"Physiologie" d’un réseau systémique

 Chaque jour nous renvoie sur des dysfonctionnements dont nous sentons bien qu’ils dépassent des imperfections locales. Certes, nous n’en sommes pas encore à mettre en cause notre structure socio-sociétale mais l’inadaptation de nos organisations devient de plus en plus évidente. Même si l’étendue du bouleversement qui nous attends n’est pas encore clairement perçue, la structure booléenne qui nous organise se délite et les besoins apparaissent d’une structure systémique. 


Voilà bien des années que les "Humeurs stratégiques" ne manquent pas une occasion de se référer aux structures de réseaux qu’ils soient hiérarchiques et booléens ou systémiques. Si les premiers sont la caractéristique d’organisations tactiques, la politique et sa formalisation, la stratégie, sont les inspiratrices des seconds.

Pourtant, si nous avons fréquemment mentionné leur existence, leur importance et leur avenir, nous n’avons jamais voulu, jusqu’ici, tenter de décrire les circonstances de la création d’un réseau systémique, les caractères de ses membres, bref, sa naissance, sa vie et, éventuellement, sa disparition.

L’irruption brutale, violente, imprévue et imprévisible de cet ensemble nébuleux qu’est la planète Al Quaïda dans un univers taylorien et hiérarchiquement ordonné, a constitué une réification sanglante de principes auxquels nous avons tenté depuis des années de donner quelque crédit.

Oh ! Il ne s’agit pas de nous flatter aujourd’hui d’une quelconque manifestation de prescience mais de tenter, puisque certaines propositions se sont transformées en réalités indéniables, de saisir les mécanismes qui conduisent à une permanence qu’il sera désormais quasiment impossible d’oblitérer... à moins de modifier considérablement notre modèle socio-sociétal.

UN PEU MOINS DE "COMMENT ?", UN PEU PLUS DE "POURQUOI ?"

Pour essayer de saisir les raisons radicales qui nous font passer d’un monde du "comment", un monde tactique, à un univers du "pourquoi", un univers de politique et de stratégie, il faut tenter de caractériser l’un et l’autre.

L’organisation socio-sociétale que nous vivons aujourd’hui est le résultat d’une lente évolution qui a pris naissance dès que l’Homme s’est trouvé en mesure de contrôler aussi peu que possible les conditions de sa survie. La première étape, sans doute, a été l’acquisition de sa première arme, un caillou ou une branche, à un moment d’ailleurs ou arme et outil étaient synonymes. L’instinct, ce "pourquoi" essentiel des temps immémoriaux, constituait la motivation innée, le "pourquoi" primordial en quelque sorte de nos premiers ancêtres. Il ne nous restait plus qu’à décliner des "comment" de plus en plus performants.

Tout naturellement, à mesure qu’il enrichissait ses techniques et ses technologies, sa connaissance du monde et sa maîtrise de la nature, l’Homme structurait son groupe de manière à lui permettre d’optimiser sa puissance. L’expérience a montré, montre encore dans la plupart des cas que l’organisation la plus adaptée à la fabrication est une organisation hiérarchique parfaitement décrite d’ailleurs par l’algèbre booléenne. Des chefs, au savoir réel ou supposé ce qui importe peu à la limite, mènent au quotidien des sociétaires dont ils ont la confiance. Cette confiance est d’ailleurs à chaque instant justifiée par les résultats obtenus, eux-mêmes étant la conséquence de l’exécution des ordres reçus. Notons que pour assurer un minimum de stabilité sociale, tout un mécanisme de correction s’est peu à peu mis en place pour que les échecs puissent être attribués à des causes extra-sociales, voire extra-humaines. Cependant, si une société de ce type est parfaite en ce qui concerne l’exécution, sa nécessaire rigidité, son conformisme même, constituent autant d’obstacles à l’introduction de comportements, de notions et d’objets nouveaux. Aussi et selon les cas, les lieux et les mœurs, chaque groupe a inventé sa manière d’alimenter un courant novateur. Tous cependant ont toujours tenté d’en assurer le contrôle, allant dans la plupart des cas jusqu’à saisir l’objet nouveau tout en supprimant son origine.

Si l’artisan initial alliait dans un même mouvement "la tête et les bras", très vite les besoins de la production ont conduit à la naissance et au développement d’une division du travail qui a évolué jusqu’aux plus beaux jours de l’organisation taylorienne. Chemin faisant, l’invention est devenue aléatoire compte tenu de ce que la stabilité de la structure booléenne interdit d’autres modes de pensée que la déduction. Inventer devenait par essence subversif même si l’invention était essentielle au progrès du groupe, c’est-à-dire à sa survie. L’Etat et ses instruments, ses officiers, la police, la justice et les églises de toutes natures géraient la nouveauté au moyen d’une riche panoplie qui allait du crime de lèse-majesté à l’hérésie, largement approuvés par une "opinion publique" façonnée par l’usage, la tradition, la peur du changement et, déjà, une certaine indifférence.

Tant que la survie était assurée par un processus largement fondé sur la participation de la main humaine, aucun problème fondamental ne se posait. Les accidents sociaux ou politiques, étaient-ils sanglants, ne conduisaient pas à une remise en cause de la structure elle-même. Un chef, de droit divin, élu, nommé, la méthode importait peu, et des sujets, citoyens, électeurs, parfois râleurs mais toujours obéissants dans une structure hiérarchique imposée ou librement acceptée. "Des-qui-savent" dirigent "des-qui-ne-savent-pas", moyennant un accord social plus ou moins harmonieux. Bref, un schéma qui mettait en œuvre le principe d’un artisanat collectif, quelques têtes et une multitude de bras. L’invention de la machine à vapeur, puis celle du moteur électrique n’ayant eu pour effet que de multiplier la puissance de la main sans jamais lui ôter son importance dans le processus de production.

Tout allait ainsi, à peu près bien dans le meilleur des mondes quand l’électronique, l’informatique se sont fondues pour donner l’automatique, c’est-à-dire la machine intelligente, capable de remplacer la main, alors qu’elle ne faisait jusque là que de multiplier sa puissance. Cette dimension nouvelle, outre qu’elle renvoie l’Homme à son rôle initial, inventer sa survie quotidienne sans attendre une intervention divine (dont les formes ont certes évolué avec le temps mais dont le fond est demeuré le même, la sagesse des nations ne parle-t-elle pas d’Etat-providence ?), exige une mécanique inventive nettement moins aléatoire, ce qui est antinomique d’une organisation hiérarchique universelle.

D’où le lent délitement de toutes les structures booléennes, c’est-à-dire en fait, de toute notre société. Dans la mesure où les ordres quels qu’ils soient ne suffisent plus à régler les problèmes qu’ils sont supposés traiter, les "sociétaires" sont pris dans une nasse de contradictions dont ils n’arrivent pas encore à s’extirper, surtout qu’ils continuent à rendre leurs "chefs" responsables de la situation. Inutile de chercher des exemples, chaque instant de la vie nous en apporte au point qu’il n’est même plus possible d’en choisir qui seraient plus caractéristiques que les autres. Certes, nous n’en sommes pas encore au moment où nous penserons à nous regrouper dans le cadre d’une organisation plus propice à l’invention quotidienne. Pour le moment, nous inventons "l’altermondialisme", une manière de réinstaller un totalitarisme à allure démocratique et à prétention égalitaire qui n’aura pour résultat que de remplacer une génération de "chefs" par une autre sans toucher au fond, c’est-à-dire une structure qui permettra à chacun d’inventer, seul d’abord, puis en groupe.

 Le problème c’est que cette structure jusqu’ici n’a jamais été tentée. Ici ou là, à de rares moments de l’histoire de l’humanité, nous pouvons en observer des embryons mais le moment passé, les rares progrès atteints sont vite effacés tellement ils sont à la fois menaçants et subversifs. Alors, un réseau systémique ? Une structure où compte tenu de la complexité et de la multitude des cas vécus et observés, il n’existe plus de "comment" universels mais où chacun, s’il veut survivre, devra, dans un premier temps, inventer, c’est-à-dire se poser la question "pourquoi" 

SUR DEUX TOURS, UN 11 SEPTEMBRE

La puissance d’un réseau systémique ? Le monde d’abord surpris, puis dans l’instant atterré, a suivi en direct un attentat que personne n’aurait cru possible. Quelques jours plus tard, quelques jours seulement, la mécanique de l’opération a été démontée, la logistique immédiate identifiée et le monde entier s’est réveillé sous la menace, devenue depuis permanente, du premier réseau systémique opérant où bon lui semble.

Ce succès apparent conduit, comme nous le verrons plus loin, à l’idée fausse qu’une plus grande attention aurait, sans aucun doute, permis d’éviter la catastrophe. C’est une grossière erreur car cette analyse néglige le fait que les modes de pensée qui inspirent les deux démarches sont antinomiques. Remonter aux causes, aux moyens et aux inspirateurs d’un acte quel qu’il soit est du domaine de la déduction. Inventer un acte, ses objectifs et ses conséquences appartient au domaine de la pensée inductive. Prévoir pour avoir ensuite quelques chances de prévenir est affaire d’imagination car il s’agit moins de chercher des exemples dans le passé que d’analyser les situations présentes et tenter de les inscrire dans la problématique de création du réseau.

Aussi, les réactions les plus communes sont à cet égard parfaitement révélatrices de cette surdité et de cet aveuglement qui ne peuvent naître que de l’étrangeté. Les victimes, nous, n’appartiennent pas au même monde que les assassins. Pour tenter de comprendre, de saisir, nous avons intégré l’inconnu à notre image du monde et nous l’avons inscrit dans notre modèle hiérarchique. Nous avons fait d’Al Quaïda une entité taylorienne, avec un chef, Ben Laden qui donne des ordres, des "bureaux d’études" où les attentats se préparent comme autant d’opérations de nos services spéciaux, des services financiers, des échelons de transmission, des équipes d’exécutants duement formés, bref ce que nous connaissons. Nous n’avons certainement pas compris grand chose..., d’autant plus que nos services lancés à la poursuite des auteurs ont dans les quelques jours suivants, parfaitement remonté(?) les filières. Nous avons, alors, relu à notre manière toute la genèse de l’opération. Nous avons assimilé sans interrogations particulières le fait que des renseignements avaient été négligés et, habitués aux ratés de la bureaucratie hiérarchisée, nous les avons attribués à des dysfonctionnements regrettables certes, mais classiques.

Et personne (sauf un journaliste peut-être un peu plus imaginatif qui a remarqué qu’au fond une opération de cet ordre ne nécessitait pas réellement une logistique aussi étendue que celle que les autorités semblaient retenir..., remarque sans lendemain d’ailleurs) ne s’est posé de questions sur une autre origine possible de ces dysfonctionnements qui sont quand même étonnants de la part d’organisations aussi professionnelles et aussi maillées.

Les faibles résultats de la chasse ouverte depuis longtemps en Israël, puis ces derniers temps en Afghanistan et en Irak, devraient quand même nous faire réfléchir. Aujourd’hui encore, la description de "l’ennemi" demeure traditionnelle et se borne à une analyse née de la projection de nos comportements. Elle apparaît pourtant chaque jour de plus en plus irréaliste et, par conséquent, ne nous permet pas de nous confronter à l’autre avec quelque chance de succès.

Mais l’autre, cet inconnu, comment fonctionne-t-il ?

D’abord, il n’existe pas en tant que groupe structuré, il prend corps à partir d’un accord idéologique personnel avec le contenu d’un message suivi d’un engagement individuel définitif. Le message délivré, accepté, assimilé devrions-nous dire, le "chef" peut disparaître : il a rempli son rôle en fournissant une politique et une stratégie. De ce jour, le premier "militant" rend le réseau matériellement existant. Muni de cette politique, de la stratégie qui la formalise, sa préoccupation constante sera la mise en œuvre, la tactique. Il n’a plus besoin d’ordres ou de directives, son action lui apparaît clairement, son autonomie est totale. Il est maître de sa tactique, où frapper, quand frapper et comment frapper. Cette autonomie le rend transparent à nos organisations traditionnelles et, par conséquent, invulnérable et imprévisible. Ses moyens matériels ? La solidarité, l’entraide et puis, faut-il vraiment des sommes folles pour se procurer des explosifs, des armes, des billets d’avion ou des moyens de transport plus classiques. Rien sans doute qu’une "mendicité" idéologique ne saurait réunir sans problèmes majeurs.

Un rien, des riens mais tellement distants de nos analyses, de nos regards, de nos habitudes et de nos comportements que les membres d’un réseau systémique se fondent dans la foule sans que nous puissions même les soupçonner. Pourtant, dès que nous pénétrons cet univers, ils apparaissent comme en lettres de feu par un ciel d’orage tellement nos contemporains se révèlent sans goût, sans odeur, sans couleur et sans présence sociale. Ils font tâche parce qu’ils existent, contemporains engagés, baignant dans un monde de zombies sociaux qui ont perdu le sens le plus élémentaire d’appartenance.

Mais ne nous laissons pas égarer par l’exemple que l’histoire nous offre aujourd’hui. Il n’y aura pas demain de réseaux que terroristes. Ne perdons surtout pas de vue qu’une société où la production systématique devient automatisée ouvre un champ infini à l’inventivité humaine. Celle-ci ne peut s’exprimer que dans le cadre d’un structure adéquate. Dans l’état actuel de nos réflexions, il n’en est pas d’autres que le réseau systémique.

Alors, qu’est ce qui fait un réseau systémique ?

COMMENT CELA PEUT-IL MARCHER ?

Comme une recette de cuisine mais avec une exigence fondamentale : la "qualité" des ingrédients car il ne peut y avoir d’à peu près.

Un réseau n’existe que par le lien que constituent une claire définition de son "à quoi ça sert ?", une politique et sa formalisation stratégique.

A l’origine, un être, seul, ou un groupe, qui proposent. Ensuite des individus indépendants, autonomes qui se retrouvent dans ce message, qui s’en saisissent et qui, de leur propre chef, chacun dans son coin, décident de rendre réel ce qui n’est encore qu’une proposition, qu’un discours, une réflexion. Et c’est cet accord qui est créateur du réseau.

A ce niveau déjà, nous reconnaissons ce qui va donner vie à ce regroupement sans hiérarchie apparente à ce stade : la communication. Une communication qui devient stratégique parce qu’elle conditionne l’existence du réseau et son développement opérationnel. A ce stade, elle ne transporte aucun ordre mais une réflexion, elle est tous azimuts, sans censure, inventive et créatrice. Qu’il s’agisse de guerre ou de réalisation pacifique, de construire des voitures ou de visiter des vieillards, un jour de canicule... !

Individuelle, locale, originale dans sa mise en œuvre, elle sera multiforme. Elle répondra aux conditions les plus élémentaires sans qu’il soit besoin de généralisations. Ici, un 4x4, là-bas une bicyclette, plus loin un bateau à voile ou une paire de souliers de course, chaque fois la solution appropriée mais toujours l’illustration de la politique et de sa stratégie proposées et adoptées. Et c’est cette invention permanente, individuelle, imaginée en commun dans le groupe, aussi restreint soit-il mais local, qui réifie le réseau et le rend actif en un lieu et à un moment donnés. Imprévisible, transparent jusqu’à l’action, parce qu’il n’existe que par l’accord donné et la volonté de le mettre en œuvre. Sa force est d’inventer constamment la solution correspondante à la traduction instantanée de la politique fondatrice.

Si le réseau est avant tout le message, il est bien évident qu’un message de guerre n’est qu’un exemple parmi une multitude d’autres, disons plus positifs. Mais s’il y a message, encore faut-il que des individus s’en saisissent, c’est-à-dire qu’ils soient motivés non seulement pour entreprendre mais pour mettre en œuvre des solutions sans attendre qu’un "chef", une quelconque puissance publique, bref une autorité, viennent leur dicter ce qu’il faudrait faire. C’est dire que le réseau n’est pas seulement le message mais il est aussi le fruit de comportements individuels capables de se saisir des besoins collectifs.

[Honnêtement (si c’est possible...), vue sous cet angle, la polémique sur les effets de la canicule n’est-elle pas l’alibi d’un gigantesque désintérêt des uns pour les autres dont les personnes âgées ont fait les frais ? N’y a-t-il pas une gigantesque indécence à reprocher à l’Etat ce que chaque maire, chaque conseiller municipal, chaque voisin, auraient pu faire sans attendre ? Un exemple éclairant des conditions d’existence d’un réseau systémique dont la réalité repose sur la participation de chacun de ses membres.]

 Quelle plus claire description que de dire que si le membre d’un réseau systémique est une partie du réseau, il est aussi tout le réseau partout où il est. 

Faut-il en dire plus long ? Bien sûr que non, sinon ce ne serait plus un réseau systémique !

Qu’en pensez-vous ?

Romain JACOUD


mardi 9 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : septembre 2003).