Pour un nouveau Démosthène !

 Comment l’appareil de l’Etat peut-il accepter d’être à ce point ignoré, bafoué, combattu de la manière la plus totalement illégale ? Le pouvoir fondé sur des règles aujourd’hui séculaires du suffrage universel et de la démocratie représentative n’a plus de réalité. Où est-il ce tribun qui, comme son illustre prédécesseur, saura encore, encore et toujours, dénoncer sur la place publique le délitement de la démocratie et son corollaire, l’effacement de la République ? 


Non, il ne s’agit pas aujourd’hui de nous caresser l’ego dans le sens du poil pour nous autocongratuler. Mais plutôt de nous désoler à la vue du spectacle affligeant qui s’offre à nos yeux. Les premières pages du numéro des "Humeurs stratégiques" de septembre 1996 sonnent a posteriori comme les imprécations de Cassandre : aussi désespérées, aussi gratuites et aussi peu retenues. Si nous les rappelons aujourd’hui, ce n’est pas pour nous flatter de la sureté prévisionnelle de notre regard mais dans l’espoir que leur vérité actuelle permettra de mesurer la dégradation de notre système.

Ainsi, nous écrivions :

... Il ne se passe pas de jours que des groupes plus ou moins nombreux défient l’Etat et ses représentants, du ministre au plus humble gardien de la paix. Il n’est pas de loi, d’organisation socio-sociétale et d’entreprises même, qui ne soient périodiquement le terrain d’actions perturbatrices.

Une étrange manière de se comporter devient la règle.... Les bagagistes de Nice, les immigrés clandestins transfigurés en “sans papiers” victimes d’un arbitraire, les bandits corses, les conducteurs de trains du sud-est, les traminots de Lyon, de Marseille ou de Strasbourg, les postiers, bref tous ceux qui, de quelques dizaines à la centaine de milliers, sont en mesure de faire “chanter” la communauté ou de prendre en otage un groupe suffisant de leurs concitoyens, ont découvert que l’insurrection permanente, le hold-up sociétal et l’agression sociale sont des moyens qui permettent de prendre le pouvoir passagèrement. Ils satisfont ainsi leurs ambitions, peut-être corporativement légitimes mais à coup sûr socio-sociétalement suicidaires... Ces commandos de “bien-pensants" se retrouvent partout. En particulier, là où il leur semble possible de se saisir d’un pouvoir immédiat. Si nous étions en guerre ou dans l’optique d’une insurrection, nous pourrions rechercher la politique (le pourquoi) et la stratégie (le où) qui gouvernent et harmonisent ces actions multiples... Pourtant, il n’existe pas de chef(s) d’orchestre(s) clandestins, de “tireurs de ficelles” dissimulés ailleurs.

La logorrhée remplace la considération des faits et généralise des univers complètement mythiques et irréalistes. Les aspects les plus élémentairement économiques sont balayés. L’accent mis sur des situations particulières auxquelles "on" trouve des justifications culpabilisatrices permet d’échapper à l’analyse des phénomènes actuels. Ces démarches sont fascistes. Elles mettent la loi en cause et utilisent des méthodes de contestation extérieures à la règle démocratique. Le bruit fait, il suffit et l’on s’en va porter ailleurs l’utopie criminelle sans s’arrêter le moins du monde sur les dégâts que l’on vient de créer, sans s’occuper du règlement de la note. Il sera bien temps de critiquer le gouvernement, les dirigeants et les employeurs quand sera venu le temps de mettre la main à la poche.

Tout se passe comme si le pouvoir fondé sur des règles aujourd’hui séculaires, du suffrage universel, à la démocratie représentative n’a plus de réalité. L’univers de chacun, de chaque communauté, deviennent indépendants de tout ce qui les entoure et qui ne leur est pas directement lié...

Interrogés, soumis à une pression hiérarchique de la part de l’interrogateur, les spectateurs, acteurs et victimes expriment ce qu’ils croient être la réponse attendue. Ce qui caractérise leur action et leur détermination, c’est que, situés en dehors de tout circuit socialisé, ils peuvent se permettre de mettre en cause un point particulier sans se donner la peine d’examiner l’ensemble des conséquences que l’exigence d’une solution partielle et détachée de tout contexte va entraîner.

AU ROYAUME DE L’INDÉTERMINATION

Mais depuis huit ans les choses ont bien changé. Ce qui pouvait encore apparaître comme un accident de comportement est aujourd’hui devenu parfaitement banal. Au point d’ailleurs que plus personne ne semble remarquer que nous nageons en pleine incohérence. Quant à s’en offusquer ? Il y a bien longtemps que l’idée n’en viendrait plus à qui que ce soit.

Pourtant un "arrêt sur image", si nous prenons le temps d’observer l’état des lieux, a de quoi nous surprendre sinon de nous paniquer.

Qu’il s’agisse du fonctionnement de l’appareil de la Justice, de la rebellion de ceux-là même qui sont au premier niveau du fonctionnement de l’appareil républicain, du comportement insurrectionnel des uns et des autres, employés comme employeurs, serviteurs de l’Etat ou simples citoyens, clandestins de toutes natures, corporations diverses, la liste ne constitue plus un inventaire mais une accumulation chaotique tirée de tous les compartiments de la société.

Tout se passe comme si les règles les plus élémentaires de la vie en commun ont été brusquement abolies. Le Parlement prétend légiférer, le Gouvernement prétend gouverner, l’Administration traduit en règles draconniennes des textes souvent aberrants et la population, selon les circonstances, ignore, subit, détourne ou amplifie les errements qui lui sont proposés. Du plus simple au plus compliqué, du détail (l’absence, par exemple, de toute tolérance en matière de contrôle automatisé de la vitesse des automobiles) à la complexité (les vies brisées des accusés, pardon, des soupçonnés d’Outreau), l’éventail des dysfonctionnements s’étale si largement que n’importe qui, pris au hasard, serait-il le plus respectueux des citoyens, n’est plus à l’abri d’une catastrophe. Au point d’ailleurs que la bavure, cet improbable devenu quotidien, est entrée dans le vocabulaire commun et n’horrifie plus personne.

UN FASCISME ORDINAIRE

Mais avant toute chose, le plus grave, c’est sans aucun doute la démission de l’Etat dans sa fonction la plus immédiate, la première, le maintien de l’ordre républicain. L’ordre républicain, c’est-à- dire le respect d’abord, de la puissance publique elle-même (l’idée même que des présidents de région fraîchement élus puissent menacer l’Etat d’éventuelles transgressions ou qu’un maire puisse s’extraire de l’univers constitutionnel devraient être inconcevables), et, ensuite, le respect des règles qui le traduisent. Accepter que des corporations, des fractions plus ou moins minoritaires voire anecdotiques de la population, puissent impunément ignorer les lois, la moindre d’entre elles, c’est détruire la République dans son fondement essentiel : le pacte démocratique.

Nos aveuglements, nos surdités, nos inconsciences face aux dérèglements de nos comportements sont-ils si profonds que nous ne voyons plus la continuité délétère qui va de l’insulte de l’écolier aux mouvements insurrectionnels des agents de l’Etat en passant par tous les manquements quotidiens. Si nous ne les pratiquons pas tous, nous acceptons tous qu’ils soient pratiqués par une large partie de la population. Inutile de citer. Cela va du papier jeté à tous vents, au motard qui roule sur le trottoir en passant par le propriétaire de chiens qui... etc. Tout le monde les vit au quotidien..., avant, probablement, de les pratiquer à son tour. Certes, nous avons toujours ri de la sagesse des nations pour laquelle "qui vole un œuf, vole un bœuf" mais comment ne pas voir que tous ces comportements ne sont que l’expression d’une dérive continue. Comme si toute une civilisation perdait peu à peu le sens de sa cohérence en commençant par négliger les gestes les plus anodins. Puis, de proche en proche, ce qui paraissait impensable devient acceptable, puis la règle, et s’intègre enfin complètement au "nouveau comportement", devenant un réflexe inconditionné. Les considérations à propos du cannabis en sont un excellent exemple. Son caractère de drogue est de plus en plus discuté jusqu’à en être complètement nié et sa consommation devient quasiment banale.

Que se passe-t-il pour que les hommes et les femmes qui nous gouvernent aient à ce point perdu le sens des réalités ? Comment l’appareil de l’Etat peut-il accepter d’être à ce point ignoré, bafoué, combattu de la manière la plus totalement illégale ? Des juges qui confondent autonomie et irresponsabilité (rappelons que la responsabilité se traduit dans le quotidien par l’obligation absolue de rendre des comptes) et se permettent de briser la vie de citoyens soupçonnés avec une stupéfiante légèreté, sans pour autant admettre ne serait-ce qu’une hésitation ? Des employés de services publics qui prétendent être maîtres absolus à bord de leurs entreprises et de dicter à la représentation nationale les décisions à prendre ? Que les uns et les autres, se mesurant à l’Etat, entreprennent des actions dont l’illégalité est flagrante sans que les dirigeants que ce pays s’est donné ne réagissent avec fermeté. Avons-nous perdu à ce point le sens des réalités que le défilé des camionnettes professionnelles au cours de manifestations diverses nous paraît naturel ? Considérons-nous normal que des employés des services publics puissent se permettre ce que se permettent actuellement les agents de l’EdF ? Sommes-nous devenus à ce point aveugles, indifférents, pour ne pas dire stupides, pour croire que ces mouvements divers s’expriment sur une scène de théatre et que nous applaudissons Guignol en train de rosser le gendarme ?

Contrairement à ce qui se passait il y a une dizaine d’années, le contenu affectif des mises en jeu s’efface devant l’aspect typiquement fasciste de la démarche . Il ne s’agit plus de pauvres hères à qui l’on demande de discuter d’une autre manière d’exercer leur métier compte tenu des évolutions des moyens, des besoins et du contexte nouveaux. C’est une minorité qui agit au nom d’une idéologie et qui met en jeu la santé économique du pays en s’arrogeant un pouvoir de censure et de décision qu’elle tente de confisquer aux organismes régulièrement investis.

La sagesse des nations, toujours, remarque que la "nature a horreur du vide". En l’occurrence, pourtant, la vacance du pouvoir n’est pas meublée par une organisation structurée prête à se saisir des rênes. L’état de désorganisation, ce chaos qui peu à peu devient tellement profond qu’il en apparait au grand jour, ne peut générer que des groupes qui se saisissent de questions parcellaires fondées sur des réflexes corporatistes. Se joignent à eux, d’autres groupuscules qui n’ont rien à defendre que d’attaquer un état des choses sans jamais s’interroger sur leur possible évolution.

Hier, nous pouvions craindre le gouvernement des commandos, le péril aujourd’hui, c’est celui de l’expression matérielle des pulsions. Pierre Dac disait que : "quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limites". Cette apparente tautologie humoristique se révèle aujourd’hui la description lapidaire d’une réalité qui nous submerge.

La seule manière d’échapper à l’explosion des pulsions dans un monde où la première des polices, la restriction individuelle, se délite chaque jour un peu plus, est de mettre chacun devant ses responsabilités. Participer ou subir, redécouvrir que la si fameuse solidarité n’est pas une prise en charge et qu’elle demande un échange et une participation. Sinon, il n’y a plus qu’à accepter passivement d’être emporté dès que la transgression de la loi collective prend des allures insurrectionnelles.

Le secret, volontaire ou par habitude, fruit d’une certaine conception taylorienne du pouvoir, est la première étape de l’enlisement et de l’autodestruction socio-sociétale. Le savoir acquis et géré comme un compte-épargne n’est plus qu’un leurre. C’est aujourd’hui le temps de la conjonction des savoirs-faires dont la possession et la pratique n’ont qu’un lointain rapport avec les diplômes, fussent-ils les plus prestigieux. Pour qu’ils fleurissent, leurs détenteurs doivent être informés et consultés en ce qui fait leur talent. La solution ne viendra pas d’une femme, d’un homme ou d’un groupe charismatiques. Les idéologies tayloriennes sont déjà mortes, même si certains continuent désespérément de s’y accrocher. Tout ce que nous pouvons attendre de nos dirigeants, c’est qu’ils nous rendent adultes et responsables et qu’ils permettent toutes les mesures que nous pouvons inventer pour résoudre localement les problèmes de survie qui se posent à nous..

QUE GARDER ? LE BÉBÉ, L’EAU DU BAIN ? JETER LE TOUT ?

Le premier geste est celui qui lancera l’Etat à la reconquête de son pouvoir. Nous savons tous aujourd’hui que la parole est un des outils majeurs du "faire" car elle organise le "faire-savoir". Mais l’usage de la parole implique d’ignorer les peurs. En ce qui concerne, les hommes et femmes de la politique, la peur extrême est celle de ne pas être réélus et se développe autour d’une certaine conception de la popularité, de sa recherche et de son acquisition. Contrairement au réflexe conditionné qui semble agiter le milieu, c’est en sécurisant son électorat qu’un dirigeant pérennise sa position.

L’angoisse naît de l’impossibilité de percevoir un objectif, de pouvoir apprécier le progrès qui se construit, la suite ordonnée des avantages qui s’acquièrent. Ce n’est pas l’effort que le citoyen repousse mais l’impossibilité de s’en approprier les fruits dans le cadre d’une perspective clairement annoncée.

Dans un moment où la nécessité de l’évolution s’impose à tous, ce n’est pas tant le contenu bouleversant des propositions qui fait fuir le bon peuple mais l’absence de détermination du réformateur et son incapacité de les décrire dans un langage simple et à tous accessible. La réforme de la sécurité sociale : pourquoi, où, comment ? L’angoisse naît de l’impossibilité de percevoir un objectif, de pouvoir apprécier le progrès qui se construit, la suite ordonnée des avantages qui s’acquièrent. Ce n’est pas l’effort que le citoyen repousse mais l’impossibilité de s’en approprier les fruits dans le cadre d’une perspective clairement annoncée.

La réforme des retraites, même traitement, celle du statut de l’EdF-GdF, idem. Qu’il s’agisse du travail, donc du chômage, de l’école, donc de la préparation de tous à la vie de demain, de la santé, etc..., pas un seul domaine qui ne peut échapper à cette description évidente. Son implacable simplicité qui ne tolère aucune langue de bois permet à tous et à chacun de saisir le fond, la forme et la nature des résultats promis.

Le parler-vrai n’est plus aujourd’hui la causerie sympathique inaugurée en son temps par le Président Mendès-France. C’est une énumération sèche de mesures précédées chaque fois des raisons de leur choix. Il est clair que cette manière de diriger ne se fonde pas sur des considérations présentées sous la traditionnelle forme du

- qu’est-ce que c’est ?

- comment ça marche ?

- à quoi ça sert ?

qui n’ouvre la porte qu’à des discours. Comme dans une entreprise conquérante, une opération ne peut se décrire et se réaliser qu’à travers les réponses à ces deux questions, et dans l’ordre :

- à quoi ça sert ?

- comment ça marche ?

Le dernier volet reçoit une réponse, une fois l’édifice construit et en opération. Quand les écoliers, deviennent élèves, puis étudiants et, enfin, citoyens à part entière, intégrés dans la Nation professionnellement et civiquement, le "qu’est-ce que c’est ?" n’est plus à formuler : il est constamment et harmonieusement vécu par tous.

Un simple coup d’œil permet de constater que si le R.M.I., les trente-cinq heures, la C.M.U., bref toutes les opérations menées à grand bruit sur le dos d’une partie de plus en plus restreinte de la population avaient été menées dans cette optique, nous serions en mesure d’en apprécier les résultats de manière indiscutable. Peut-être même que si elles avaient été maintenues, leur forme n’aurait pas été celle dont nous pouvons aujourd’hui observer l’échec patent. Aucune, en effet, ne semble avoir permis d’atteindre les objectifs initialement proposés.

Aussi après ce premier geste, viendra le premier acte : celui de l’inventaire. Pas celui du passé mais celui qui décrira en termes simples les mesures à prendre, leurs objectifs, leur prix, le temps qu’il faudra pour les atteindre et les moyens qui nous seront proposés pour y parvenir.

Et après ? Il y a de fortes chances pour que la machine qui fait vivre un pays se mettra en mouvement. Peut-être même ce démarrage aura des effets parfaitement imprévisibles tellement nous semblons avoir perdu toute notion d’un espoir collectif. Sans doute, à côté des droits de chacun apparaîtront les devoirs de tous et la nécessité d’une implication individuelle. Peut-être aussi, découvrirons-nous avrec regret que certains d’entre nous sont irrécupérables comme acteurs d’une société. Il faudra alors apprendre à les gérer.

Quoi qu’il en soit, cependant, nous aurons peut-être définitivement effacé une morosité nationale car nous aurons trouvé à nouveau le goût de vivre ensemble.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 21 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juillet 2004).