La recherche ? Une activité économique comme les autres !

 La recherche ne présente aucune différence de nature avec les autres activités du monde économique. Aussi, les considérations mettant en évidence des particularités fondamentales ne sont, le plus souvent, que des alibis destinés à protéger les chercheurs en les libérant de l’analyse des résultats qu’ils obtiennent... ou pas. 


La recherche, qu’elle soit industrielle ou institutionnelle, devrait nous permettre d’accélérer et de réussir la mutation à laquelle nous oblige la crise que nous subissons actuellement. L’activité du chercheur consiste, en général, à répondre à des questions qu’il se pose lui-même plutôt qu’à celles que lui pose son environnement économique et social. Il en résulte que les réponses apportées n’entrent dans le domaine public (notamment sous la forme de produits) que bien des années après avoir été formulées.

En revanche, en temps de crise, le processus est inversé : l’extérieur impose les questions auxquelles il faut répondre et les problèmes qu’il faut résoudre en faisant appel à la conviction personnelle du chercheur ou par coercition. Dans ces circonstances très particulières, le délai de passage au domaine public est réduit et, parallèlement, la "recherche fondamentale" progresse à pas de géant. L’histoire fourmille d’illustrations de ces constatations, la plus récente, et d’une envergure jamais atteinte jusque là, demeure encore aujourd’hui, la conception et l’exécution du Projet Manhattan. Ainsi, contrairement à l’opinion répandue et défendue par les milieux en cause, une planification des recherches, voire un choix relativement précis des objectifs à atteindre, conduisent effectivement à des progrès essentiels de la connaissance et de la technologie.

A cet égard, la démarche de MM. Crick et Watson (prix Nobel 1962 pour avoir établi la structure de l’ADN) est exemplaire. Dans son livre, "La double hélice", Watson raconte dans le détail la stratégie choisie pour atteindre l’objectif (l’attribution du prix Nobel), la détermination du produit (la structure de l’ADN) ainsi que la tactique suivie. Bien évidemment, ce livre déclencha à l’époque un beau scandale dans les milieux scientifiques. Pourtant, ces deux chercheurs ont apporté la preuve que l’exercice de la recherche, envisagé sous cet aspect, ne se distingue pas des autres activités économiques. Il obéit aux mêmes lois, implique les mêmes devoirs et nécessite les mêmes qualités de professionnalisme, de rigueur, de productivité et de méthodologie.

Alors, il devient possible au service de recherche d’une entreprise (l’Etat aujourd’hui n’en est-il pas une ?) de remplir complètement sa fonction : servir d’outil de développement économique et social. A condition que la direction de l’entreprise, ayant déterminé sa stratégie industrielle, puisse lui assigner les objectifs à atteindre. Le premier rôle de l’organisme de recherche est alors de traduire, en termes d’actions de recherche, ces objectifs définis en termes économiques. C’est à ce stade que se posent les problèmes d’invention, de connaissances nouvelles, d’évolutions technologiques et d’amélioration des cycles de production.

Seule une telle démarche permet de fixer les grandes lignes de son activité au service de recherche de quelque entreprise que ce soit, serait-elle l’université, un organisme institutionnel ou une entité économique. Lorsque les problèmes posés par la direction sont traduits en termes d’actions et d’objectifs, il devient plus facile de suivre la progression des travaux comme de déterminer la validité des démarches choisies, leur planification temporelle et la validité des résultats obtenus.

La recherche étant vécue comme une activité aux résultats aléatoires (bien qu’il n’existe pas d’exemples où une question ayant été clairement posée, une réponse, fût-elle négative, ne lui ait été apportée dans des délais raisonnables), les chercheurs "recherchent" la sécurité en disjoignant, autant que faire se peut, la "recherche fondamentale" qui aurait pour finalité des "intérêts supérieurs de la science" (sans jamais poser la question de ses rôles économique et social) d’une recherche appliquée mercenaire et obéissant aux intérêts égoïstes d’un capitalisme dévoreur. Le chercheur professionnel évite ainsi de voir son activité quotidienne mise en cause sur la base d’un manque de résultats... tangibles.

La recherche ne présente aucune différence de nature avec les autres activités du monde économique. Aussi, les considérations mettant en évidence des particularités fondamentales ne sont, le plus souvent, que des alibis destinés à protéger les chercheurs en les libérant de l’analyse des résultats qu’ils obtiennent... ou pas.

Mais il ne s’agit pas là de simples considérations, de "Wishful thinking" en quelque sorte. Elles entraînent, si elles sont retenues, d’importantes modifications des structures et des comportements. Après tout, l’heure étant à l’effondrement progressif de toutes les institutions, pourquoi ne pas envisager quelques mesures en accord avec le précédent discours ?

CHERCHER ? MAIS POURQUOI FAIRE ?

Il ne suffit pas de clamer sur tous les toits que la recherche est indispensable au développement d’un pays, surtout sans avancer le moindre résultat d’une étude approfondie, pour rendre légitimes les plaintes et les exigences d’une communauté qui s’autoproclame dépositaire de toutes les potentialités du progrès de la connaissance.

Hier encore, si le chercheur consacrait bien souvent sa vie à l’exercice d’une activité déclenchée par sa curiosité personnelle, cette démarche, apparemment essentiellement ludique, était largement financée sur sa fortune personnelle. Mais nous pouvons également noter que dans la mesure où le progrès matériel se mêlait au jeu, le profit sous toutes ses formes (sequins, ducats, louis et/ou honneurs) venait récompenser des travaux de qualité.

A mesure que la demande de progrès devenait quasiment institutionnelle, il devenait fatal que l’attention des Pouvoirs publics soit attirée jusqu’à prendre les formes d’interventions que nous connaissons aujourd’hui. Mais, il semble que les motivations originelles, peu à peu vidées de leur sens et de leur contenu initiaux, creuses par conséquent, demeurent présentes au niveau du mythe d’une science transcendante dont il est indispensable, avant tout, de servir les intérêts supérieurs.

Il est pourtant curieux de constater que ces mêmes chantres d’une science désincarnée, gratuite, loin des préoccupations matérielles de mortels vulgaires, sont les mêmes qui offrent à la sagacité philosophique de la jeunesse studieuse des écoles des aphorismes du style : "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme."

Et pourtant, si au lieu de nous poser la question si universitairement creuse : "la recherche, qu’est-ce que c’est ?", nous nous posions la question de savoir à quoi sert (ou devrait servir) la recherche, il est probable que nous générerions moins de discours et plus de brevets, c’est-à-dire plus d’objets familiers, plus d’emplois, plus de transactions, bref plus de croissance. Mais s’intéresser au "pourquoi" de la recherche, c’est lui attribuer un rôle économique et social, c’est aussi justifier que la collectivité attribue aux "praticiens" de la chose des crédits alloués à la suite de choix budgétaires, c’est-à-dire politiques, au détriment d’autres postes dont il se pourrait que le groupe n’accepte pas qu’ils soient négligés . C’est donc sommer le système politique de définir des objectifs en des termes clairs, économiquement et socialement justifiables et rappeler que, comme tout le reste des engagements publics et privés, ceux-là ne sont acceptables que dans la mesure où ils apportent à la communauté des améliorations de ses conditions d’existence.

Dans ces conditions, le débat auquel nous assistons ces temps-ci est complètement irréel. Une catégorie de la population se prétend à la fois juge et partie de la distribution des ressources publiques sans autre justification que la glorification d’un mythe, l’intérêt supérieur de la science ou la recherche du progrès de la connaissance sans aucun autre but. La communauté spécialisée laisse au quidam vulgaire le soin de trouver, s’il en est, une quelconque utilité au résultat d’une activité incontrôlée et d’ailleurs incontrôlable puisque sans objectifs annoncés en termes d’actions. Ce n’est qu’un débat de dupes parce qu’il ne touche en rien le développement économique et social de la Nation.

Est-ce aux gestionnaires de la recherche, aux chercheurs, qu’il faille confier les choix des objectifs ? Est-ce à l’institution de définir, en interne, les répartitions des crédits ? Est-ce, enfin, à l’institution et à ces membres d’effectuer plus ou moins périodiquement l’évaluation des travaux qui ont été par ailleurs définis en des termes tels que les résultats ne peuvent en être appréciés ? Non, non et non encore. Toutes ces tâches, tous ces choix sont avant tout affaire des politiques, affaire de politique. C’est, bien en effet, aux représentants légitimes du peuple qu’il appartient de "passer commande" à des professionnels, de financer les opérations matérielles qui traduisent les ordres donnés par la Puissance publique et de juger enfin de la cohérence entre les résultats attendus et les résultats obtenus.

Le contribuable paie : il a le droit, le devoir même, de s’informer pourquoi il paie, de s’intéresser à ce qu’il paie et d’apprécier la valeur de ce qu’il a reçu en échange de sa contribution. Pour parvenir à cette adéquation entre l’expression des besoins, le choix des priorités et les moyens nécessaires, il faut rendre à tous les acteurs le rôle qui devrait être le leur dans une démocratie.

Quelles que soient les critiques, celles qui toucheront en particulier le sujet éculé de "la liberté de la recherche" (entendre, la "liberté du chercheur", lue dans le sens de son irresponsabilité sociale), il est essentiel de se référer à cette extraordinaire organisation qui a conduit non seulement à la construction de la bombe A mais simultanément à d’extraordinaires progrès de la physique nucléaire, le tout accompagné du dépôt d’un nombre faramineux de brevets. S’il y eut des problèmes, jamais ceux-ci n’ont concerné la poursuite et le succès de l’opération elle-même mais la justification ou non de l’objectif, la construction d’une arme terrible. C’est souligner que les chercheurs les plus prestigieux de l’époque n’ont pas envisagé un seul instant que l’aspect "piloté" de la recherche poursuivie, l’atmosphère de secret et la discipline quasiment militaire de l’ensemble portaient atteinte à leur liberté, à leur autonomie et à leur activité créatrice. En inventant les connaissances nécessaires, ils ont inventé la bombe A. Ils auraient fait progresser n’importe quel autre sujet si celui-ci leur avait été soumis. Une fois encore, le problème n’existe pas qui ne pourrait être résolu dès lors qu’il est exposé clairement et que les résultats espérés sont exprimables en termes opérationnels.

COMMENT ?

Le principe étant acquis de ce regard fondé à chaque instant par des réponses opérationnelles à ce "pourquoi" réaliste, lancinant et créateur, ll convient de se poser la question de la manière dont il devient nécessaire d’organiser la gestion de la recherche.

 • Comment la politique scientifique à mener sera-t-elle établie et par qui ?

• Qui, socialement et économiquement parlant, va déterminer les problèmes à étudier ?

• Qui ajustera les choix aux financements ? Comment ?

• Qui va déterminer les priorités qu’il faudra affecter aux choix effectués ?

• Qui traduira les directives de la politique scientifique en projets ?

• Comment les équipes seront-elles saisies de ces cahiers des charges ?

• Qui évaluera le développement des actions et leur valorisation éventuelle ? Comment ?

• Qui assurera l’indispensable liaison entre les idées et les objets sans laquelle toute opération n’atteindra jamais son objectif économique et social ? Comment ? 

Les réponses sont diverses. Les unes appartiennent au domaine de la gestion politique et relèvent donc de la Représentation nationale et du Gouvernement. Les autres relèvent des organismes planificateurs c’est-à-dire de la Commission du Plan, du Conseil économique et social, des Chambres de commerce et d’industrie. La multiplicité des acteurs (inspirateurs, décideurs et clients) est telle qu’il faudra commencer par inventer une ou plusieurs structures, étroitement coordonnées afin de mettre au point des procédures légères et souples. En l’occurrence, la société, à travers son organisation, est "donneuse d’ordres", les chercheurs et l’appareil logistique qui les entoure ont pour fonction de tenter d’apporter les réponses attendues, voire d’en expliquer l’impossibilité. Ils n’ont pas à intervenir dans le processus de choix autrement qu’au même titre que les autres citoyens. Encore une fois, l’état est d’urgence et c’est à des spécialistes de l’organisation du travail et des rapports entre "associés" qu’il faudra s’adresser pour qu’ils "fabriquent" les outils administratifs et humains nécessaires.

[L’opération Manhattan a employé environ deux cent mille participants dont le travail coordonné a conduit au résultat que l’on sait. Que ne pourrions-nous réussir en appliquant les méthodes modernes de management ?]

Nous devrions toujours garder à l’esprit que la plupart des inventaires prospectifs établis par des professionnels de la recherche et relatifs aux questions qu’il leur paraissait nécessaire de poser et de résoudre n’ont jamais vu ne serait-ce qu’un début de réalisation. Cela signifie qu’une des premières mesures à mettre en œuvre serait de créer un organisme souple d’enquête permanente des désirs et des besoins directement exprimés par la population sans y ajouter quelque censure idéologique. (Après tout, si une confortable majorité souhaite la mise au point d’un shampooing révolutionnaire, de quel droit et au nom de quelle autorité, une quelconque structure les obligerait à se contenter de savon de Marseille ?)

Mais, quels que soient les modèles choisis, transparence et assomption publique des responsabilités doivent être à la base de toutes les organisations. Ces structures doivent sérier les problèmes selon leur nature, politique, scientifique, technique, économique et financière. Les organismes décideurs seront légers, compacts -il ne faut pas confondre travail et contrôle- prévus pour ordonner, suivre les réalisations et en mesure de présenter à chaque instant des comptes-rendus opérationnels. Ne pas hésiter à abandonner les a priori de pérennisation : les structures doivent disparaître dès que leur objet n’est plus d’actualité : les techniques modernes de documentation permettent de sauvegarder toutes les informations dont on pourrait penser qu’elles risquent un jour d’être nécessaires.

Bref, toutes les organisations peuvent être envisagées dans la mesure où elles ne survivent que si leur "à quoi ça sert" est toujours effectif.

ET LES CHERCHEURS ?

Cependant, à toutes ces questions, il va bien falloir ajouter celles qui relèvent des personnels, de leurs formations, de leurs histoires professionnelles, présentes et futures. Les ajouter et se proposer de leur apporter des réponses autrement que dans le flou, le hasard et le laisser-faire.

 Chercheur ? Pour quoi faire ? Pour répondre aux questions que lui posent les représentants qualifiés des "sociétaires" : il est temps de refuser le mythe d’un intérêt supérieur de la science dont tout chercheur serait l’indiscutable dépositaire et auquel seraient dus postes et crédits sans même qu’il ait à répondre du moindre "retour sur investissement", assomption de son rôle social. Il est inadmissible qu’un doctorant se permette de revendiquer d’être "improductif pour se consacrer au progrès des connaissances (sic)", méprisant ainsi la sueur du pékin vulgaire qui le finance dans l’espoir de voir son sort amélioré par quelque invention.

 Un chercheur l’est-il tout au long de sa vie ? S’il est choisi pour ses propriétés d’analyse et de synthèse assises sur une curiosité permanente et le goût inextinguible de chercher des réponses à quelque question que ce soit, comment pouvons-nous affirmer qu’il en sera ainsi jusqu’au jour de sa mort ? Certes, se poser des questions, voire répondre à des questions que l’environnement pose, est une démarche extraordinairement ludique mais que faire quand, et si, le jour vient d’une lassitude ?

Tenter de répondre, c’est se poser immédiatement la question de la formation d’un impétrant. Avant de se proposer d’exercer cette curiosité permanente, il est indispensable d’acquérir des savoirs, les outils, puis d’apprendre à les manipuler, ce qui implique techniques et méthodologies. Cela fait, l’expérience de la vie indiquera si la spécificité de ce métier (comme celle de toute autre profession, du pompier au banquier en passant par le neurochirurgien ou le cultivateur) s’intègre harmonieusement à l’être qui y prétend. Le choix déjà d’une activité de ce type est commun à de nombreuses professions et celui, celle, qui ne se révèlent pas chercheurs stricto sensu, ne sont pas, pour autant, dépourvus d’objectifs professionnels. Un ingénieur, un technicien spécialisé, un enseignant ne sont pas des "résidus" déposés sur le sable après une tentative manquée. Toute hiérarchie entre les activités humaines n’est qu’une misérable tentative de prise de pouvoir d’une caste particulière. Les antagonismes que nous observons aujourd’hui dans les rapports entre les individus et les dépositaires de certains savoirs ne sont que l’illustration du rejet de plus en plus courant de ces classifications.

Comment un chercheur peut-il s’intégrer au devenir économique et social de son environnement s’il n’est pas lui-même conscient du mécanisme du progrès ? Poser la question, c’est remarquer aussitôt que dans ce monde de la curiosité, un chercheur qui a envie de changer d’activité n’est pas humainement et socialement inférieur à un ingénieur, un gestionnaire, un artisan de la "paillasse", à un praticien enfin. Cela implique que sa formation, permanente, lui apporte constamment ces facteurs d’appartenance éventuelle à ce monde du "faire matériel" dont il est un des pourvoyeurs dans sa fonction de curieux professionnel et auquel il peut s’intégrer à chaque instant. Ce n’est généralement pas le cas. Où et quand, en effet, autrement que par hasard et sur le tas, un futur chercheur apprend-il les méthodologies les plus élémentaires qui lui permettent d’évoluer dans les milieux du savoir, de l’invention et de la découverte. De la pratique intelligente de la recherche bibliographique à la rédaction d’un projet, d’un mémoire, à la gestion d’une équipe, d’un budget au choix, enfin, d’une recherche prometteuse. Il semble que personne ne se préoccupe réellement de préparer un apprenti au contenu de ce métier, serait-il passager.

C’est dire aussi que, quelle que soit sa spécialité, tout chercheur devrait consacrer, tout au long de sa carrière, une partie de son activité à des opérations de développement. Celle-ci prendrait alors une signification tout à fait différente en permettant la création d’un vivier où se recruteraient à différents moments de leur vie professionnelle des chercheurs, des techniciens, des ingénieurs, des cadres et des dirigeants de l’univers économique sans distinctions spécifiques. Cette circulation nouvelle, quasiment institutionnelle et permanente entre l’invention des connaissances et leurs applications lierait ce processus au progrès et au développement économiques. La peur du "faire", la crainte d’être jugés qui poussent tant de chercheurs à se réfugier dans une dénonciation dogmatique "des intérêts financiers du patronat" en seraient sans aucun doute réduites et l’indispensable compréhension de leur rôle social, pleinement vécue dans une collaboration créatrice de biens et de projets.

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 9 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : novembre 2003).