Le terrorisme : une politique, une stratégie, une tactique ou un comportement nouveau ?

Jusqu’ici, les adversaires que nous avons rencontrés luttaient contre nous selon les mêmes principes : invasion, contrôle, destruction... L’adversaire, désarmé, désorganisé, démoralisé, finit par se rendre et reconnaît notre supériorité. Cela n’est plus le cas : une organisation booléenne, nous, est combattue par une organisation systémique, eux. Tant que nous n’aurons pas envisagé les conséquences de notre inadaptation, les victoires que nous remporterons seront sans lendemain... et nous finirons par être vaincus... par k.o. technique.} }}


Depuis que le monde est monde, la guérilla est le moyen que tous les faibles ont utilisé dans tous les domaines pour faire entendre leur voix. Mais est-ce que la guérilla est la guerre ?

Et si la guérilla est une guerre, le choix du terrorisme est-il un choix au niveau du pourquoi, du où ou du comment ?

Et puis, si pour commencer il ne fallait pas se poser la question, la guerre en ce début du vingt-et-unième siècle, ça sert à quoi ?

Bref, le terrorisme est-il envisageable en dehors d’un "pourquoi" qu’il faudrait considérer largement en amont des prises d’otages, des kamikazes divers, des immolations par le feu, voire des chantages à la peur ou des "désobéissances civiques" ?

Trop de voix, trop de voies, trop de confusions et de peurs sciemment exacerbées en un "effet de foule" où chacun devient l’ennemi de tous en contestant l’expression régalienne fut-elle le fruit d’une consultation populaire aussi imparfaite et approximative que celle que connaissent les démocraties occidentales.

UNE GUERRE SANS MERCI !

Des hommes, des femmes et des enfants meurent tous les jours. Selon les lieux, les acteurs ou les moments, la nomenclature nécrologique parle de "civils", d’activistes, de militaires et/ou de terroristes. Certes, comme le secrétaire général de l’O.N.U., nous pouvons considérer que l’intervention en Iraq a négligé les règles de droit international mais cette constatation n’a qu’une importance négligeable quant à la caractérisation de l’opération. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et quelques autres nations d’importance planétaire plus négligeable ont mené une guerre dont ils ont cru qu’elle s’était terminée par la chute du régime baassiste. Les événements que nous pouvons observer, là bas comme ailleurs dans le monde, indiquent qu’il n’en est rien.

La guerre se poursuit, elle s’intensifie même. Qui plus est, elle présente des caractéristiques que les protagonistes occidentaux ne semblent pas saisir dans leur globalité. En fait, le vocabulaire lui-même traduit cette incompréhension. Sun-Tse, déjà, nous recommandait de ne pas sous estimer l’adversaire. l’Histoire, pourtant, nous offre un florilège de ces situations où la guerre a pris des formes qui ont conduit le "plus fort" à fuir devant le plus faible et où les "Goliath" ont souvent tremblé et perdu face à des "David" sur la victoire desquels peu de paris auraient été engagés. Pour ne citer que les cas les plus récents, la France en Indochine, puis en Algérie, l’URSS en Tchétchénie, les Etats-Unis au Vietnam, hier, en Afghanistan et en Iraq aujourd’hui. Sans compter les "accrochages" en Afrique noire, en Amérique du Sud, en Europe du Centre-est méditerranéen, où ces pays se sont, et sont encore dans la plupart des cas, engagés dans des opérations dont les observateurs les plus optimistes se demandent comment ils vont s’en sortir.

Bref, ces opérations militaires, même si les adversaires ne répondent pas aux définitions classiques, n’en constituent pas moins des guerres tout à fait caractéristiques en ce sens qu’elles s’accompagnent de morts, de blessures et de destructions.

Tout à fait caractéristiques ? Un peu vite dit. L’accumulation des progrès de la technique et de la technologie semble avoir bouleversé la mécanique de l’agression et du combat. Déjà, Israël, l’URSS et les Etats-Unis ont expérimenté, expérimentent encore que la suprématie matérielle, la possession et la mise en œuvre de tous les moyens les plus modernes, aériens, maritimes et terrestres, n’est pas une garantie de victoire totale, pas même porteuse de résultats intéressants. Les cadavres et les ruines s’accumulent mais personne ne semble progresser. Au point que ces choix ne paraissent conduire qu’à l’issue de l’ethnocide ou du génocide.

C’est la guerre, c’est une guerre sans merci et sans armistice possible dont l’objectif est la destruction de la société occidentale. Notre adversaire est une multitude à laquelle nous ne savons opposer qu’une poignée de professionnels

Là, comme dans tous les domaines de l’existence quotidienne, la civilisation taylorienne est essoufflée, pour ne pas dire obsolète. Nous sommes en guerre, malheureusement nos adversaires et nous, nous ne menons pas la même. Malgré nos efforts de courber la réalité à nos modèles classiques, l’autre, les autres, se refusent à jouer "le jeu" que nous continuons à nous obstiner à décrire. A nos yeux, la guerre c’est simple : j’envahis, je contrôle, je détruis et mon adversaire, désarmé, désorganisé, démoralisé, finit par se rendre et assume ma supériorité. Le tout à coups de missiles, d’hélicoptères, de bombardiers, de chars, de canons et, finalement, de fantassins. Dans la mesure où l’organisation de l’ennemi repose sur les mêmes hypothèses que la nôtre, le choc se réduit au heurt de deux ensembles qui opèrent dans le même univers conceptuel et méthodologique. Là où les choses tournent mal, c’est qu’en l’occurrence les politiques antagonistes n’ont aucun rapport.

Clausewitz définissait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Il indiquait alors que la guerre correspondait à l’introduction d’une tactique appropriée au delà de l’activité diplomatique. Mais il suggérait par la même occasion que chez les belligérants, le "pourquoi", la politique, était de même nature.

Est-ce le cas aujourd’hui ? Indubitablement, nous menons encore nos guerres avec le souci d’imposer à nos adversaires l’adoption d’un certain ordre à la fois politique, moral, industriel et économique. Nous entendons substituer à leurs organisations, une organisation particulière, la nôtre, dont nous prétendons, non sans une certaine arrogance, qu’elle est préférable à toutes les autres. Le problème naît de ce que nos adversaires rejettent en bloc nos hypothèses les plus fondamentales, bref qu’ils rejettent notre modèle de développement. Sans même songer à instaurer leur propre ordre, ils n’ont en vue, pour le moment, que la destruction de celui que nous portons. Plus que de nous tuer, ce qui à leurs yeux n’est qu’un moyen parmi d’autres, ils recherchent la disparition du modèle que nous souhaitons rendre planétaire. C’est donc la guerre mais une guerre d’abord idéologique où l’aspect matériel ne joue quasiment aucun rôle.

Il en résulte que les moyens qu’ils mettent en œuvre relèvent directement de leurs analyses et s’opposent sans crier gare à ceux que nous utilisons. Notre échec est prévisible puisque nous ne nous battons pas sur le même terrain. Il ne s’agit plus de conquérir des biens, pas plus que d’occuper des territoires et d’administrer des populations. Il s’agit de détruire, ici, là, partout, les éléments matériels sur lesquels s’appuie notre monde en commençant par nier notre organisation et sa mise en œuvre. C’est la guerre mais une guerre sans merci et sans armistice possible dont l’objectif est la destruction de la société occidentale. Notre adversaire est une multitude à laquelle nous ne savons opposer qu’une poignée de professionnels.

LE TERRORISME, ALORS ?

Mais si la guerre en question est une tentative de destruction de notre société occidentale en cours, nos adversaires sont-ils exclusivement les barbus de la littérature quotidienne ? Quand il est question de s’insurger contre la loi en utilisant des méthodes tout à fait guerrières et en niant explicitement le fonctionnement de la démocratie, aussi imparfaite soit-elle, n’est-ce pas la guerre ? Quand des élus et des activistes détruisent la propriété d’autrui en se drapant dans l’indignation vertueuse et en inventant le droit à une légalité parallèle, fruit de l’arrogance de quelques individus, n’est-ce pas le fascisme (cette conquête du pouvoir par des groupes armés minoritaires et agissant en dehors de toute légalité) ? Au delà donc de nos définitions traditionnelles, il faut bien que nous acceptions de constater qu’un certain nombre de paramètres autour desquels s’est constituée notre société occidentale sont remis globalement en cause. Les méthodes développées et les circuits mis en œuvre nient allègrement les procédures en cours, fussent-elles imparfaites, et s’appuient sur des démarches de commandos qui opèrent systématiquement en dehors de la loi. Quand des élus, participant à des assemblées représentatives, s’élèvent contre toute proposition, sans jamais par ailleurs en défendre une quelconque, n’est-ce pas une guerre de destruction systématique ?

Seules les conséquences immédiates diffèrent. Le saccage d’un champ, la destruction de dizaines d’années d’efforts, le refus des procédures appartiennent au même type de comportements que la ceinture d’explosifs ou la voiture piégée. C’est la guerre et chacun utilise les moyens qui lui semblent propres à atteindre ses objectifs.

Quelque part, une politique et une stratégie ont été bâties, énoncées, popularisées. Partout ailleurs, des individus, localement dans le temps et l’espace, se sont saisis des "pourquoi ?" et des "où ?" proposés et ont inventé, inventent quotidiennement, des "comment ?". S’imaginer que des "chefs" mystérieux sont à l’origine de chaque explosion, satisfait indubitablement une mythologie traditionnelle mais débouche sur une incapacité de réagir chaque jour démontrée.

Le terrorisme est unique : seules varient les méthodes factuelles et, par conséquent, les mises en œuvre. Ainsi, par exemple, le débat sur la constitution européenne. Les partisans de son adoption ne manquent pas depuis quelques jours d’utiliser des arguments qui n’ont rien à voir avec le contenu du projet. Ils se contentent (si l’on peut dire...) d’injurier leurs adversaires en caricaturant leur position, en les dénonçant comme des passéistes, des frileux, des narcisses et des ennemis du progrès. Outre que certains des arguments développés par les opposants à l’adoption de ce projet de constitution sont de nature à faire réfléchir et à tenter d’obtenir des aménagements du texte initial (en supposant que cela soit possible), les attaques ad hominem sont rarement des manifestations de démocratie et de progrès. Les méthodes utilisées ont un fort parfum de terrorisme en ce sens qu’elles tendent à influencer des citoyens en utilisant des termes diffamatoires. Le problème passe d’une considération et d’une confrontation d’arguments à celui d’une diabolisation de personnalités dont l’expression serait honteuse. Un terrorisme verbal en quelque sorte. Le terrorisme a pour objet de réduire une population en la terrorisant, c’est-à-dire en la réduisant au silence. Ce silence allant de celui des cimetières à la confiscation de la parole par disqualification des opinions qu’elle permettrait de défendre.

Mais, direz-vous, cela a été le cas de tous temps et le demeure encore aujourd’hui. Combien d’opposants n’ont-ils pas été qualifiés, jugés et condamnés au nom de l’antiterrorisme ? Sans nous pencher sur les temps présents, il n’y a pas si longtemps entre 1940 et 1945, les tribunaux, sections spéciales d’une justice collaboratrice et tribunaux militaires d’occupation, ont envoyé des centaines d’hommes et de femmes à la mort ou en camps de concentration (ce qui pour de nombreux condamnés revenait au même) sous ce prétexte.

Bien sûr. Mais ce qui a changé, c’est que jusque là, des opposants à un pouvoir hiérarchique antagoniste, développaient des méthodes appropriées qui étaient l’expression d’une structure analogue mais organisée sur la base d’un "pourquoi" différent. La résistance avait ses chefs, elle s’appuyait sur une politique et les "intervenants" sur le terrain appliquaient des tactiques longuement mûries ailleurs. Aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Face à la structure taylorienne traditionnelle des armées en campagne, bien ou mal secondées par des services de renseignements, l’adversaire se déploie selon un schéma de réseaux systémiques. Quelque part, un jour, hier ou aujourd’hui, une politique et une stratégie ont été bâties, énoncées, popularisées. Partout ailleurs, des individus, localement dans le temps et l’espace, se sont saisis des "pourquoi ?" et des "où ?" proposés et ont inventé, inventent quotidiennement, des "comment ?". S’imaginer que des "chefs" mystérieux, qui couronneraient une organisation pyramidale, sont à l’origine de chaque explosion, satisfait indubitablement une mythologie traditionnelle mais débouche sur une incapacité de réagir, chaque jour plus évidente.

L’analyse, par exemple, des attentats du 11 septembre est à cet égard indiscutable. Elle montre que les moyens mis en œuvre étaient dérisoires et n’avaient exigé que des investissements financiers et humains très limités. Et il en est de même pour toutes les opérations menées avant et depuis.

Nos insuccès sont uniquement dus aux méthodes que nous appliquons et qui n’ont aucun rapport avec celles que nos adversaires mettent en œuvre. Quels que soient nos réussites, il y en a, nous sommes la plupart du temps incapables de prévoir. Par contre, dès que l’opération a eu lieu, qu’elle ait été réussie ou manquée, nos forces sont parfaitement capables d’intervenir efficacement. Elles remontent les filières et accumulent les succès. Mais à chaque opération, le processus recommence. Dans la mesure où les bras ennemis ne manquent pas, nous aurons perdu à terme. Seule la forme de l’échec que nous sommes disposés à assumer dictera nos comportements ultérieurs.

Une remarque déjà : notre philosophie de la rédemption, donc de la peine expiatoire, n’a aucun rapport avec la réalité de la situation. Un combattant dont la vie est sacrifiée avant même que son action ait été accomplie ne reculera pas devant une menace de mort. Dans cette guerre, pourtant, la mort de l’adversaire est indispensable car d’une part, un sacrifié exécuté avant l’attentat est un volontaire de moins. D’autre part, il n’est pas dit que l’organisateur, fut-il local, soit aussi prêt au sacrifice. Le fait de savoir que tous ceux qui, de près ou de loin, sont des ennemis et traités comme tels, rend la logistique plus difficile à mettre en œuvre.

De toutes manières, une démocratie ne peut survivre que si elle réprime avec la dernière rigueur toute expression d’une opposition qui se déroule dans la négation de la règle commune unanimement adoptée selon les processus civiques en vigueur. Nous ne pouvons pas admettre que la confusion s’installe entre un totalitarisme et une démocratie, fut-elle bourgeoise, libérale, etc...

ALORS, COMMENT ?

Un réseau taylorien et un réseau systémique opèrent dans des univers complètement différents. Un membre de réseau taylorien ou hiérarchique, si l’on préfère, peut être caractérisé en le décrivant comme : "une partie du Tout". Le membre d’un réseau systémique est certes "une partie du Tout" mais, en outre, "il est le Tout, partout où il est". La différence est éclatante ne serait-ce qu’au titre même du comportement le plus élémentaire. La "partie du Tout" est dépendante de son organisation, de sa hiérarchie, elle attend les ordres, elle est, par construction, interdite d’initiative, elle appartient à un monde tactique. Une "partie du Tout qui est aussi le Tout partout où elle est" n’est plus un pion, devient un acteur, un metteur en scène quand elle n’écrit pas son scénario. Pas de chefs, pas de doctrine même, un "pourquoi", juste un "pourquoi", c’est-à-dire une théorisation des choix, une stratégie, c’est-à dire une formalisation de ces choix en objectifs à long et moyen termes. de l’imagination, du pragmatisme, de quoi se mettre en mouvement, c’est à-dire, une tactique. Son existence s’inscrit dans un univers où le collectif est politique, l’acte, la tactique, relève de chaque individu.

Il n’est pas nécessaire d’être conforme pour appartenir mais, inversement, le non-conformisme n’est pas une garantie de non-appartenance. Dans certaines circonstances cela s’appelle le "flair"... du douanier ou du policier, du garde du corps ou du médecin en cours de diagnostic. Un sixième sens ? Non sans doute, mais la collation inconsciente d’éléments inhabituels.

A un réseau systémique, il n’est possible d’opposer avec succès qu’un autre réseau systémique. Chacun de nos adversaires vit dans notre quotidien. Il nous côtoie, nous le côtoyons. La sagesse des Nations dit qu’il est possible de tromper son père comme de tromper tout le monde mais qu’il n’est pas possible de tromper tout le monde et son père. Sous le regard de tous, l’autre finira par se trahir. Se trahir devant un membre de réseau taylorien, c’est une trahison sans conséquences, être observé par un membre de réseau systémique, c’est déjà se livrer parce que l’observation est un questionnement. Que de détails, tenus alors pour négligeables, ne sont-ils pas apparus essentiels quand les services de renseignements américains ont remonté la piste des attentats du 11 septembre. Comment ne pas s’intéresser à des apprentis pilotes qui ne se soucient que de piloter stricto sensu, sans jamais s’inquiéter des processus de décollage ou d’atterrissage ? Et même dans ce cas, les recoupements ne sont pas toujours faciles.

Ce qui montre bien que même la vigilance encouragée ne rend pas pour autant chacun membre d’un réseau systémique. L’observation de l’autre ce n’est pas de l’espionnage, c’est la reconnaissance de l’étrangeté véritable, fruit de l’appartenance. Cela exige aussi toute une infrastructure prête à réagir selon des règles différentes, capable d’assumer l’imaginaire donc de reconnaître ce qui "n’appartient pas". Il n’est pas nécessaire d’être conforme pour appartenir mais, inversement, le non-conformisme n’est pas une garantie de non-appartenance. Dans certaines circonstances cela s’appelle le "flair"... du douanier ou du policier, du garde du corps ou du médecin en cours de diagnostic. Un sixième sens ? Non sans doute, mais la collation inconsciente d’éléments inhabituels. Ce qui change, c’est que la conscience d’être un élément de réseau active cette écoute permanente. L’environnement, une fois capable de prendre en charge cette veille, imaginera à son tour des types d’intervention qui seront à la fois plus discrets et plus efficaces.

Alors, le terrorisme, une politique, une stratégie, une tactique ou un comportement nouveau ? Indubitablement une tactique mais une tactique élevée au niveau d’un comportement qu’il va bien falloir gérer parce qu’il est bien plus subtilement destructeur de valeurs sociales que des actions plus clairement violentes mais naturellement ponctuelles.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


dimanche 16 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : octobre 2004).