La précarité ? Le quotidien des temps modernes !

Quel que soit le domaine considéré, matériel ou immatériel, le changement est devenu permanent. Ce n’est pas une évolution mais une rupture constante, imprévisible et universelle. Rien ni personne n’y échap-pent, les repères, à peine choisis, sont déjà périmés. Les savoirs, à peine transmis, sont déjà dépassés. Les objets n’ont plus de durée, le "nouveau modèle" détrône l’ancien qui n’a pourtant que quelques jours. D’exception, le transitoire est devenu permanence : la précarité s’est installée dans le quotidien. Rien plus rien, ne sera jamais "comme avant".


 Citation invitée : Père, gardez-vous à droite ; père gardez-vous à gauche !

Philippe II, le Hardi à son père Jean le Bon.Bataille de Poitiers (1338) 

Précarité ? Le mot à la mode. Qu’il s’agisse du chômage des jeunes, de la recherche des emplois, du logement, des contrats à durée déterminée, des médias aux individus en passant par le pékin vulgaire, les syndicats, les partis politiques et les associations en tous genres, un seul mot, résumé de tous les maux : précarité.

Cette fortune soudaine d’un mot jusque là confidentiel, pour ne pas dire pédant, devenu expression symbolique de… mais de quoi au juste ?
Qualifie-t-il la situation de l’emploi, la difficulté de vivre, l’inquiétude du lendemain, l’absence d’espoir, la frilosité d’un nombre important d’habitants de notre pays, quels que soient leur sexe, leur âge, leurs origines ? La confusion paraît à ce point étendue que cela vaut peut-être la peine de s’arrêter un instant sur sa subite et nationale utilisation. Peut-être ? Peut-être bien, tant Jupiter règne et nous rend à la fois sourds et aveugles au point que nos hurlements dans le noir semblent nous avoir transformés en autant d’autistes.

RETOUR AUX SOURCES

[Dans cette cacophonie, commençons par tenter d’isoler la fréquence originelle en consultant nos dictionnaires usuels.

Le "Nouveau petit Larousse illustré" (NPLI) d’abord :

Précarité :

1. Caractère, état de ce qui est précaire.
2. Situation d’une personne qui ne bénéficie d’aucune stabilité d’emploi, de logement, de revenus.

Précaire : (du latin precarius, obtenu par la prière)
- Qui n’a rien de stable, d’assuré ; incertain, provisoire, fragile.
- Qui existe par autorisation révocable.

Le "Petit Robert", ensuite :

Précarité : Etat de ce qui est précaire.

Précaire : (Précoire, 1336, jur. du latin precarius, obtenu par la prière)

- Qui ne s’exerce que grâce à une autorisation révocable.
(déf. XVIIème siècle) Dont l’avenir, la durée ne sont pas assurés.
]

Certes si le caractère implorant qui s’attache à l’introduction originelle ne semble plus à l’ordre du jour, la dimension passagère, incertaine, instable sinon éphémère (cf. les exemples donnés par le Petit Robert) justifie l’usage qui en est fait actuellement. Une remarque, cependant, qui paraît importante : le champ d’application du substantif comme du qualificatif s’étend bien au delà de l’acceptation actuelle. La reconquête sémantique de l’espace que les deux termes occupent dans la réalité du langage… et de notre vie quotidienne, nous ouvre des horizons qui corrigent l’apparente précision qui accompagne une utilisation peut-être un peu rapide.

En effet, sur le plan le plus général de l’activité humaine, la durée même de la vie relève de la précarité… encore que la caractérisation sociale de l’autorité qui délivrerait éventuellement "l’autorisation révocable" dépende des convictions individuelles. Mais s’il en est de la vie prise dans son sens le plus général, il en est de même de toutes les activités humaines. Pire, ou mieux encore, la notion même de permanence est sujette à caution, sinon à rejet pur et simple dans le domaine de l’imaginaire. A la grande rigueur pouvons-nous prétendre à l’observation d’une certaine continuité qui rattacherait l’œuvre des générations successives. C’est dire que la notion de précarité, dès lors qu’elle est explicitement introduite dans le langage, nous renvoie à notre mortalité. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner outre mesure de la résonance que le terme de précarité prend aujourd’hui dans le discours ambiant.

Parler de précarité, c’est aussi parler d’évolution, c’est révéler au grand jour ces peurs qui nous animent car elles nous rappellent justement que tout dans la vie à un terme. Tout changement, toute modification de nos rythmes, de nos modes de vie, de notre environnement ne peuvent nous apparaître que comme détestables car ils nous renvoient à ce que nous détestons le plus : notre statut d’éphémères.

TOUT PROGRES NOUS DESTABILISE

Il y a quelques dizaines d’années encore, nos vies quotidiennes s’accommodaient de l’évolution de notre environnement. La vitesse avec laquelle celui-ci évoluait était compatible avec celle qui gouvernait le déroulement de nos vies. Ainsi, bien que les générations qui se sont succédées depuis le milieu du dix-neuvième siècle jusqu’à l’avant-guerre de 1939-1945 aient assisté à l’apparition et à la première vulgarisation de l’usage du gaz, de l’électricité, du chemin de fer, de la voiture, de la radio, du téléphone, de l’avion… etc., etc…, la vitesse avec laquelle ces évolutions techniques se sont installées n’a pas mis en cause notre comportement quotidien. Nous avons eu le temps de nous habituer à l’apparition de ces objets nouveaux et nous avons ainsi pu nous les approprier sans que nos habitudes ne soient instantanément bouleversées. Il a fallu presque soixante-quinze ans pour que la radio devienne le transistor, cinquante ans pour que la télévision trône dans tous les salons ou salles à manger, cinquante ans pour que l’automobile ne soit plus objet de curiosité. Les choses changeaient à vitesse humaine, pour ainsi dire à une vitesse compatible avec notre évolution biologique de notre naissance à notre mort, sans nous rappeler à chaque instant que nous n’étions que de passage.

Il suffit de regarder autour de nous, d’écouter et de lire pour constater que ce n’est plus le cas. Quel que soit le domaine considéré, matériel ou immatériel, le changement est devenu permanent. Ce n’est pas une évolution mais une rupture constante, imprévisible et universelle. Rien ni personne n’y échap-pent, les repères, à peine choisis, sont déjà périmés. Les savoirs, à peine transmis, sont déjà dépassés. Les objets n’ont plus de durée, le "nouveau modèle" détrône l’ancien qui n’a pourtant que quelques jours. Jamais cette remarque qui fit les beaux jours de mai 1968 n’a pris autant d’actualité : "… cours camarade, le vieux monde est derrière toi !..." Le problème c’est qu’il n’y a plus aucun rapport entre l’ancien et le nouveau, les mots eux-mêmes ont changé de sens… quand ils ne sont pas inventés à une allure telle que les néologismes n’ont pas le temps de s’installer qu’une nouvelle vague nous submerge.

Bref, tout est éphémère, tout est passager et notre environnement, nos systèmes de communication, nos relations au monde, voire à nous-mêmes, nous échappent. Les repères, hier encore garants d’une permanence de l’organisation sociale, ont perdu toute validité car les valeurs qu’ils bornaient sont devenues virtuelles. Ce n’est pas l’anarchie mais l’apparition du chaos. La société éclate en une multitude de groupes où le terme de communauté recouvre une multitude de réalités sans qu’il soit possible de les catégoriser, donc de les appréhender. La peur de l’instant à venir est le ciment de la plupart mais ce n’est pas le seul. En l’absence de "surmoi" social, l’empire de la pulsion devient une règle et la licence devient le dernier avatar de la liberté. Les limites sont dépassées où une intervention normalisatrice pourrait ramener les conditions élémentaires de la paix publique, c’est-à-dire le retour à l’expression des conventions sociales qui nous ont organisés jusqu’ici. Le gendarme ne fait plus peur. Ce n’est pas exprimer un regret que de constater que le temps n’est plus aux dragonnades, c’est simplement accepter que notre monde touche à sa fin car ses valeurs fondatrices ont perdu toute intelligibilité.

Nous ne semblons pas réaliser que le discours sur le chômage appartient à un monde dépassé car il exprime un sentiment aujourd’hui socialement disparu : celui de la dimension sociale du travail. La négation de la liberté individuelle par une exaltation des libertés publiques a effacé la notion du devoir au profit de la revendication de droits. Nous ne sommes plus une société réunie sur l’idée que le groupe est plus performant que l’individu en ce qui concerne la résolution de la plupart des problèmes quotidiens mais une juxtaposition d’expressions de pulsions individuelles. Les problèmes les plus triviaux sont bien souvent résolus en ignorant délibérément l’équilibre social.

[Un exemple parmi d’autres de cette pandémie : L’obligation faite à l’Etat de s’adresser à l’Imprimerie nationale pour la réalisation des passeports biométriques en est une merveilleuse illustration : le prix de revient de la solution choisie est d’environ une fois et demie celui qui avait été proposé par l’entreprise privée sollicitée au départ. Un exemple presque pour rire tant il est ponctuel. Il est pourtant caractéristique d’un comportement général où les grèves des services publics sont généralement "comprises" par ceux-là mêmes qui en sont les premières victimes, tant au niveau de la gêne instantanée qu’à celui plus éloigné de la ponction fiscale.]

Le bouleversement profond, radical même, du mode de production, le passage de la primauté de la main à celle de la machine automatique, ont complè-tement modifié les conditions et les conséquences du développement. L’organisation sociale que nous avons connue et qui, rappelons-le, nous a conduit à la situation actuelle, s’en trouve définitivement dépassée. Le système taylorien s’effondre sous nos yeux car il est dans l’incapacité de nous permettre d’inventer les solutions nouvelles indispensables. Pis encore, sa permanence empêche la moindre tentative de changement, serait-elle une expérimentation la plus élémentaire.

A dire vrai, personne ne sait si le Contrat première embauche est une amorce de solution, mais la frilosité est telle qu’il n’est pas un instant question d’en faire l’essai.

L’incohérence de nos comportements prêterait à rire si le chaos qu’elle provoque ne venait pas menacer, détruire même, nos certitudes les plus élémentaires. Il est quand même révélateur de constater que les contestataires d’aujourd’hui qu’il s’agisse des organisations lycéennes, étudiantes ou syndicales (au sens classique du terme), ne font nullement allusion à la situation des centaines de milliers de "jeunes" sans qualifications. Il est également stupéfiant de constater que personne ne met en doute l’inadaptation totale de notre système de formation aux conditions actuelles de l’évolution sociale. L’esprit même de l’enseignement actuel, quel que soit le niveau auquel on se réfère, est attaché à l’exposé d’un savoir bien plus qu’à une manipulation des outils qu’il comporte. Les têtes, parfois pleines, sont, en tout état de cause, encombrées d’un encyclopédisme complètement étranger au déroulement matériel de la vie quotidienne. Nous sommes devenus les participants à une gigantesque fabrique de sujets conformes dans une ambiance de refus collectif d’une évolution qui nous dépasse et, par conséquent, qui nous déstabilise. Perdus dans une atmosphère où l’énoncé permanent des définitions nous interdit l’accès à toute entreprise de maîtrise de la réalité quotidienne, nous sommes immanquablement conduit à en nier l’évolution.

Cette précarité dénoncée sur tous les tons semble trop bruyante pour que de mauvais esprits ne soient pas conduits à s’interroger sur la pertinence de certaines observations, probablement moins isolées que ne le souhaiterait la bonne conscience des protestataires. Entre autres, ce mouvement, plusieurs fois relevé, de jeunes hommes et femmes qui alternent les petits boulots, le RMI et le chômage manifestant ainsi une liberté inattendue de comportement social. Se pourrait-il que ces démarches soient la manifestation de comportements totalement étrangers à la vulgate sociale dominante ? Sommes-nous si sûrs de la validité des représentations sociales pour la perpétuation desquelles un grand nombre de nos concitoyens mènent un combat apparemment sans espoir sur l’opportunité duquel nous ferions bien de nous interroger ?

Le désarroi, même s’il n’est exprimé que par une minorité active et activiste, est si peu réaliste qu’il conduit les protestataires à justifier leur démarche en se référant à cette vieille distinction entre pays légal et pays réel. Qui aurait pu croire que la gauche et les non-politiquement engagés appelleraient Maurras à leur secours ?

Comme quoi tout change et l’horreur réactionnaire d’hier devient la justification des débordements progressistes d’aujourd’hui.

FAUT-IL BAISSER LES BRAS ?

Il est probable que la tendance est "lourde". Cela signifie que le mouvement auquel nous assistons et qui, contrairement à ce qu’un regard superficiel nous donnerait à observer, bouleverse peu à peu toute la planète. Certes les formes prises sont propres à l’expression du génie local mais une attention quelque peu appuyée en révèle l’universalité.

Est-ce à dire que nous ne pouvons qu’être emportés, figurines impuissantes, vers un cataclysme effroyable et définitif ? A dire vrai, les opinions divergent et continueront à diverger. Cependant, en ce qui nous concerne, nous ne pouvons nous empêcher de croire à l’ingénuité de l’esprit humain et, par conséquent, à la supériorité permanente d’Eros sur Thanatos.

Mais il ne suffit pas de le croire et de se le répéter, encore faut-il transformer la pensée en action. Nous sommes ainsi conduits à énoncer quelques remarques préalables.

1. L’effondrement d’une structure n’est jamais instantanément définitif. Même lorsque le drame est terminé, les débris ne manquent pas d’encombrer le paysage. Aussi toute construction nouvelle exige d’abord le déblaiement de tous les restes de l’édifice précédent.

2. La poursuite de la vie quotidienne exige également que soient prises des mesures, certes conservatoires, mais qui ne seront pas autant de gênes au moment où il faudra entreprendre les constructions nouvelles.

3. Plus précisément et en ce qui concerne la situation actuelle, il existe une telle différence entre le monde taylorien qui nous abandonne et la probable structure systémique vers laquelle tendra notre organisation socio-sociétale, qu’il nous faudra bien imaginer du transitoire qui ne risque pas d’être antinomique du développement futur. Une société du "pourquoi" ne s’édifie pas sur les mêmes bases qu’une société du "comment". Si la hiérarchie permanente est le fondement de la première, la seconde exige la participation active, constante et raisonnée de tous les acteurs. En l’occurrence, personne ne peut être porteur de "la" solution. Celle-ci sera le fruit d’une participation collective, la passivité individuelle entraînant ipso facto l’exclusion définitive du "bel indifférent". Toute autre conception entraînerait automatiquement un retour au système taylorien.

La première des conséquences est que la structure en cours de délitement, si elle ne conserve plus qu’un caractère de nuisance, ne manquera pas d’être un obstacle pour un bon moment encore. Toute tentative de généralisation imprudemment hâtive d’essais limités aussi viables qu’ils apparaîtront sera combattue avec une vigueur d’autant plus puissante qu’il s’agira des derniers sursauts d’un animal blessé à mort. Il faudra donc savoir limiter des ambitions, pourtant légitimées par les succès prévisibles d’un regard nouveau, tout en préparant dans le silence, sinon le secret, la future structuration généralisée de tous ces pôles d’avenir.

Il est toujours possible de rêver mais, dans le cas actuel, la seule prévision qu’il est possible de formuler est celle du règne de l’imagination dont les fruits seront légitimés par leur réalité. Par où, par quoi faudra-t-il commencer ? Par tous les bouts, si cette expression a un sens. Il faudra inventer aussi bien les manières de former que les contenus des formations. Il faudra valider les relations entre sociétaires, parents, enfants, proches, amis ou partenaires. Rien ne sera jamais acquis que fondé sur la réussite. Une constante, cependant : rien ne pourra être entrepris sans une étude approfondie de son "à quoi ça sert ?" Et l’évolution sera d’autant plus permanente que certaines validations prendront du temps et de l’espace. En 1941, Winston Churchill ne promettait à ses concitoyens que du sang et des larmes, il n’est pas sûr que les premiers temps de ce nouveau monde seront plus faciles à conquérir. Il nous faudra redécouvrir, découvrir peut-être, tous les contenus de l’appartenance comme le prix à payer individuellement pour "en être".

Il nous faudra apprendre, avant tout autre comportement, que chaque participant, pour occuper sa place pleine et entière, s’il est "une partie du Tout" est en même temps "le Tout partout où il est". Plus qu’une maxime, un comportement, une éthique même, sans la pratique de laquelle il ne peut être de réseau systémique.

Alors, chiche : saurons-nous faire preuve de ce cocktail d’imagination et d’énergie sans lequel tout cela ne sera que l’expression d’un "wishful thinking" ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mercredi 12 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : avril 2006).