Pour un autre ordonnancement social : le contrat

La société est née et s’est développée dans le but de permettre à ses "sociétaires" de survivre en fabriquant mieux, moins cher et, à chaque instant, plus "moderne". Tant que la main de l’homme a été un élément fondamental dans l’organisation de cette fabrication, les seules évolutions auxquelles nous avons assisté étaient de nature à augmenter la productivité du travail sans remettre en cause la structure elle-même. Cependant, une société dont la cohésion repose sur une conception mécaniste de la production est définitivement fragilisée dès lorsque la mise en œuvre des moyens de production échappe à la main pour être le fait de la machine.

Ce n’est pas l’anarchie mais c’est déjà un désordre majeur car l’expression des pulsions individuelles est devenue l’unique cause de tous les effets.


Au niveau même de la structure, la hiérarchisation repose sur une répartition des membres de l’organisation sur l’échelle en fonction de leur compétence. Celle-ci est souvent matérialisée par un diplôme où le savoir est généralement privilégié relativement au savoir-faire. Il en résulte que la seule communication possible est une transmission d’ordres du haut vers le bas de l’échelle.

Dans ces conditions, la liberté de mouvement diminue à mesure qu’on descend dans la hiérarchie. En effet, plus on est proche du niveau le plus élémentaire, moins on peut témoigner d’un savoir qui a pour objet de crédibiliser la parole socialement.----L’une des conséquences les plus immédiates en est que la crédibilité des "chefs" dépend du degré d’atteinte des objectifs qu’ils proposent aux sociétaires. Notons au passage que l’avis de ces sociétaires subalternes n’est pas réellement sollicité dans la mesure où ils sont considérés moins compétents que leur chef.

Dans le cas où l’expérience quotidienne n’est le plus souvent qu’une énumération d’échecs, la crédibilité de la hiérarchie est atteinte. L’expérience ayant montré que la sanction est impossible, le rejet des "chefs" s’exprime par une démission des "sociétaires". Celle-ci se manifeste tout naturellement dans l’indifférence, voire le refus explicite de participer à toute expression d’appartenance au groupe. Ignorance de la loi et de son rôle, abstention électorale, recherche de solutions individuelles, développement du "système D" sous sa forme la plus destructrice de l’ordre civique et social, repli des sociétaires sur eux-mêmes, communautarisme, etc...

Face à cette indifférence de plus en plus massivement manifestée, les "pouvoirs publics", la hiérarchie pour tout dire, répliquent par la multiplication des règlements. Ceux-ci s’appliquent de plus en plus à des domaines qui sembleraient relever de choix personnels. Brimés jusque dans l’exercice de leur liberté la plus intime, les "sociétaires" se détournent du groupe pour tenter de résoudre les problèmes qu’ils rencontrent dans un cadre individuel. La limite est ainsi franchie entre ce qui relève de l’individu et ce qui relève du groupe. La gestion de la société prend un caractère de plus en plus totalitaire.

La société continue, en apparence tout au moins, à "fonctionner". Cependant un examen attentif des choses et des comportements montre vite que des pans entiers de la société échappent à toute "légalité"... bien souvent au vu et au su de tous. Tout se passe comme si un divorce était consommé entre l’appareil gestionnaire, son expression réglementaire et une minorité sociale de plus en plus importante.

Ce n’est pas l’anarchie, ce n’est pas encore le chaos mais c’est déjà un désordre majeur car les effets n’ont plus de causes que l’expression des pulsions individuelles. Une véritable jungle d’où serait absente toute loi, même localement applicable.

Sommes-nous alors condamnés à subir cette dégradation jusqu’à un écroulement définitif à partir duquel nous pourrions imaginer une autre construction sociale ? Le pire est d’autant moins sûr qu’en se penchant sur l’origine du délitement que nous observons, nous pouvons imaginer quelques pistes à explorer.

Le délitement dont nous sommes à la fois les acteurs et les victimes semble donc relever d’une apparente perte de confiance dans l’appareil qui nous administre. Plus précisément, le contrat implicite offert par la démocratie représentative n’est plus satisfait par son fonctionnement actuel. Ce contrat d’ailleurs existe dans tous les domaines de la vie même s’il a fini par perdre tout sens tant il est devenu collectif.

Dans ces conditions, l’explicitation du contrat qui lierait chaque individu au groupe pourrait nous permettre de faire évoluer la situation. Des rapports les plus élémentaires entre l’élève et son institution éducative, à ceux qui lient le malade et son médecin, l’employé à son employeur, l’Etat à chaque citoyen, la société à chaque sociétaire, tout pourrait être matière à contrat.

Dans chaque cas, la question au niveau le plus fondamental, le plus individuel, le plus personnel s’exprimerait par "à quoi ça me sert ?" immédiatement suivie par son corollaire : "et ça me coûtera combien, sinon quoi ?"

A quoi ça sert ? Voilà la première partie de toute relation humaine véritable. Combien ça me coûte est le corollaire adulte de toute opération d’échange. Selon les cas, l’offre relève de la matérialité ou du sentiment, de l’expression de l’Etre ou de celle de l’Avoir. Le coût en appartient au domaine économique ou à l’univers du sentiment. Peu importe, c’est la fonction et l’objet du contrat d’exprimer la relation. Même s’il est individuellement exprimé, même s’il est l’objet d’une négociation particulière, ses termes, chaque fois, en feront un acte d’engagement réciproque. Qui dit engagement réciproque, entend immédiatement la nécessité de rendre compte, d’évaluer, de contrôler que l’une ou l’autre parties ont satisfait aux termes de leurs engagements.

Ce qui devrait caractériser ce type de contrat, c’est l’aspect à la fois individuel et personnel de l’engagement. L’Etat, le gestionnaire, ne devraient plus assurer qu’un rôle d’arbitre des évolutions. L’idée même devrait être bannie d’une gestion administrative et réglementaire du rapport librement engagé entre deux personnes morales ou physiques.

ce que nous sommes en droit d’attendre les uns des autres, de nos administrateurs, en échange de quoi et à quel prix.

Et s’il me plaît, à moi, de travailler soixante-dix heures par semaine dans une relation salaire-emploi que j’aurai librement négociée ? De quel droit un organisme se saisirait-il d’en fixer le contenu et les limites en se substituant à moi ? Quel pourrait en être le prétexte sinon que de me considérer incapable de négocier mon propre engagement ? Et si je ne sais pas résister à une quelconque pression, suis-je alors capable de saisir à mon tour la qualité des engagements sociaux et politiques que me propose le suffrage universel ? Majeur dans mes choix politiques, immature dans mes choix personnels ? Le temps n’est plus où la loi du plus fort s’appliquait sans restriction aucune. L’agressivité sociale semble avoir changé de camp à un point tel que le citoyen "courant" est devenu l’objet d’un chantage permanent.

Chaque fois qu’une liberté individuelle nous est retirée au prétendu profit des libertés publiques, notre autonomie est atteinte. Du choix individuel, nous versons dans l’uniformité collective. Parviendrions-nous à reconquérir le droit de choisir ? Le droit de nous engager financièrement, affectivement, matériellement sans nous conformer à des cotes taillées pour nous protéger d’un ennemi éventuel ? Quels législateurs sont-ils, aux yeux desquels le pire est toujours sûr ? Des maîtres à penser pour qui nous ne sommes que des proies sans défense qu’il s’agit de protéger malgré elles ?

Un bon contrat, bien clair, bien explicite, en langue vulgaire où nous saurions écrire qu’un chat est un chat et tout phraseur de langue de bois, un fripon probable. Un engagement réciproque, voilà qui établirait clairement ce que nous sommes en droit d’attendre les uns des autres, de nos administrateurs, en échange de quoi et à quel prix !

Voilà qui redonnerait une raison d’être à la société. Une nouvelle manière d’envisager nos rapports à tout ce qui nous permet de vivre et d’évoluer : les autres, le travail, la santé, les conditions de nos vies quotidiennes et l’administration de la Cité.

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 31 août 2005 (Date de rédaction antérieure : janvier 2005).