Les "Humeurs" : mode d’emploi !

Voilà dix-sept ans que, tous les mois, les "Humeurs" s’attachent à un problème souvent sans rapport immédiat avec le quotidien. Voilà des années que le traditionnel "Qu’en pensez-vous ?" qui termine chaque numéro est pris dans son sens le plus littéral comme si notre objectif était de recueillir vos avis. Mais voilà longtemps aussi que notre problématique n’est pas de rechercher une discussion mais de vous inciter à "penser" au sujet proposé. Nous ne recherchons pas des manifestation d’accord ou de désaccord, nous poursuivons depuis le premier jour un objectif précis, celui de la libération de vos capacités de raisonner. } }}


 Et pourquoi diable, vous ne proposez jamais rien ?
Mais pourquoi êtes-vous à ce point pessimiste ?
Au fond, les "Humeurs", c’est pourquoi faire ?
Ne dites pas que vous n’avez pas d’ambition(s) ?
Pourquoi, ne développez-vous jamais un exemple à fond ?
Soyez donc un peu moins intelligent et un peu plus pédagogue !

Régulièrement, nos amis et, parfois, certains lecteurs, nous posent ces questions... et d’autres mais il serait difficile de les citer toutes.

En fait, ce serait plutôt :"... nous vous aimons bien, nous aimons bien ce que vous écrivez mais cet aspect "gratuit" nous gêne... Vous qui prêchez le culte de "l’à quoi ça sert", vous semblez critiquer sans jamais proposer. Est-ce par manque d’imagination, voire par incompétence, par mépris, peut-être ?

Une bonne fois pour toutes : les "Humeurs", c’est pourquoi ?

Nous allons donc tenter de vous répondre !

UN AUTRE MONDE, UN AUTRE MODE DE PENSÉE, UNE AUTRE PRATIQUE

Il y a aujourd’hui dix-sept ans, presque jour pour jour, que nous lancions le premier numéro des "Humeurs stratégiques. Cette première expédition était accompagnée du texte introductif que nous reproduisons ci-dessous :

Il existe de nombreuses lettres. Les unes sont confidentielles, les autres, pas. Elles présentent toutes, cependant, un caractère commun. Spécialisées ou pas, elles apportent périodiquement des informations à un moment où celles-ci possèdent encore un caractère confidentiel. Dans la plupart des cas, à cet aspect "informatif", elles ajoutent des commentaires et des illustrations.

Dans ces conditions, "Humeurs stratégiques" ne se propose pas de faire ce que d’autres, déjà, font très bien. Son objectif est de poser des questions pour induire ses lecteurs à résoudre leurs problèmes. "Humeurs stratégiques" se propose d’étudier chaque mois un problème particulier sous l’angle stratégique. Son leitmotiv sera de rappeler sans cesse que

- la politique est un choix entre plusieurs modèles de développement,
- la stratégie est la formalisation du modèle de développement choisi,
- la tactique, la traduction opérationnelle de la stratégie retenue.

Les temps ont changé, les stratégies du passé semblent, aujourd’hui, inapplicables. Comment doivent s’organiser nos politiques nouvelles ? Quelles stratégies pour aujourd’hui ? Faut-il jeter le manche, la cognée, les deux ? Faut-il s’acheter une scie électrique ?

Autant de questions sur lesquelles "Humeurs stratégiques" entend attirer et retenir l’attention de ses lecteurs.

Attirer l’attention sur..., poser des questions pour induire ses lecteurs à la résolution de leurs problèmes,... : autant d’invitations à réfléchir selon des pistes, sinon nouvelles, du moins différentes.

Toute situation procède d’un "pourquoi", elle se déroule dans un "où" et elle se traite par un "comment". Cela est aussi vrai du moindre de nos gestes individuels que de la structure socio-sociétale qui nous organise. Il n’est pas de groupe, qu’il soit restreint ou universel, qui ne s’organise autour d’un "à quoi ça sert". Les sociétés naissent et meurent parce qu’elles répondent à un besoin, puis qu’elles cessent de le satisfaire.

 Dans la mesure où notre regard nous appartient, toutes les remarques, les propositions, les environnements que nous proposons sont autant de créations personnelles, c’est-à-dire complètement subjectives.. Et même quand nous arrivons à convaincre nos interlocuteurs de la commodité des interprétations que nous leur proposons, celles-ci n’en demeurent pas moins le fruit de notre pensée. A ce titre, fussent-elles partagées par beaucoup, elles n’en deviennent pas pour autant objectives. 

Pourquoi la physique est-elle à ce point intéressante ? Est-ce parce que ses avancées nous permettent chaque jour de maîtriser mieux (est-ce d’ailleurs si sûr ?) notre environnement matériel ? Ou est-ce parce qu’elle se fabrique sur la base de modèles ? Ceux-ci, sans cesse remis en cause, garantissent qu’ils ne nous laisserons pas désarmés devant les résultats de la versatilité de l’esprit humain. Plus qu’une collation de résultats nouveaux, la physique est avant tout une manière de se forger un regard sur le monde.

Le problème se pose alors du "pourquoi" du questionnement. En effet, selon le regard que nous posons sur une situation, sur un ou des événements, nous nous attachons à des aspects toujours particuliers. Mais dans la mesure où notre regard nous appartient, toutes nos remarques, nos propositions, nos environnements sont autant de créations personnelles, c’est-à-dire complètement subjectives. Et même quand nous arrivons à convaincre nos interlocuteurs de la commodité des interprétations que nous leur proposons, celles-ci n’en demeurent pas moins le fruit de notre pensée. A ce titre, fussent-elles partagées par beaucoup, elles n’en deviennent pas pour autant objectives. Les faire passer du stade de l’interprétation à celui d’une explication a pour effet immédiat de stériliser leur qualité progressiste (terme pris ici au sens de l’évolution). En effet, toute explication est définitive et sa proposition est un dogme ; toute interprétation est passagère et sa proposition est un modèle. Le dogme s’appuie sur l’idée de la possibilité d’une vérité universelle qui sera atteinte un jour ou l’autre, le modèle est un élément moteur du développement de la pensée. Il nous permet de forger à chaque instant les outils d’interprétation et d’action appropriés à l’intelligence du moment.

Le "pourquoi" (la politique) étant clairement décrit, les objectifs à long terme n’en sont que la formalisation (la stratégie) qui conduit alors aux démarches matérielles (la tactique) nécessaires à leur poursuite.

Pour de multiples raisons, notre structure actuelle ne permet plus de répondre aux questions que nous posent les nécessités quotidiennes de l’évolution et du développement socio-sociétaux.

L’ÉVOLUTION TELLE QU’EN ELLE-MÊME L’ÉTERNITÉ LA CHANGE...!!!

En remontant dans la nuit des temps, lorsque le premier être humain, à peine dressé sur ses pattes antérieures, s’est baissé pour ramasser sa première arme, son premier outil, une pierre ou une branche, il a lancé toute sa descendance dans une course pour la survie. Nos ancêtres ont peu à peu réalisé que l’outil multipliait la puissance de la main et permettait de gagner de meilleurs conditions d’existence. C’est ainsi que s’est peu à peu organisée une société dont la politique était de survivre à tout prix, la stratégie, d’en rechercher une traduction en objectifs, et la tactique, d’en assurer la réalisation.

En l’occurrence, la survie s’est formalisée en une conquête de la maîtrise de l’environnement. Celle-ci s’est traduite dans les faits par une recherche permanente de l’amélioration de l’outil . Dans un univers où la mécanisation n’était au mieux qu’une multiplication de la puissance de la main, fut-elle incomparable, la présence de l’Homme était indispensable à tous les niveaux. Tout le système se devait alors de trouver le mode d’organisation de la production le plus propre à assurer le développement et la conquête continue de l’environnement. Dans la mesure où cette organisation était de permettre l’atteinte des objectifs demeurés implicites depuis la nuit des temps -survivre en fabriquant mieux des outils toujours plus performants- nous l’avons améliorée de manière continue. Cette recherche de la meilleure structure de fabrication (aussi bien des sujets que des objets) a conduit peu à peu à ce que nous connaissons. Et le degré optimal atteint est le système taylorien qui s’est définitivement installé entre la première et la seconde guerres mondiales. La fabrication étant le maître-mot, cette organisation avait pour seul objectif celui d’améliorer son fonctionnement de manière permanente : c’est-à-dire de poursuivre indéfiniment la recherche de réponses au "comment" qui justifie la structure elle-même et son fonctionnement.

Le système que nous connaissons et qui nous organise dans tous les domaines de notre vie est donc de nature uniquement et exclusivement tactique. Cela signifie qu’en amont de cette organisation, il existe une politique et une stratégie dont l’existence et l’énoncé sont devenus implicites. Indiscutés, par conséquent, et sans que soit jamais renouvelé le regard que nous portons sur les objectifs de notre évolution. Si nous observons le mode de fonctionnement d’une société hiérarchique, nous pouvons constater que l’information circule verticalement du niveau le plus élevé au niveau inférieur, que son contenu est limité à la transmission d’ordres et qu’il interdit toute communication horizontale. Nous pourrions ajouter d’ailleurs que toute tentative de communication horizontale est, par principe et par définition, vécue, sinon appréciée, comme une démarche subversive... et généralement traitée comme telle.

 Tout le système se devait alors de trouver le mode d’organisation de la production le plus propre à assurer le développement et la conquête continue de l’environnement. Dans la mesure où cette organisation était de permettre l’atteinte des objectifs demeurés implicites depuis la nuit des temps -survivre en fabriquant milieux des outils toujours plus performants-
nous l’avons améliorée de manière continue.
 

L’irruption de l’électronique d’abord, de l’informatique ensuite, leur fusion dans l’automatique, sont autant d’événements radicaux qui ont bouleversé tous les rapports de production. Aujourd’hui, la raison d’être du système taylorien est en cours de disparition. Quand un système automatisé permet l’exécution d’une tâche aussi complexe soit-elle, une hiérarchie dont l’objet est la résolution d’un ordre global en directives élémentaires devient inutile.

Toute notre organisation sociale est en cours de bouleversement. Un grand nombre de fonctions jusque là remplies par des individus collectivement organisés sont supprimées. Des structures inutilement hiérarchiques disparaissent. Des rapports nouveaux entre individus s’établissent. Les qualités individuelles ne s’expriment plus selon l’achèvement de formations académiques. Nous sommes en marche vers un chaos institutionnel, humain et sociétal.

Nous quittons peu à peu une société où le mode de pensée dominant est la déduction (fondement de toute démarche tactique). Nous tendons vers une société où le mode de fonctionnement sera l’induction (la politique et la stratégie deviennent les éléments fondateurs de l’organisation socio-sociétale). Les comportements individuels dans l’un et l’autre cas sont antinomiques dans la mesure où les structures correspondantes répondent à des nécessités sans aucun rapport.

LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE !

La seule organisation qui paraisse pouvoir répondre aux conditions d’exercice d’une pensée inductive est le réseau systémique. Dans cette organisation, tous les nœuds pèsent d’un même poids et les hiérarchies sont temporaires, uniquement fondées sur une économie de projets. Le "patron", individuel ou collectif, ne peut appartenir à la structure. Le nœud qu’il occuperait jouirait automatiquement de privilèges particuliers reconstituant ainsi, ipso facto, un système hiérarchique.

Le réseau ne se constitue alors qu’autour de la proposition d’une politique et de la stratégie afférente. Chacun de ses nœuds en détermine la traduction tactique en fonction des conditions locales (à la fois géographiques, sociales, de consommation, etc...). C’est dire que nous nous trouvons dans une situation où chaque membre du réseau se doit d’obéir à une analyse personnelle sans être soumis à quelque pression que ce soit. Il se doit de réinventer la politique et la stratégie qui lui sont proposées puisque sa participation est conditionnée par son acceptation active. Etre membre du réseau, c’est, en effet, être à même de concevoir en chaque lieu et en chaque moment, la tactique appropriée. Bref, inventer es solutions adéquates de manière permanente l

 Le membre d’un réseau systémique est une partie du réseau mais il est le réseau partout où il est. Cela signifie que son comportement ne peut être
le résultat d’une réflexion "faite ailleurs" et conduisant à l’émission d’ordres
dans le cadre d’une organisation hiérarchique quelle que soit la souplesse
qu’il serait possible d’imaginer.
 

[En supposant, par exemple, qu’il s’agisse de courir, la politique d’un équipementier serait de déterminer le "pourquoi" du coureur, d’étudier ensuite le lieu de sa course pour enfin lui offrir (c’est la tactique) l’équipement idoine. Ce dernier point ne peut être fixé au niveau central puisque l’équipement est directement lié aux conditions locales. Cela ne manquerait pas de rendre complètement impraticable toute solution centralement imposée.]

Et c’est précisément là que réside notre impossibilité de proposer quelque solution que ce soit. Chaque membre du réseau doit, d’une part "réinventer" les politique et stratégie qui permettent au réseau de se constituer. Il ne s’agit pas seulement d’un accord, un contrat en quelque sorte, mais d’une "re-création" car celle-ci débouche sur l’invention tactique permanente. Le "centre" ne donne plus d’ordres, il organise la collation, puis la transmission, des informations qui irriguent le réseau. Celui-ci n’existe, en effet, que par l’existence d’une transmission permanente d’informations où chaque nœud est à la fois émetteur et récepteur. Chaque nœud doit être en mesure de traduire localement la politique et la stratégie constitutives du réseau en événements. Toute solution suggérée par un "extérieur" n’étant pas en mesure de prendre en compte toute la singularité qui caractérise son environnement immédiat qu’il soit matériel, moral, culturel ou tout autre. On ne peut inventer que dans la liberté.

Si chaque membre du réseau n’est pas porteur de la politique et de la stratégie autour desquelles le réseau s’est créé, il lui est matériellement impossible d’imaginer les solutions nécessaires à la poursuite des objectifs qui traduisent celles-ci. Il ne sert donc à rien de proposer des solutions qui ne pourront jamais s’appliquer parce que venues d’ailleurs et, disons-le même si le mot est fort, étrangères aux individus et aux groupes localement constitués.

Et c’est bien là que réside la difficulté du conseil qui ne travaille qu’avec le savoir et l’expérience de l’autre, contrairement au consultant qui intervient sur la base de son propre savoir et sa propre expérience.

L’accord ne résulte pas d’une conviction partagée à la suite de pourparlers. L’accord s’établit à la suite des ré-inventions individu-elles. Seules celles-ci peuvent conduire à l’acquisition de comportements qui rendent possibles à des individus d’agir collectivement sans s’effacer devant la communauté. Aussi, le sacrementel : "Qu’en pensez-vous ?" est moins une invitation à nous répondre que de vous engager à poursuivre une réflexion au niveau du "pourquoi".

Alors ? Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 18 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : septembre 2004).