Aujourd’hui mon voisin, demain mon partenaire, après-demain, qui sait, mon sauveur

 Il n’est pas de secteur qui ne soit en crise. De la gestion administrative de la Cité à la gestion quotidienne de nos vies, les solutions qui nous sont proposées appartiennent à un autre temps. Nous parlons volontiers de "problèmes de société" et nous paraissons incapables de saisir que nous vivons le délitement de notre société. Aussi, faudrait-il commencer de tout mettre à plat en soumettant nos institutions et nos comportements à la "moulinette du pourquoi". Pourquoi l’Ecole, pourquoi le Justice, pourquoi les institutions, pourquoi de tout et de rien ? En comparant alors les "pourquoi" actuels aux "pourquoi" auxquels notre organisation est supposée répondre, il est probable que nos solutions deviendront plus adaptées à nos besoins. 


 Pour la dix-septième fois, les "Humeurs stratégiques" vous présentent leurs vœux à l’occasion d’une année nouvelle. A chacune, à chacun d’entre vous, lectrices et lecteurs fidèles, nous ne vous offrirons pas de vœux collectifs cette année. Les remous divers que nous avons enregistrés, qu’il s’agisse des séquelles de la guerre du golfe (deuxième épisode) où les notions d’amis ou d’ennemis semblent avoir pris des sens nouveaux, de la négation, voire de l’ignorance, des lois communes par un nombre de plus en plus grand de cohabitants, de la dissolution, enfin, des groupes à l’échelle planétaire, l’ambiance est à l’atomisation. Le baladeur et le téléphone portable, montés sur "roller blade" sont devenus le symbole d’une société où les rapports sont largement virtuels. Notre voisin nous est devenu plus étranger que l’image de "l’autre bout du monde". Aussi nos vœux, cette année, iront-ils directement à chacune, à chacun : amies, amis, il est temps aujourd’hui de fonder des amitiés créatrices sur des bases de proximités immédiates d’intérêts et de besoins. Demain, peut-être, après-demain, sans doute, l’existence de ces réseaux fera la différence entre disparition et survie. De méthodes, il n’en est point. Notre seul guide en toute circonstance est de bien saisir "l’à quoi ça sert" de la démarche envisagée et d’en inventer ensuite le "comment".

Le temps est là des travaux pratiques et des répétitions générales. Bon courage et bonne année, ne craignez rien, vous aurez un jour de plus pour vous entraîner !!! 

Après tant d’années où, de compromis en compromis, la planète avait fini par se fabriquer une règle commune, certes imparfaite mais acceptée par à peu près tous, les errements de l’histoire, animés par l’imprévisibilité des progrès technologiques, viennent de bouleverser non seulement la donne mais, plus profondément encore, la règle du jeu.

Du coup, toutes les organisations, voire toutes les coutumes vaguement généralisées, s’effondrent au profit, ci et là, de règles passagères qui fluctuent au rythme des attentats, des interventions préventives, des opérations répressives sinon de l’expression des idiosyncrasies du plus fort. Nous en arrivons au moment où la crainte elle-même n’est plus un frein à l’ambition des groupes les plus extrémistes, c’est-à-dire les plus décidés, aussi minoritaires soient-ils Quoi qu’en pensent nos dirigeants, quels que soient les "succès" qu’ils affichent (à cet égard l’appréciation politico-médiatique de l’arrestation d’un dictateur moyen-oriental est hautement révélatrice et significative), la contestation est devenue à ce point étendue qu’il n’est plus d’autorité(s) centrale(s) qui puisse(nt) établir un ordre à court terme qui dépasse les alentours immédiats du moindre commissariat de police.

Tout bascule. Le rappel de lois anciennes, la présentation de lois nouvelles, les tentatives vite dépassées d’une répression généralement aussi aveugle qu’inefficace et l’indignation citoyenne, s’effacent devant la multiplication des poudrières.

Il n’est plus, semble-t-il, de solutions collectives et l’enlisement nous submerge peu à peu comme ces coulées de boue, irrésistibles et inexorables.

Alors ? Alors, ne serait-il pas temps de revenir à l’essentiel, c’est-à-dire aux "fondamentaux", à nous-mêmes, à nos proches, à nos amis, à nos désirs, développés dans une ambiance de satisfaction réciproque de nos besoins les plus élémentaires.

Bref, nous, l’autre, notre voisin, aujourd’hui proche, demain partenaire et qui sait, après-demain, notre sauveur ?

PAUVRE DESCARTES... !!!

Les voies de l’administration, qu’elle soit publique ou privée, deviennent de plus en plus impénétrables... au point même que les satires de Courteline nous paraissent des bluettes tirées de la semaine de Suzette. Notre bêtisier s’enrichit à une vitesse phénoménale et ces acquis nous obligent à des rires forcés qui cachent à peine des larmes de désespoir.

Des exemples sans aucune commune mesure :

- une de nos amies atteinte d’une maladie grave, incurable, incapacitante, aujourd’hui quasiment grabataire et invalide à 80%, passe devant le médecin-inspecteur de sa circonscription de Sécurité sociale. Après un examen des plus superficiels, ce roitelet administratif décrète qu’elle ne mérite qu’une incapacité de 50%, lui supprimant ainsi une bonne partie des aides (soins à domicile, tierce personne, etc...) dont elle bénéficiait jusque là. Rien dans son état, pourtant, ne manifeste quelque amélioration ; bien au contraire sa situation de santé décline presque à vue. Que faire ? Certes, demander une contre-expertise en appel, ce qu’elle a fait. Mais les conditions lui sont tellement difficiles à remplir, notamment une visite chez l’expert exige un déplacement (non remboursé en ambulance), la mobilisation d’une équipe, etc... Sans compter, bien sûr, sur la solidarité qui existe entre les divers services officiels où il faut le plus souvent passer par le tribunal pour qu’un organisme, contraint et forcé, ne rectifie une mesure aberrante, à contrecœur et en traînant des pieds ;

- une autre de nos amies vient de changer de voiture et s’est adressée à son assureur pour qu’il puisse prendre en compte son nouveau véhicule. Retenue par des obligations professionnelles impérieuses, cette amie nous a demandé de régler le problème à sa place. L’opération se fait par téléphone et l’agent en ligne relève toutes les renseignements nécessaires sans aucune réticence jusqu’au moment de le confirmation où il se déclare dans l’impossibilité d’enregistrer l’adhésion parce que l’intéressée doit téléphoner en personne. L’assurée étant une femme, il ne peut agir sur l’injonction d’une voix masculine. Interrogé, il admet que n’importe quelle voix féminine prétendant être la sociétaire ferait l’affaire ;

- les radars, ces fameux radars destinés à discipliner les conducteurs "inconscients". Les cas aberrants ne se comptent plus, ambulanciers, propriétaires de tracteurs, fausses immatriculations, etc... Le tout face à la machine bête et inexorable ;

- quand les administrateurs de la voie publique et de la circulation installent deux feux successifs de circulation à quelques dizaines de mètres l’un de l’autre, nous constatons que c’est celui qui est placé en tête qui passe au vert le dernier... Résultat : un bouchon assuré à chaque départ ;

- dans le même registre, toujours dans la capitale, quelques décisions récentes de création de sens uniques présentent à l’évidence un caractère dissuasif dont l’effet pervers bouleverse la tranquillité de tout un quartier. A cet égard, le découpage en tronçons contradictoires d’une rue de dégagement dans le quatorzième arrondissement au voisinage de la Porte d’Orléans, joint à la mise en sens unique d’une rue voisine, obstrue tout la quartier en multipliant les difficultés d’accès des riverains eux-mêmes.

- dans un autre genre, le respect des règles de la communauté nationale, de la règle républicaine elle-même, est devenue mythique. Ainsi, les idiosyncrasies communautaires ont pris le pas sur la qualité des accords fondateurs : ce qui fait la Nation, c’est-à-dire l’adhésion à la loi commune, est complètement ignoré au bénéfice d’exigences irrédentistes de ce qu’il faut bien désigner comme des sectes indépendantes. Le développement de la contestation religieuse relative aux "manifestations extérieures d’appartenance" en est l’expression la plus récente.

Et nous pourrions étendre cette énumération à l’infini. Les exemples relevés présentent tous le caractère commun de rendre très difficile la contestation de leurs effets -immanquablement pervers- qu’ils soient individuels ou collectifs.

C’est à croire que la législation et les règles d’organisation sont devenus à ce point formalisées qu’elles ne correspondent plus aux besoins réels de la population, fussent-ils les plus fondamentaux sinon les plus élémentaires. Au moment où, toutes et tous, nous aspirons de plus en plus à l’exercice simple d’une liberté quotidienne, la technocratie bureaucratique de nos administrateurs nous ignore en tant que personnes et nous traite en objets inanimés. Lentement mais sûrement, et l’échantillon que nous avons choisi en est une manifestation éclatante, les individus que nous sommes sont conditionnés à n’être que des zombies passifs.

Les réactions devant cet état de fait dont les conséquences nous étouffent peu à peu sont de diverses natures. Elles vont de l’ignorance totale où l’organisation du groupe est purement et simplement niée et ce sont les "banlieues sensibles", ces zones de non-droit, à la soumission matérielle bien qu’elle soit accompagnée de protestations plus ou moins publiques. Mais le résultat que nous pouvons observer est celui d’un delitement constant des institutions, de leur perte de crédibilité et, en fin de compte, de l’apparition d’une désaffection pour tous les instruments socio-sociétaux. Ceux d’entre nous dont la situation sociale permet l’invention de ces mille courts-circuits qui permettent d’éviter un grand nombre d’effets pervers (de la concussion pure et dure à l’usage modéré du "bakchich) parviennent à sauvegarder une certaine liberté d’action. Ceux qui ne peuvent avoir recours à cette société de racket soit subissent, soit en reviennent à la loi du système "D". Un troisième groupe, chaque jour plus étoffé, se met en position de "hors la loi". Certes, nous en sommes de plus en plus victimes mais il est quand même intéressant et combien révélateur d’en observer le fonctionnement. En fait, ces groupes, bandes ou individus, et individus pourrions-nous écrire, "fabriquent" leurs règles de fonctionnement selon le besoin, la demande, immédiats. Comme un papier kleenex à usage et rejet instantanés.

Quels que soient, cependant, les solutions "artisanales" mises en œuvre par les uns et les autres, la coupure entre l’Etat et les "sociétaires" de toutes origines s’accentue. C’est dans ce mécanisme qu’il faut sans doute rechercher cette désaffection croissante des individus pour la collectivité qui n’est plus considérée que comme un distributeur d’avantages et de prébendes sans que soit posée la question de l’origine des moyens nécessaires.

L’ILLUSION SOLIDAIRE

Les responsables de la gestion des organisations, à commencer par les "politiques", sont probablement conscients de leur incapacité de répondre à l’ensemble de tous les problèmes posés par cette lente dissolution des circuits de pouvoir et de décision. Conscients donc, mais également incapables de prendre les mesures qui pourraient inverser la tendance parce que la "civilisation technocratique" qui les a formés s’inscrivait dans un schéma taylorien fondé sur la compétence réelle ou supposée des échelons hiérarchiques. L’objectif implicite, exprimé d’ailleurs dans les attentes fondées sur l’école de la République, étant d’élever la conscience et la compétence des "masses" pour en faire des participants actifs au développement civique, politique et économique de la Nation, tant qu’il n’est pas atteint, conduit les dirigeants à multiplier les démarches de "prise en charge" d’une population considérée jusque là comme incapable de tout acte civique.

L’éternel problème, en somme, de toute démarche d’émancipation, l’impétrant n’atteignant jamais le niveau supposé nécessaire.

La solidarité laïque, publique et obligatoire devient alors l’instrument ultime avec lequel la "puissance publique" croit pouvoir instaurer un comportement citoyen. Les contributeurs s’écartent de plus en plus d’une communauté qui les écrase économiquement au profit des "déshérités" auxquels la prise en charge parait toujours insuffisante. La notion d’appartenance se dissout au profit de celle d’un droit transcendant à la charité d’Etat. La réussite des uns, devenue socialement responsable de l’échec des autres, est explicitement dénoncée comme coupable ouvrant ainsi un droit à la compensation.

Dans ces conditions, les uns, culpabilisés, les autres, victimisés, se rejoignent dans une critique de la technocratie dirigeante et se détournent de toute participation en cherchant par tous les moyens de s’abstraire du poids de l’appareil de gestion. Ici ou là, de plus en plus souvent, des minorités toujours violentes en fin de compte, s’arrogent le pouvoir de modifier à leur profit des situations pourtant régulièrement établies par l’appareil gestionnaire. De la fraude généralisée au racket, en passant par le vol à main armée ou le mépris ouvert de la loi, toutes les déviances deviennent licites à partir du moment où se constitue un groupe décidé, fût-il ultra minoritaire. Les isolés, la plupart d’entre nous encore, sont les victimes désignées de prédateurs dont l’appareil officiel est un des éléments dont la puissance de nuisance est encore nationalement forte.

Un simple regard jeté autour de nous conduit à souscrire à ce constat. Qui d’entre nous n’a pas, à un moment quelconque mais récent, rencontré ces barrières, voire à s’être trouvé victime de cette injustice ordinaire qui rend le dommage facile mais la réhabilitation si compliquée qu’elle en devient improbable tant il y a déséquilibre entre les démarches agressives et les actes réparateurs.

Alors ?

MON VOISIN, MON PARTENAIRE, MON SAUVEUR... !

Et c’est ainsi que se constitue la philosophie du réseau dont chaque membre découvre que les lois de la survie commencent par la prise de conscience du contenu véritable de la solidarité, cet échange raisonné de services, de compétences, d’écoute et de compréhension. D’ailleurs, lorsque le cadre de nos vies présente une inadaptation, serait-elle passagère, nous nous tournons instinctivement les uns vers les autres dans une ambiance de proximité. L’entraide devient un geste réflexe. Les "bonnes adresses" deviennent vite une monnaie d’échange, le "service rendu", l’objet d’un troc naturel et, d’une manière générale, les opérations de survie s’exécutent collectivement avec la participation de groupes relativement restreints dont les liens du sang, de l’amitié et du voisinage constituent l’élément fondateur. Notons que le "retour à la normale" laisse toujours comme une impression de régression.

C’est ainsi que ce sont constitués dans l’histoire ces groupes d’intérêt qui ont permis la survie de populations qui, sans cela, n’auraient pu traverser ces moments où la perturbation sociale atteint des niveaux dévastateurs. C’est comme cela aussi que des groupes ont pu et su s’opposer à des mouvements totalitaires jusqu’à les vaincre.

Dans ces moments, la structure s’effondre et les habitudes hiérarchiques se trouvent complètement bousculées. La compétence véritable reprend alors son sens primitif et des "leaders" charismatiques se lèvent qui savent organiser des communautés, leur offrir des objectifs, créer chez leurs partenaires le goût de l’invention de solutions autrement impraticables. L’information devient stratégique dans la mesure où elle décrit les objectifs à atteindre, chacun tirant de sa propre expérience et de son imagination les tactiques à mettre en œuvre pour parvenir au(x) résultat(s) espéré(s). C’est une rupture totale avec la structure antérieure où l’information jouait un rôle tactique puisqu’elle ne portait que les ordres nécessaires à l’exécution d’une démarche entièrement prévue, décrite et quasiment immuable.

Mais c’est aussi dans des rapports de ce type que les qualités d’imagination peuvent se donner libre cours. La politique, c’est-à-dire le choix des raisons d’agir, la stratégie, c’est-à-dire la description des objectifs à atteindre et qui traduisent les motivations précédemment décrites, sont alors offertes à des êtres qui déterminent dans la liberté individuelle les moyens nécessaires à la réalisation des projets et à leur exécution effective.

Comment réagirait ce petit dictateur administratif de la Sécurité sociale si un groupe local critiquait publiquement ses errements ? Quelle serait l’attitude de cette compagnie d’assurances automobiles si l’aberration de ses directives était mise en évidence ? Quant aux autres questions, les interrogations relatives aux deux premières sont d’évidence. La considération de la dernière conduirait directement au débat qui conditionne la survie de notre groupe tout entier, celui qui traite des devoirs de chacun vis-à-vis de la communauté nationale quelles que soient, par ailleurs, les allégeances particulières philosophiques ou religieuses dont chacun peut se réclamer.

D’où vient-il donc que nous semblions avoir oublié que la condition première de l’utilisation des services offerts par le groupe est l’adhésion sans restrictions à la loi fondamentale. Toute contestation de ce comportement fondateur devrait être immédiatement sanctionnée pour ce qu’elle est : le refus de la règle commune, d’une règle commune, c’est-à-dire la négation d’un ensemble constitué de lois et de coutumes, la Nation, et son morcellement en sous-groupes sans liens d’appartenance où la volonté du groupe le plus nombreux ou le plus activiste s’imposerait à tous, dans la pratique d’un totalitarisme nouveau.

Nul n’est fondé à accueillir l’étranger si ce n’est à des conditions de respect de l’existant. L’arrogance de l’autre, son exigence d’être reconnu sans la contrepartie qui consiste à respecter celui qui l’accueille, la victimisation institutionnelle et moralisante de celui qui s’attache à la considération de la réalité autochtone sont les éléments destructeurs de la Nation originale. Le plus souvent, la revendication d’une reconnaissance apparaît vite comme la première phase d’une colonisation conquérante. Un droit ne s’achète pas à la porte en entrant, il s’acquiert dans la clarté, la participation, le respect de la civilisation d’accueil et l’acceptation indiscutable et indiscutée des règles qui ont, au cours des siècles, façonné sa forme actuelle.

Un droit, fût-il de l’Homme, n’a rien de transcendant. L’exiger, le proclamer, c’est nier que les civilisations se développent selon des trames différentes et tenter d’imposer comme référence un ensemble particulier. Le premier jet, en fait, d’un totalitarisme aux couleurs de la tolérance.

Alors, dans ce début de chaos, dans cette jungle que nous commençons à entrevoir, est-ce que nos survies, celle de nos enfants, celles, enfin, de nos groupes élémentaires ne passent-elles pas par la reconnaissance du rôle de chacun, le respect de son expérience, le partage, l’entraide et la saisie par chacun de son destin individuel sans laisser à quelque administration que ce soit la définition collective du bonheur et le choix des dispositions à prendre pour y parvenir ?

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


lundi 24 novembre 2008 (Date de rédaction antérieure : janvier 2004).