Du mensonge comme un art majeur de toutes les gouvernances !

Quel que soit le problème qui se pose, la démarche qui consiste à ménager nos susceptibilités, nos sentiments, notre sensibilité, et nos habitudes n’est qu’une entreprise permanente de lissage. De quelque côté que nous nous tournions, le mot d’ordre semble être celui du "pas de vagues" élevé à la hauteur d’un credo de gouvernement, de gestion ou d’administration. En fait, tout nous est présenté de manière aseptisée. Sommes-nous donc à jamais condamnés à l’analphabétisme politique ?} }}


De quelque côté que nous nous tournions, quelque médium auquel nous accordions notre attention, quelle que soit la nature de l’intervention politique, économique, civile, socio-sociétale, quels que soient les intervenants, homme ou femme politiques, agents de l’administration, journalistes ou médecins, enseignants ou commerçants, amis ou ennemis, parents ou voisins, c’est à croire que nous baignons dans une atmosphère où la litote est devenue l’art majeur de toutes les gouvernances et de tous les rapports

Nous savons tous, et depuis longtemps, que la parole, l’écrit et son prolongement moderne, l’image, sont porteurs de sens et que leur origine réside dans le langage articulé dont l’importance s’inscrit dans le choix des mots. Pourtant, depuis les années cinquante, nous assistons à une triple dérive. D’une part, la maîtrise de la langue perd chaque jour un peu plus de son caractère universel. En effet, le communauitarisme, cette destruction programmée de la Nation, se structure sur des dialectes fermés dont le sens ,de plus en plus hermétique, transforme une communauté nationale en un assemblage de sectes étrangères les unes aux autres, sous prétexte que l’exaltation de la différence est une marque de civilisation. D’autre part, l’instrument sociétal de communication, la langue nationale, négligé au profit des sabirs sectaires, ne constitue plus cet instrument d’intégration et d’appartenance qu’il représentait jusqu’ici. Enfin, la manipulation du langage, l’ordonnancement des expressions, c’est-à-dire la grammaire devient à ce point élémentaire qu’elle perd son rôle unificateur. Elle n’est plus, alors, qu’une manifestation du chaos, caractérisée par une désorganisation définitive de la communication. A chacun son sens, à chacun son idiome, à chacun son "pré carré". Bref à tous, un monde de l’isolement et de l’incompréhension mutuelle dans un univers de slogans où l’onomatopée devient un lancinant accompagnement d’une expression de la dissolution sociétale.

Pessimisme, broyage de noir, refus d’une réalité vivante pour ne voir que des aspects négatifs d’un progrès indéniable si l’on en croit le politiquement correct ?

C’est à voir... raison de plus pour tenter d’y voir clair.

LE MENSONGE : DU PLUS GROS AU PLUS SUBTIL

Il y a quelques décennies, parmi les expression à la mode, la définition du mensonge faisait le bonheur des pédagogues et des médiateurs. Le pékin vulgaire en mal de prouver qu’il était cultivé ne manquait pas de distinguer, le mensonge, le sacré mensonge... et la statistique. Apparemment les choses étaient claires même si leur humour était approximatif. Nous avons depuis découvert des développements plus subtils encore où des éléments anodins, le ton de la voix, l’insistance des présentations, voire des présentateurs, par exemple, finissent pas faire passer des messages dont le contenu semble n’avoir jamais été exposé explicitement.

Aujourd’hui, quel que soit l’univers auquel nous nous adressons, nous ne pouvons manquer d’être surpris par le caractère commun de toutes les expressions : peu importe ce dont nos interlocuteurs nous entretiennent, peu importent les objectifs qu’ils se fixent en nous interpellant, rien n’est livré sans masque(s). Jamais ce dicton, popularisé par un humoriste du siècle dernier, dont le nom nous est sorti de la mémoire, à savoir que "la parole a été donnée à l’Homme pour déguiser sa pensée" n’a été aussi abondamment illustré. Qui a eu le courage, qui l’aura, de déclencher un débat national sur des bases claires en commençant par poser cette question, si élémentaire et pourtant si évidente, de l’à quoi, ça sert ?

Des exemple ? En voici quelques uns.

Il est largement question ces temps-ci de la modification du régime juridique d’EdF-GdF, en même temps d’ailleurs que d’éventuelles malversations dans la gestion de la caisse sociale d’EdF, gérée par le comité d’entreprise. Cette "heureuse" coïncidence appelle cependant quelques remarques. Commençons par le fameux 1% du chiffre d’affaires attribué par le ministre Marcel Paul qui devait établir un équilibre entre le remboursement des ex-propriétaires d’usines de transformations d’énergie et la participation du personnel pendant une durée de cinquante ans. En 1997, les remboursements des ex-propriétaires ont été supprimés selon la disposition prévue au moment de la nationalisation. Mais, en rupture avec le texte initial, le gouvernement de l’époque a maintenu la manne versée au comité des œuvres sociales de l’entreprise. Notons que 1% du chiffre d’affaires représente une part bien plus importante des bénéfices : ainsi, les travailleurs sont considérés propriétaires de l’entreprise au même titre que l’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des contribuables. Que voilà une question de légitimité qui semble-t-il n’a jamais été posée. Venons-en à l’opposition de ce même personnel à la modification du statut juridique de l’entreprise : là encore en s’opposant à une mesure indispensable au développement d’EdF, le personnel se comporte en "propriétaire" et se prétend porteur de l’intérêt national. Rien pourtant ne l’y autorise.

Qui, dans l’un et l’autre cas, quel media, quel représentant du peuple (à l’Assemblée comme au Sénat) ont attiré l’attention du propriétaire véritable, le contribuable, sur ces états de faits qui sont autant de dénis de démocratie ?

Plus politique encore, l’exemple suivant est un condensé de toutes les tares que nous retrouvons dans ces projets qui se bâtissent au jour le jour sans que soient jamais annoncées et explicitées les conceptions qu’ils illustrent. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, de complots mystérieux ou de volontés hégémoniques de groupes de pression. Bien plus tristement, il s’agit d’une manifestation spectaculaire caractérisée par l’absence d’idées novatrices et la pauvreté analytique et stratégique des responsables. Puisque nous parlons d’Europe élargie, de constitution européenne, d’éventualités diverses de ratification (parlementaire ou référendaire) rappelons quelques uns de ces "à peu près" (pour ne pas dire de contrevérités) qui nous ont été présentées ces dernières années :

- le traité de Maastricht (ratifié par référendum) a été l’organisateur de l’Europe . Rien n’est plus approximatif. Ce traité a organisé la banque européenne et introduit aussi bien la monnaie unique que les dérogations diverses accordées à certains pays. Il développe longuement les pouvoirs de son conseil, de son président et les procédures de sa nomination, mais il ne dit pas un mot de l’organisation de l’Europe en vue de son élargissement ;

- - en fait, c’est à Amsterdam, dans le silence feutré des couloirs solitaires que s’est fabriquée l’Europe à venir, ratifiée, celle-là, dans la confidentialité des parlements nationaux. Le prétexte invoqué publiquement d’ailleurs a été de nous faire croire que le "oui" à Maastricht était fondateur ;

- - et ce fut ensuite à Nice, que les "experts" ont fabriqué le canard boiteux qui va gérer l’Europe à 25 en attendant une hypothétique constitution dont il est clair qu’elle va ajouter un échelon supplémentaire à une administration de plus en plus lointaine du citoyen lambda.

Le problème en l’occurrence, n’est pas celui de l’opinion que nous pouvons avoir les uns et les autres sur la réalité quotidienne de cette Europe mais celui de la manière dont nous avons été quasiment bernés sur le contenu des étapes qui ont été présentées à notre choix. De toute manière, le "ver" était dans le fruit dès l’origine. En effet, la première pierre de l’Europe future avait été la création de la communauté du charbon et de l’acier. Cette phase dont le caractère politique futur était masqué par des mesures d’ordre purement technique, aurait dû être poursuivie par le début d’une éducation "politique" des fondateurs de l’Europe au quotidien. Au lieu de cela, les gouvernements concernés ont multiplié les mesures techniques comme s’ils craignaient que l’annonce de l’objectif, celui d’une Europe politique, ne heurte les sensibilités nationales et populaires au point de refuser à jamais une union qui aille au delà de simplifications sociétales. Les gouvernements, dans une logique indiscutable, ont été conduits à accepter le développement d’un appareil technocratique de gestion. Cette bureaucratie a peu à peu confisqué la réalité d’un pouvoir qui s’installait derrière des mesures d’apparence technique mais dont le contenu devenait de plus en plus politique. Maastricht a sonné la fin de cette mascarade. L’établissement de la monnaie unique constitue, en effet, la dernière mesure possible dont la mise en œuvre puisse encore passer, aux yeux de la plupart, pour une décision technique, c’est-à-dire multipartisane sans qu’elle annonce des choix structurels.

Dans ces conditions, comment pouvons nous saisir et comprendre, le contenu des thèses en présence puisque jamais nous n’avons été informés sur les choix possibles d’organisation structurelle d’une communauté : un ensemble hiérarchique centralisé, un fédéralisme (et sous quelle forme, le type qui organise les Etats-Unis, l’Allemagne, le Commonwealth ou le Canada ?) ou une simple association commerciale. Toutes ces formes présentent des avantages et des inconvénients. Toutes répondent à des conceptions différentes de l’association entre nations, entre peuples voire entre ethnies.

Si nous avons insisté sur cet exemple, indépendamment de nos opinions sur l’éventuelle structure qui pourrait organiser une Europe nouvelle, c’est parce qu’il constitue un extraordinaire répertoire des mesures inspirées par des comportements a-démocratiques. Nous nous retrouvons aujourd’hui complètement prisonniers d’une conception d’autant plus difficilement discutable (au sens d’un examen actuel, public, constructif et fondateur) qu’elle est inscrite implicitement dans un ensemble de démarches dont la portée nous a été constamment présentée comme de nature purement technique, c’est-à-dire indépendante de la future organisation politique.

Plus ordinaire encore parce que plus quotidien, ce maniement constant de la langue qui a pour objet de "lisser" les événements en les banalisant. Il y a un demi-siècle, un adolescent qui cassait les lampadaires à coups de cailloux et de fronde s’appelait un voyou. Aujourd’hui, des bandes qui volent, violent et s’attaquent à des passant(e)s incapables de se défendre sont des "jeuuunes", malheureuses victimes d’une société égoïste et indifférente.

Au nom d’une solidarité nationale qui n’est en fait qu’une tentative d’achat de paix sociale, plus de la moitié des foyers français sont dispensés du paiement de l’impôt. Il n’est même pas question du versement d’une somme symbolique. Nous pouvons toujours nous demander par quelle manipulation sémantique cet impôt qui justifiait à l’origine l’adoption du suffrage universel (que signifie en effet l’exercice d’un droit souverain si l’électeur se voit en même temps dispensé de participation au coût des mesures qu’il contribue à faire adopter ?) a perdu toute signification civique ?

Et nous ne mentionnerons que pour mémoire toutes les "grandes" causes nationales, l’Education nationale (des crédits, des locaux, des maîtres...!!!), la Recherche (des postes, des crédits...), la Santé, la Fonction publique... Des dépenses, des investissements exigés sans que soit apportée la moindre justification, la moindre preuve de leur caractère indispensable qui seraient autre chose que des rappels de principes sans réalité matérielle. Qui a eu le courage, qui l’aura, de déclencher un débat national sur des bases claires en commençant par poser cette question, si élémentaire et pourtant si évidente, de l’à quoi, ça sert ?

Lorsque Jules Ferry établissait l’école publique, laïque et obligatoire, c’était, derrière des justifications moralisatrices et humanistes, pour doter la France de la main d’œuvre compétente indispensable pour lui permettre de passer de l’état de nation agricole à celui de nation industrielle. Et à partir de là, tout l’édifice hiérarchique de l’Instruction publique s’étageait pour ajouter à cette base indispensable, les échelons d’encadrement qui caractérisaient alors une nation moderne. Et à tous ceux qui nous accuseraient de diffamation, nous conseillons de lire le "discours sur l’éducation" et de s’intéresser au contenu du débat qui opposa Adolphe Thiers à Jules Ferry. (Dans un résumé, un peu court et cru, nous l’avouons, la thèse du bon Adolphe, digne représentant de la France agricole de la première moitié du dix-neuvième siècle était : "... Attention, si vous apprenez à lire aux fils d’ouvriers, ils finiront par nous casser la g...!"... Non, non, non, nous exagérons à peine... et la réponse de Ferry, toute en nuances, ne fait que rassurer en exprimant que la République saurait s’y prendre... ce qu’elle a d’ailleurs parfaitement démontré depuis).

Qui, depuis, s’est posé la même question compte tenu des évolutions de la technologie ?

PARTICIPER ? MAIS À QUOI ?

Des travailleurs qui découvrent à l’issue du congé hebdomadaire que leur entreprise n’est plus qu’un entrepôt vide, les outils, les machines, les archives ayant été déménagés "à la cloche de bois" au cours du ouiquende ; des "abonnés" sans défense devant un monopole toujours bien portant, voient leur contribution sans cesse augmentée afin de payer la gestion désastreuse de "capitaines d’industrie" incompétents ; des justiciables désarmés devant un appareil judiciaire si préoccupé de son indépendance qu’il en oublie que celle-ci n’a de sens que si elle s’accompagne de responsabilités et de comptes rendus à la collectivité. Bref des dirigeants qui vivent dans un climat où seuls les subordonnés, les justiciables, les assujettis et les "sans grades" paient les inconséquences de leur absence quasi générale d’imagination créatrice.

En fait, à partir du moment où nous oublions qu’un appareil de lois est destiné à assurer un cadre de référence, nous exigeons qu’il satisfasse nos aspirations à la moralité.

Nous confondons ainsi ce qui nous paraît "juste" et ce qui s’inscrit dans une "règle du jeu". Ces deux regards n’ont rien de commun : l’un relève des aspirations individuelles, l’autre du fonctionnement quotidien d’un groupe.

Un dirigeant, encore en "opération", Michel Rocard pour ne pas le citer, s’est fait une image flatteuse en se proclamant le héraut du "parler-vrai". Peut-être que cette prétention est tout à fait légitime et fondée mais, en tout état de cause le langage qu’il employait était si hermétique qu’il ne se distinguait pas du bafouillage sémantique de ses collègues.

Quel que soit le problème qui se pose, la démarche qui consiste à ménager nos susceptibilités, nos sentiments, notre sensibilité, et nos habitudes n’est qu’une entreprise permanente de lissage. De quelque côté que nous nous tournions, le mot d’ordre semble être celui du "pas de vagues" élevé à la hauteur d’un credo de gouvernement, de gestion ou d’administration. En fait, tout nous est présenté de manière aseptisée. Cette présentation conduit à déresponsabiliser chacun d’entre nous en rejetant l’origine des problèmes rencontrés sur des organisations dont nous ne connaissons la réalité qu’à travers des sigles compliqués qui résument leurs noms ou sur des généralisations qui sont autant de simplifications abusives comme l’Etat, la Sécurité sociale, l’Education nationale, les Syndicats, le MEDEF et les patrons (un terme encore plus générique), les Services publics,..., etc. Chaque fois que l’Etat agit, il dépense et chacun d’entre nous paye. Comme plus rien ne lie l’électeur et son vote aux mesures, de quelque nature qu’elles soient, il en subit ensuite l’effet car rien ne lui rappelle qu’il en est l’origine. Nous ne participons plus, nous sommes constamment victimes et nous oublions que nous sommes simultanément nos propres bourreaux Ajoutons que nous aurions pu remplacer l’électeur par le contribuable, l’agent économique, l’usager. L’anesthésie n’a pas de limites. Seul le client, et encore plus rarement qu’on ne le croit ou qu’on ne tente de nous le faire croire, échappe à cette moulinette de l’impuissance apparente.

En fait, à partir du moment où nous oublions qu’un appareil de lois est destiné à assurer un cadre de référence, nous exigeons qu’il satisfasse nos aspirations à la moralité. Nous confondons ainsi ce qui nous paraît "juste" et ce qui s’inscrit dans une "règle du jeu". Ces deux regards n’ont rien de commun : l’un relève des aspirations individuelles, l’autre du fonctionnement quotidien d’un groupe. C’est comme si nous combattions la conduite des automobiles à gauche au profit de la conduite à droite comme plus "juste". Stupide , non ?

Couverts d’information, noyés sous un déluge d’informations, nous ignorons pourtant tout ce qu’il nous serait indispensable de savoir. Les médias, les dirigeants, politiques ou économiques, ne cessent de se lamenter de notre indifférence. La seule manifestation de participation que nous connaissons est l’opposition à tout ce qui menace un statu quo dont le mérite est une apparente permanence. Aussi, confrontés à un univers si complexe, nous nous rabattons sur ce que nous dicte le bon sens, notre bon sens. Malheureusement dans un monde où les références n’ont plus aucun rapport avec la réalité quotidienne, ce qui nous paraît "juste" est rarement exprimé dans un cadre légal. Ainsi, des scandales retentissants où l’argent des contribuables, celui des actionnaires, a été dilapidé, s’effacent car rien d’expressement illégal ne semble avoir été commis. Pour injuste que cela nous paraisse, le code pénal ne retient pas l’incompétence parmi les crimes et les délits dont il autorise la poursuite.

Chaque relevé d’insuffisance est alors vécu par la corporation concernée comme une mise en cause de chacun de ses membres. Par conséquent, toute tentative réglementaire ou structurelle de faire évoluer le cadre, se heurte à une résistance d’autant plus farouche qu’elle ne peut manquer de bouleverser, aussi peu que ce soit, la situation socio-sociétale des personnels.

Dans ces conditions est-il si étonnant que des citoyens de plus en plus nombreux dédaignent de participer, ne serait-ce qu’aux diverses votations devenues sans signification ? Personne ne nous présente de projet politique, c’est-à-dire un ensemble d’objectifs à moyen et long termes. Décrits par des étapes en regard des efforts à fournir pour les atteindre, ils fonderaient ainsi les raisons d’y participer. Alors, sans cesse, nous votons "contre". Hier contre ce bon monsieur Jospin, aujourd’hui contre ce bon monsieur Raffarin ... demain ?

En présentant les "pourquoi ?" et les "où ?" en des termes clairs, nous pourrions définir et convaincre du choix des "comment ?" Est-il à ce point inconcevable que nous ne puissions saisir les considérations qui nous poussent, (par exemple, quand nous choisissons de courir, ne nous posons-nous pas la question de déterminer pourquoi nous allons courir, puis celle de déterminer où nous allons courir, avant de choisir comment ?) au moment de chacun des choix que la vie et l’administration de la collectivité nous proposent ? N’est-ce pas plutôt parce que ces choix, en réalité, ne nous sont jamais exposés pour que nous adhérions à l’une ou l’autre des possibilités dans une optique collective ?

Sommes-nous devenus à ce point terrorisés par l’avenir que nous ayons oublié que la complexité d’une situation traduit l’inadaptation du système de lecture que nous lui ? Exactement comme si nous nous acharnions à écouter en "français" des explications données en "bachi-bouzouk", tout en nous étonnant de n’y rien comprendre !

CE QUI SE CONÇOIT BIEN...

A regarder les choses de près, nous pouvons constater que le vice est inhérent à la manière dont nous concevons l’acte d’informer. Notre système est taylorien et suppose par construction que seul un échelon supérieur peut exprimer une donnée pertinente à un échelon qui lui est inférieur. L’idée que cet échelon inférieur pourrait détenir une information voire une observation, une réflexion, enfin, de nature à éclairer, suggérer ou introduire quelque progrès que ce soit, est complètement inexistante.

Le goût et la pratique de la démocratie commencent par le désir de questionnement. C’est sans doute pour cette raison primordiale que notre déclin a commencé par celui du certificat d’études primaires. Le terme "primaire" devrait s’entendre dans le sens des "savoirs premiers" qu’il est indispensable d’acquérir pour découvrir son univers le plus immédiat.

Aussi, chaque transmission procède du "haut" vers le "bas". Supposée véhiculer un ordre simple, elle ne s’embarrasse jamais d’explication. "Le chef a toujours raison" dit la sagesse populaire, d’autant plus largement partagée que le système lui-même ne permet pas de mettre en doute la justesse de sa parole. Il n’est même pas question d’en confronter le contenu à l’observation matérielle que nous permet la proximité du terrain. Nous pourrions croire que la transmission exige de comprendre le sens de ce qui est véhiculé. Erreur profonde. A partir du moment où le mythe de la complexité est devenu la réalité quotidienne, le pékin vulgaire est interdit de compréhension. Peu importent sa perspicacité, la qualité de son expérience, la précision de son regard. Rien n’y fait. Sa position dans la hiérarchie détermine le "degré de compréhension" que lui autorise le système. A quoi bon, dans ces conditions, développer sa maîtrise du langage et de l’expression. Rien à comprendre, donc rien à expliquer, une image suffisant dans la plupart des cas à expliciter un ordre à exécuter. En fait, la pauvreté croissante du vocabulaire possédé par la plupart, le triomphe de l’onomatopée la plus élémentaire et le développement de langages sectaires et insignifiants, sont autant de manifestations de l’inexistence des échanges, voire de leur inutilité.

Faut-il alors s’étonner de l’indifférence manifestée par un public de plus en plus nombreux ? Oui, un public de théâtre parce que passif par construction, le "spectateur" est dépourvu du droit d’initiative. Il ne peut manifester son inexistence sociale qu’en sifflant ou en s’abstenant de se rendre au spectacle.

Finalement, le goût et la pratique de la démocratie commencent par le désir de questionnement. C’est sans doute pour cette raison primordiale que notre déclin a commencé par celui du certificat d’études primaires. Le terme "primaire" devrait s’entendre dans le sens des "savoirs premiers" qu’il est indispensable d’acquérir pour découvrir son appartenance à une communauté dont l’étendue dépasse la limite géographique et affective du clan. Aussi, face à toutes les formes de mensonge, le plus souvent installées par négligence plus que par la volonté délibérée de nuire, le premier acte de la reconquête devrait être celui d’une redéfinition publique de la nature de ces "savoirs premiers". Et d’abord en répondant à la question de déterminer le "pourquoi" de leur nécessité.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


vendredi 21 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juin 2004).