Du fond de la poubelle ... !

 La presse d’outre-Manche comporte une branche particulière dite "presse de caniveau". A lire la nôtre, à écouter la radio et à suivre la télévision, nous pourrions croire que l’exception anglaise est presque le normal en France. Il est grave que les "truqueurs" occupent le devant de la scène... d’autant plus grave qu’un grand nombre d’entre eux sont parfaitement inconscients, se contentant de répéter... sans même se poser de questions sur les termes qu’ils emploient.Le résultat de ce genre de comportements est de créer un rejet général des institutions et, à terme, de la société. 


 Citation invitée : Le problème des égouts, c’est que ce qui en sort est identique à ce qui y entre !

Tom Lehrer, ex-professeur à Harvard et chansonnier 

Les pauvres âmes des pékins vulgaires que nous sommes (enfin, que sont la plupart d’entre nous) ne savent que penser… enfin dans les cas, de plus en plus rares, où nous nous laissons aller à penser. Nous ne pensons plus, en effet, car il n’y a plus matière à penser. Triste constatation qu’un regard dépourvu d’idéologie posé sur la situation, le tumulte, le cirque enfin, actuels ne peut que conforter, faute de réconforter.

Cette soudaine poussée de vulgarité, cette poursuite quasiment infernale du ragot, du chuchotement informé, cette accumulation quotidienne de boue, laissent pantois. De la transformation des victimes en coupables aux accusations les moins fondées, on se croirait dans une mauvaise réadaptation du "Da Vinci code". Rien ne semble vrai, tout apparaît vraisemblable. Il ne manque, la précipitation sans doute, que cette odeur d’alcôve, d’espionnes internationales et dévêtues et de confidences sur des oreillers malpropres.

Nous n’en sommes encore qu’à l’affaire Clearstream . l’Affaire reste encore réservée à l’affaire Dreyfus. Mais déjà, toutes les questions fondamentales qu’elles soient sociales ou économiques, l’emploi, l’école, la réforme de l’État, la Dette, bref l’ensemble des problèmes qui devraient intéresser chacun d’entre nous dans sa capacité de citoyen, s’effacent devant un scénario aussi creux que la plupart des commentaires autorisés distillés, la bouche en cœur, par tous les analphabètes de la "chose politique".

Et pendant ce temps ? Pendant ce temps, les deux tiers de la population considèrent l’affaire Clearstream comme pas très importante. La Sagesse des Nations deviendrait-elle une réalité…, enfin !

Bref, visitons l’actualité.

ANARCHIE ? NON CHAOS !

Il n’est pas de jour qui ne nous apporte une information inattendue. Pratiquement toujours déroutante parce qu’il ne viendrait pas aux quidams que nous sommes d’imaginer un seul instant qu’un tel contenu puisse constituer une information.

Le général de Gaulle a dit un jour que :"…La politique de la France ne se fait pas à la corbeille.. ; !" Nous devons constater aujourd’hui qu’elle semble s’articuler sur les ordures qui traînent au fond des poubelles et des corbeilles…à papier.

Résumons la chose : une liste de noms dont le voisinage même dans une énumération commune aurait pu, sinon dû, éveiller la plus extrême prudence de tous les récipiendaires de ces papiers anonymes, est distillée sur la place publique. Entretiens, démentis d’entretiens, fuites, démentis encore… ! Comme ce duc voyeur qui se fit enfermer dans l’alcôve de Madame de Maintenon, la quasi totalité des médias ne recule devant rien pour transformer une banale histoire de dénonciation calomnieuse en l’Affaire du siècle.

Il est vrai que les "Zola" modernes jouissent, à la fois, d’une supériorité et d’une infériorité sur leur ancêtre. Supériorité ? Bien sûr, Zola n’avait pas à sa disposition, la télévision et la radio même si toute la presse ne lui était pas hostile. Supériorité ? La parole étant élitiste et le certificat d’études primaires, un titre universitaire respecté, pour être écouté, voire entendu ; il fallait du talent. Aujourd’hui, vive la démocratie, la vulgarité du propos permet à tous et, surtout à n’importe qui, de tenter de passer pour un journaliste d’investigation, un commentateur éclairé, un défenseur émérite et républicain des principes les plus fondamentaux de la société démocratique. Infériorité ? Hélas, les choses, mon pauvre monsieur, ne sont plus ce qu’elles étaient. L’affaire Dreyfus, l’Affaire, c’était quand même autre chose que la vie privée des présidents, que le Rainbow warrior, que les accusations de tractations immobilières de candidats à la Présidence, outres encore plus vite dégonflées qu’elles avaient été opportunément présentées et, enfin, que cette gigantesque viduité du "listing de Clearstream". Il est vrai que dans un moment où un roman semble menacer l’intégrité d’un édifice plurimillénaire, les Evangiles, il ne faut pas s’étonner que la trivialité submerge notre quotidien.

Un instant s’il vous plaît ! Il ne s’agit pas d’une quelconque nostalgie d’un passé que la distance temporelle nous ferait identifier à un paradis perdu. Non, non, le souvenir de mille affaires [financières et d’escroqueries notoires, les piastres, Roger Peyré, politico-salaces, les ballets roses, notoirement intimes mais étalées au grand jour, les catastrophes industrielles, Lip, les montages immobiliers qui se révèlent d’excellentes affaires, une fois le bon peuple écarté, le Point du Jour, n’en jetons plus, à vous de choisir] est là pour nous rappeler que les voyous n’opèrent pas qu’au delà des fortifs et qu’à ce titre-là, notre époque ne tranche en rien sur le passé, apparemment du moins. Mais s’il est quand même une source d’étonnement, sans cesse renouvelée, c’est dans les thèmes retenus où elle fait entendre son murmure. Il est vrai que moins elle est alimentée, plus elle mugit, rugit et s’enfle.

Si dans les rues de la Troisième, le populaire chantait : "…Ah quel malheur d’avoir un gendre…" en se moquant de prouesses commerciales (vente de décorations), dans l’ensemble, les scandales reposaient sur des déviances réelles. Aujourd’hui, les turpitudes qui font la une des journaux, l’ouverture du Journal télévisé (au singulier car, quelle que soit la chaîne, c’est un discours unique) et les commentaires radiodiffusés ne sont que des commérages de sous-préfecture dépeuplée.

Finalement, s’il y a évolution, elle peut être observée dans la nature et le contenu des scandales que les médias nous offrent. L’ignominie, si elle a été de tous les temps (souvenons-nous de certaines campagnes ad hominem et de leurs résultats), se mélangeait rarement à la perversité. Il était question de malhonnêteté (Panama, la Société générale), de perversion jamais. Des faits qui n’auraient, hier, retenu l’intérêt de personne, tout au plus de feuilles à chantage, sont sertis comme des brillants rarissimes et présentés, solitaires incomparables, dans un tumulte qui masque leur absence de qualité.

Sommes-nous devenus à ce point médiocres que seuls des bains de boue permanents nous permettent de nous sentir être ? Où en sommes-nous rendus pour que chaque intervention des médias pourrait commencer par : " les dernières ordures ramassées dans nos poubelles préférées, nous permettent d’affirmer avec certitude que…" ?

Est-ce à dire ou à supposer que, délibérément, des hommes et des femmes, autrement urbains ont décidé de nous avilir en couvrant un système vieillissant de tombereaux d’immondices chaque matin renouvelés ? Et sans grand résultat apparent puisque les sondages (nous avons les Pythie que nous méritons) nous apprennent que ce remue-ménage ne trouble pas nos concitoyens outre mesure puisqu’ils s’obstinent à considérer à une grande majorité que cette affaire est bien mineure.

Alors, pourquoi ?

IL N’Y A PLUS DE LANTERNES, IL N’Y A QUE DES VESSIES

Le sérieux, la componction même, que manifestent nos Caton modernes, les certitudes qui les animent, présentent un tel caractère de sincérité que les contradictions entre le contenu et le contenant deviennent incompréhensibles.

La scène n’est plus celle de l’Opéra, de l’Assemblée nationale, du Sénat ou de la Concorde, tout au plus la foire du Trône. Le discours ne parvient même pas à atteindre le niveau zéro de la démocratie. Quoi ? Eh oui ! Le dépôt récent d’une motion de censure en est l’illustration indiscutable.

Qu’on en juge : il y a quelques semaines, un problème important a secoué la France, le C.P.E. A travers des réactions plus minoritaires, cependant, qu’il serait politiquement correct de croire, le caractère politique de la question était évident. Au delà même de cette facette, ce qui était en cause c’était toute la politique économique actuellement menée. La France aurait pu souhaiter qu’on lui donne quelques explications, qu’un débat contradictoire soit engagé, bref que l’on parle, enfin de politique. Eh bien, non, c’est quelques semaines plus tard à l’occasion, en dehors du présent, du chômage, de l’école, de la Santé, des retraites, bref en dehors de ce qui constitue effectivement la politique que se drapant de dignité et pour défendre une morale, voire une moralité, dont la mise en cause échappait à la plupart, la fraction prétendument progressiste de la représentation nationale a souhaité que s’ouvre un débat.

La nouvelle mode : débattre de la politique sans sujet d’application. Le Parlement brusquement élevé à la dignité de filiale de l’Institut, section des sciences morales. Il est vrai que depuis que le Parlement a décide d’écrire (de réécrire ?) l’Histoire, il n’y a aucune raison pour que la morale lui échappe. Il est indubitablement plus facile, plus commode, plus confortable, enfin, d’affirmer des principes que d’aider à rétablir la croissance ou de créer l’Ecole du vingt-et-unième siècle. Et, surtout, cela demande infiniment moins de courage et de créativité.

Pourquoi, alors remplacer définitivement les lanternes par des vessies ? Parce qu’il ne s’agit même plus d’abuser un chaland éventuel mais de le précipiter dans un univers d’irresponsabilité générale. Personne n’est plus capable de rien, aussi fait-on du discours sur le rien, la matérialisation de ce rien. L’emploi devient affaire de discours, pas de débat (il n’y a rien à proposer) mais le dossier Clearstream, une virtualité, s’exploite merveilleusement dans un contexte où le geste s’efface devant la parole. Notre société est devenue le monde de l’incantation, de l’annonce, de l’imaginaire : tout est virtuel. De généralité en généralités, de critique en critiques, il n’apparaît jamais de propositions véritables qu’il serait possible de réaliser moyennant quelques efforts collectifs. L’administration du groupe, la Région, l’Etat, l’Europe même (à cet égard, l’obligation faite à EdF, producteur non polluant d’une énergie à faible prix, de se mettre au niveau de ses concurrents, pollueurs au nom de l’égalité de traitement entre producteurs), ne sont plus que des organismes de nuisance.

Dans cette entreprise d’organisation d’une irresponsabilité collective par défaut, il ne reste plus aux intermédiaires que le terrain de l’inconséquence. L’essentiel des "nouvelles" est constitué de faits divers, qu’il s’agisse d’escroqueries, de vols, d’attaques à mains armées, de viols divers et d’incendies. Le reste se partage entre le sport et des "nouvelles" au sens profond du terme, c’est-à-dire, des comptes rendus et des annonces dont l’intérêt et la portée sont rarement généraux. Par exemple ; "…telle corporation fera grève aujourd’hui ou demain ou la semaine prochaine…" Nous ne saurons jamais pourquoi. En fait, ce n’est en aucun cas une information. Et, si encore, ces nouvelles concernaient notre vie quotidienne mais il n’en est généralement rien. Bref, tout se passe comme… si rien ne se passait. Le Président de la République voyage : nous savons en général où il se rend, parfois avec qui, le "pourquoi" de son déplacement demeure nébuleux la plupart du temps et la nature exacte de la relation qui unit la France au… Chili, à l’Argentine ou au Kamtchaka est généralement ignorée. Mais nous savons tout de notre hôte, notamment ses choix en matière culinaire ou sportive. Bref, rien.

Aussi n’est-il pas étonnant que dès qu’un fait divers touche certaines catégories sociétales singularisables [le monde de la politique, le rayon "people", le sport, bref tout événement qui puisse exalter une démarche de voyeur], tous les médias se précipitent. Comme pour illustrer encore notre propos, le Président, en graciant Guy Drut permet un nouveau déchaînement.

Le résultat de ce genre de comportement qui organise un "univers de l’indignation vertueuse", c’est qu’il crée un rejet général qui s’adresse moins aux personnes qu’aux institutions aussi bien civiles, politiques ou militaires. En quelque sorte, c’est l’ensemble de la société qui est frappé. Le phénomène est d’autant plus flagrant que ceux-là mêmes qui s’indignent manifestent des comportements qui révolteraient le plus indulgent des "audio-spectateurs", leur accorderait-il un rien de crédit.

CEUX QUE JUPITER…

Pendant que la plupart de ceux qui nous "informent" continuent leur jeu dérisoire, une autre manière de suivre la réalité se fonde peu à peu. La pratique de l’internet, le développement du réseau, les sites, les blogs, les lettres individuelles, et demain, qui sait quoi, s’adressent à tous ceux qui possèdent le sésame, c’est-à-dire un ordinateur et la connexion "haut débit".

Chaque jour davantage de sociétaires rejoignent le peuple de la libre communication où le prêt-à-penser, cette illustration du "politiquement correct", est devenu inutile : le droit à la parole, jusqu’ici réservé à une minorité, ne s’accorde plus via les traditions et les usages mais s’exerce… tout simplement. A mesure que l’exploration du réseau par "l’uomo qualcunque" s’intensifie, la parole se libère. Les uns et les autres, nous découvrons avec une surprise teintée d’innocence que les autres et les uns ont "à dire" et que l’expression de la pensée jusqu’ici réservée à une minorité, composite d’ailleurs, appartient à tous. S’adresser à l’autre, aux autres, est une démarche qui n’est subordonnée à aucune autorisation socio-sociétale. C’est la première étape de chacun vers l’âge adulte, c’est-à-dire vers l’indépendance, l’autonomie et, en fin de compte, la liberté. Oh, nous n’en sommes qu’au début. Mais cette séparation entre les "faiseurs d’opinion" et les pékins vulgaires s’effectuera sans drames, sans heurts, quasiment dans le silence. Le cercle de "ceux-qui-ont-le-droit-de-causer-dans-le-poste" est si fermé, ces membres sont à ce point égoïstes et narcissiques, qu’ils ne saisiront pas, qu’ils ne saisissent déjà pas, les raisons et le contenu du phénomène, pas plus, d’ailleurs, qu’ils ne sont en mesure de prévoir la nature de son développement.

Tel ou tel autre présentateur (sans distinction d’âge ou de sexe), tel ou tel autre commentateur, tel ou tel autre homme public (le lecteur pardonnera la restriction à l’homme, le terme "femme publique" étant désagréablement connoté !), ne manqueront pas d’attribuer l’indifférence grandissante des sociétaires à leur manque de civisme. Une fois de plus, "on" parlera de rendre le vote obligatoire. [A ce propos, notons que la seule expression reconnue au magma indifférencié que nous sommes est le suffrage universel. Entre deux votations, il ne nous reste que la manifestation ou l’émeute ; deux voies disqualifiées, sinon interdites, parce qu’illégales.]. Le citoyen, pardon l’électeur, car c’est uniquement à ce dernier titre que l’on s’adresse à nous, indigne du droit de vote qu’il n’utilise pas, est l’objet (pas le sujet, l’objet) de remontrances et d’accusations dont le but est de lui faire sentir qu’il est responsable et coupable des dysfonctionnements observés.

Tout ce bruit qui semble rassurer les princes qui nous gouvernent et leurs satellites, couvre le lent murmure de la communication qui réifie ce réseau systémique dont le développement se poursuit peu à peu. Les initiés sont encore peu nombreux, très souvent jeunes. Mais quels que soient leur âge et leur condition, ils ont en commun de découvrir et d’expérimenter ce qu’apporte la circulation des idées dans un univers sans censure, pas plus sociétale qu’administrative. Avoir une opinion, manifester son opinion sont des propriétés licites qui ne doivent rien au rang social des porteurs. Sur le réseau, les avis du polytechnicien, de l’énarque, du professeur, bref de l’expert, n’ont pas plus de poids que l’idiosyncrasie ordinaire de la fameuse veuve de Carpentras. Et, d’ores et déjà, une constatation s’impose : les avis ont de la qualité quelle que soit leur origine. Imperceptiblement, un autre regard s’installe, prélude d’une autre forme de gestion collective, en clair d’une autre manière de vivre la démocratie. Imperceptiblement, bien sûr, mais chaque jour est une victoire, même si sa portée est apparemment négligeable. Ayons en mémoire, cette apostrophe de Raymond Devos : "Rien, c’est rien. Mais trois fois rien, c’est déjà quelque chose !"

En attendant, il ne coûte rien de faire savoir à ces faussaires, parfois inconscients, que nous sommes quelques uns attentifs à leur mauvaise foi, voire à leurs manipulations. Ils finiront par remarquer ce ru qui véhiculera le décompte permanent de leurs falsifications. Pas de dénonciations, pas de ces manifestations d’indignation vertueuse qui caractérisent les menteurs pris la main dans le sac. Non, juste le compte, inutile même de revenir sur le contenu précis, d’une part, "ils" savent quand et où ’ils" trichent et d’autre part, "ils" n’opèrent pas au hasard. Dans le fond, qui pourrait leur jeter une autre pierre que celle de la publicité de leurs manœuvres…, souvent si petites que leur simple mention serait une gifle publique.

Que faire ? Ne rien laisser passer ! Comment faire ? Investir les blogs des uns et des autres en disant simplement chaque fois : "Monsieur, madame, tel jour, telle heure , au cours de telle émission, vous avez truqué." Il n’en faudra pas plus. Pourquoi, elles, ils, agissent ainsi ? A la limite peu importe. En la matière les procès sont inutiles ; là, comme partout, la rédemption n’est qu’un leurre.

Alors, chiche. A vos claviers… frappez, frappez encore, frappez toujours ! Il finira par en rester quelque chose. Il n’y a rien de plus ridicule qu’un singe incapable de se débarrasser du chewing-gum qui lui colle aux doigts.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 11 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juin 2006).