu’il ait été prononcé selon des critères qui n’avaient, en fait aucun rapport avec ceux qui nous avaient été quasiment imposés par les appareils, n’y change rien. Mais la "divine surprise", le "séisme", ces épithètes qui traduisent l’incapacité de nous lire et de nous prévoir, mettent en évidence toute la distance qui sépare l’image que nos gestionnaires se sont fabriqués de nous et ce que nous sommes en réalité.

Il y a une trentaine d’années encore, cette représentation, déjà insatisfaisante pourtant, n’empêchait pas une pratique à peu près satisfaisante. Les appareils, moins lointains, l’information moins débordante, les habitudes, moins bouleversées par l’irruption de technologies destructrices d’un ordre établi, constituaient certes un environnement en évolution mais encore loin de la rupture. Le présent n’était encore qu’une extrapolation acceptable du passé. Ce qui est nouveau, c’est l’étendue de la distance et le fait que notre environnement quotidien n’est plus seulement un enfant naturel du passé. Les conditions actuelles de la vie, leur dépendance extrême d’évolutions matérielles et affectives si rapides qu’elles sont imprévisibles, créent un univers où il devient impossible de gouverner sans relation directe et permanente avec ceux et celles auxquel(le)s le gouvernement s’adresse. Et, en matière de gouvernement, il s’agit de tenir compte de tous les appareils qui fonctionnent en organisant un quotidien de subordination. Même ignorés structurellement, les questionnements deviennent à ce point puissants et répétés que le refus de les prendre en compte, en arguant de l’éventuelle incorrection civique, morale ou affective de leur nature, rompt tous les équilibres en se jouant des habitudes, des traditions, bref de toute la mécanique qui gère tous les instants de la vie.

Il est d’ailleurs tout à fait instructif d’enregistrer les réactions que les appareils donnent, aujourd’hui encore, de ces événements. Certes, ils s’inclinent, comment faire autrement, mais loin de questionner l’image qu’ils se sont faites de nous, ils nous reprochent d’avoir osé en contester la conformité.

Mais ce n’est pas un de ces psychodrames dont les Gaulois, paraît-il, sont si friands. Pas un secteur n’y échappe, pas un pays non plus. Les formes seules de cet effondrement différent selon le point du globe sur lequel nous posons notre regard.

LES PRINCIPES D’UNE AUTRE GOUVERNANCE

Au cours de cette lutte pour le pouvoir menées par des castes bien caractérisées, il arrive que certaines démagogies sont plus "porteuses" que d’autres au point de mettre en évidence l’inadéquation de la structure.

Il faut rappeler que la démagogie est une technique qui a pour objet de conquérir le pouvoir en proposant des solutions impossibles à mettre en œuvre (et que le démagogue se dépêche de mettre à la poubelle dès qu’il atteint le pouvoir recherché) mais qui flattent le citoyen en lui faisant miroiter que l’Eldorado lui est refusé par défaut. Dès lors qu’à la démagogie s’ajoute l’incompétence, c’est-à-dire l’incapacité d’envisager les conséquences entraînées par la mise en œuvre de projets qui relèvent du fantasme social, nous quittons la réalité pour entrer dans le rêve. Mais le rêve implique toujours le réveil : le choc du retour au quotidien vulgaire qui exige trois repas par jour est d’autant plus inattendu, violent et destructeur que la fuite en avant a été inconsidérée.

Le passé récent fourmille d’exemples et il serait cruel d’en faire un inventaire. Les "Humeurs" vous laisseront donc, cher lecteur, chère lectrice, le loisir d’en établir la liste et d’en évaluer les conséquences, toutes les conséquences.

Dans ces moments de confusion, il apparaît que certains sont plus sensibles au fossé qui s’est creusé. Même s’ils ne sont pas en mesure d’appréhender les raisons structurelles de ce divorce, ils sont à tout le moins conscients de la nécessité impérieuse et nouvelle de ramener l’ensemble des sociétaires dans le cadre d’un Etat administré de manière satisfaisante. L’ensemble des mesures à prendre constituent alors la gouvernance et c’est tout au crédit de dirigeants de tenter de l’améliorer.

Encore une fois, des soupçons relatifs à l’éventuelle négligence de mises en garde précises concernant l’éventualité des attentats effectivement perpétrés le 11 septembre dernier, aux scandales financiers récents qui mettent en cause l’honorabilité des sociétés d’audit, en passant par les gestions de réorganisations d’entreprises de plus en plus nombreuses dans divers pays développés ou pas, il est clair que cette appréciation négative de l’action des dirigeants atteint un niveau planétaire... et soulève partout le même mécontentement.

Aussi, le premier acte sur la voie d’une gouvernance nouvelle devrait-il être de créer un climat de confiance entre les "serviteurs", l’appareil de l’Etat et les "maîtres", les citoyens. Comment ? En adoptant des comportements dépourvus d’arrogance et en recherchant, avec mesure, la participation de tous, aussi bien à la qualification des problèmes qu’à la détermination de leurs solutions possibles. Le chemin sera long pour emporter la conviction de ceux qui ont été négligés pendant si longtemps et que l’on n’a considéré qu’à travers une image si lointaine de leur réalité.

Les sujets, pourtant, ne manquent pas où les conditions de cette collaboration nouvelle pourraient être peu à peu dégagées. Un exemple ? La réinstallation de l’Etat dans la première de ses fonctions régaliennes, celle qui conduit à assurer la sécurité des personnes et des biens, est un terrain particulièrement propice. L’insécurité dans une de ces cités difficiles et abandonnées ne peut être l’objet de définitions générales pas plus que d’enquêtes sociologiques sur des hypothèses d’école. Elle s’exprime tous les jours dans les actions délictueuses élémentaires que subissent leurs habitants et dont la description s’efface devant la matérialité des exactions subies. C’est en allant écouter le calvaire de ces populations et en relevant les suggestions qu’elles ne manqueraient pas d’introduire que nous pourrons intervenir de la manière la plus efficace. Et l’expérience montrerait, peut-être, que les mesures à mettre en œuvre varient selon les lieux. Elles demandent, peut-être, d’autres moyens matériels que ceux que nous imaginons à présent et, surtout, elles se développeraient dans un climat différent où ces populations, elles-mêmes, deviendraient des partenaires actifs du rétablissement de la paix civile. Mais, il est raisonnablement sûr que nous n’arriverons à rien si nous n’arrivons pas à les convaincre que leur sort est entre leurs propres mains d’abord, aidées, appuyées, relayées ensuite par l’appareil de l’Etat.

D’une manière tout à fait générale, cette procédure de réintégration des citoyens dans le processus de la démocratie, loin de court-circuiter le dispositif traditionnel, ne manquerait pas de lui donner une expression nouvelle. L’appareil de l’Etat renouvelé, modernisé, les circuits de représentation s’ancreraient alors dans cette "France d’en bas" dont nous découvrons brusquement qu’elle n’est en rien conforme à cette image commode d’une plèbe indifférente, sans opinions, sans imagination, sans goûts et, surtout, aveugle à l’évolution et sourde aux engagements civiques.

Pas à pas, de porte à porte, le travail peut sembler titanesque et impossible. Pourtant, une fois la confiance regagnée, la participation créée, les conditions seront réunies d’un autre fonctionnement de la collectivité. Une fois le mouvement lancé, les premiers résultats engrangés, ici et là, des habitudes se prendront vite et la subsidiarité s’introduira d’elle-même. A l’appareil d’être suffisamment modeste et créatif pour apporter à mesure toutes les facilités réglementaires qui pourraient être nécessaires... à commencer par une purge drastique de notre fonds législatif.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 30 août 2005 (Date de rédaction antérieure : juin 2002).