Contrat ? Bof, encore une utopie !

Apparemment, l’idée de contrat semble avoir suffisamment éveillé l’intérêt de certains lecteurs pour qu’ils regrettent de ne pas avoir trouvé quelques exemples dans la suite du texte. Ils auraient ainsi pu, nous ont-ils dit, juger de la réalité d’une proposition séduisante.

Nous allons donc tenter d’illustrer les "Humeurs" de janvier en développant quelques exemples.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, précisons quelques hypothèses fondamentales :

- La procédure de contrat relève d’une attitude où il n’est pas de droit sans devoir.

- L’engagement réciproque des contractants devient une manifestation permanente d’apparte-nance au groupe. Il s’appuie, entre autres, sur le sens de la responsabilité des uns et des autres.

- Quand bien même la "signature" se bornerait à l’échange d’une poignée de mains, avec ou sans témoin(s), son caractère solennel doit être affirmé par un acte public de reconnaissance.

Nous allons examiner divers "moments" de contrats et nous préciserons à mesure les raisons qui ont présidé à chacun des choix.


LE PREMIER DES CONTRATS : LA BOITE À OUTILS

C’est par la possession de ces outils que sont la pratique de la lecture, de l’écriture, de la numération et de l’expression que le "sociétaire" va acquérir son statut de membre du groupe. L’acquisition de la boite à outils sociétale est bien le premier objet de contrat auquel nous pouvons penser. La calculette, l’ordinateur personnel, ne représentent rien qui puisse remplacer la considération des objets donnée par l’arithmétique. Compter, additionner, soustraire, diviser et multiplier ne sont pas que des opérations qui peuvent être confiées à des "claviers mercenaires". L’image même animée, la parole, ne prennent de sens qu’appuyées sur la lecture des signes, l’arrangement méthodique des mots, l’observation de l’environnement humain et matériel. Nous avons un peu vite abandonné ce premier contrat républicain, le Certificat d’études primaires. Jules Ferry l’avait bien saisi qui en avait fait la mission prioritaire des "Hussards noirs de la République".

Tout y était. Les contenus, parfaitement adaptés à l’objectif : donner à chacun, à chacune, le viatique instrumental qui leur permettrait ensuite de suivre leur propre chemin dans l’existence. Il suffit de revenir aux instructions données aux maîtres, de se rappeler le discours qu’ils développaient ensuite à leurs élèves, pour saisir que l’acquisition de ces outils élémentaires était accompagnée d’une exaltation permanente de leur "à quoi ça sert". Pas un jour où la leçon de morale, déjà fondatrice d’une éthique, n’insistait sur le pourquoi de l’étude.

D’ailleurs, à qui ne saisissait pas le caractère assimilateur de l’école élémentaire, il suffisait de rappeler que l’exercice du droit de vote était subordonné à la possession du Certificat d’études.

C’est une mauvaise appréciation des relations entre la possession du savoir et le développement des qualités humaines qui a conduit à une dépréciation du rôle, de la fonction même, de l’école élémentaire. Nous avons perdu le sas où l’enfant "a-social" passait à un univers nouveau et où il acquérait peu à peu sa formation à l’état de sociétaire. En privilégiant le contenu, en négligeant le contenant, nous avons effacé le développement du sens de l’appartenance.

Apprendre à accepter que l’évolution des objectifs, des contenus et des méthodes appartiendra dorénavant à tous les partenaires.

Notre premier contrat devrait être celui de la première étape de la socialisation. Apprendre à être avec les autres, apprendre à voir et à regarder, acquérir les instruments de la socialisation, parler, lire, écrire, compter, observer et raconter, écouter l’observation des autres, transmettre. Bref, devenir un être social, c’est-à-dire découvrir qu’il existe un destin commun qui lie les éléments du groupe, chacun, chacune d’entre nous.

Ce premier contrat intéresse trois parties : l’enfant, ses parents, l’institution. Ce sera de la responsabilité des parents de faire peu à peu comprendre à l’enfant que l’école, ce jeu magnifique qui va s’étendre sur des années, demande sa participation. Ce sera de la responsabilité de l’institution, personnalisée par le maître, la maîtresse, d’aider à acquérir, de présenter, de transmettre. C’est en explicitant constamment les "pourquoi" que nous rappellerons aux parents que la procédure est collective. Ils sont aussi signataires. Ce sera de la responsabilité de l’institution d’assurer la permanence de la procédure. Signatures, poignées de mains, contacts individuels et/ou en groupe, les formes sont déclinables à l’infini. Ce qui est permanent ce sont les engagements de participer. Les manquements doivent être relevés, les erreurs corrigées, les indifférences soulignées... jusqu’à, éventuellement, la dénonciation du contrat.

Evidemment, cela signifie que certains choix aussi bien éducatifs (la responsabilité des parents), techniques (la responsabilité des maîtres) et administratifs (la responsabilité de l’institution) seront du ressort de l’examen collectif. Les uns et les autres pouvant être amenés à justifier certaines attitudes, voire à tenir compte de l’appréciation des autres partenaires. Apprendre à accepter que l’évolution des objectifs, des contenus et des méthodes appartiendra dorénavant à tous les partenaires.

Peu à peu, probablement, les contrats s’enrichiront, ce qui ne veut pas dire que la procédure s’alourdira. Bien au contraire, sachant que "ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement...", la confiance se développant, les rapports deviendront de plus en plus simples.

Tout cela entraîne une disponibilité des trois parties, une autre organisation du rythme aussi bien scolaire que familial, une socialisation des loisirs et des tâches. Rien ne peut être imposé, la plupart des actes devront être concertés. Une idée importante devra être rappelée à tous les moments : une orientation ne peut se concevoir que si elle permet, un jour, de reprendre le cours d’un chemin interrompu. A ce premier contrat devront s’ajouter ensuite d’autres contrats, chaque fois décrivant les objectifs à atteindre avec une précision accrue. La règle pourtant sera permanente : pas de proposition, pas d’engagement, sans que le ou les "pourquoi" aient été précisés.

Il est probable que ce type de procédure répétée tout au long de la scolarité formera les divers protagonistes à des comportements responsables. Nous passerons ainsi de la passivité formelle à la participation active. Chacune des parties apprendra à se fixer des objectifs opérationnels accessibles, à justifier sa participation et à envisager chaque fois l’étape suivante.

LE CONTRAT CITOYEN

Dans un monde qui fait de moins en moins de différences entre l’enfance, l’adolescence, l’état d’adulte et l’âge mûr, une apparente continuité semble organiser nos vies de la naissance à la mort. Il y a encore une décennie, en ce qui concerne les garçons tout au moins, le service militaire matérialisait une rupture. Dans l’état actuel de l’entrée des jeunes dans la vie active, l’accession à l’état adulte et aux responsabilités sociales et sociétales qui l’accompagnent relèvent du hasard.

L’évolution des rapports entre individus, entre les individus et l’administration de la Cité, bref le positionnement de chacun et de tous, sont complètement chaotiques. L’attribution implicite à tous de droits explicites avant même que leur contenu, leurs objets, puissent être reconnus par ceux et celles qui vont en jouir, installe une confusion où les règles les plus élémentaires de la vie commune ne sont jamais enseignées.

Les règles communes risquent alors de perdre leur poids coutumier pour ne conserver qu’un aspect de commodité quotidienne. Devenus plus des "abonnés" que des "sociétaires", nous aurons définitivement perdu tout pouvoir sur nos destins, personnels et collectifs.

Droits, devoirs sont des notions qui doivent être assimilées pour devenir les éléments de la vie en commun. Leur présentation, leur acquisition et leur pratique par chacun de nous constituent les fondements du groupe. Si leur importance n’est pas soulignée, si leur nécessité n’est pas constamment mise en évidence, le groupe n’existe plus. Il devient une juxtaposition de clans sans avenir. Chacun est livré à la dictature de ses pulsions sans que le moindre "Surmoi collectif" ne vienne tempérer une sauvagerie naturelle.

Après les outils de l’intégration matérielle, le "contrat citoyen" devrait être la procédure d’accueil de l’adolescent à la communauté des adultes. Aujourd’hui, à un moment donné de la vie, dix-huit, vingt-et-un, vingt-cinq ans, qui varie selon les domaines, une jeune femme, un jeune homme, se trouvent investis de pouvoirs, de droits et de devoirs sans que la communauté aie jamais pris la peine, le temps et les moyens de les former aux servitudes de leur jouissance. Et quand, par le plus grand des hasards et dans des cas rares, des tentatives ont été poursuivies, le groupe ne prend même pas la peine d’en organiser une sanction officielle. Rappelons-nous l’échec du "baptême républicain".

Ce n’est évidemment pas par hasard que ce contrat citoyen prend la suite des divers contrats auxquels aura donné lieu la poursuite de la formation. Chacune des étapes parcourues aura permis de développer le sens de l’appartenance sous toutes ses formes : visites, stages, participations aux diverses manifestations de la vie publique et collective.

Ces premiers contrats conduiront, peu à peu, à développer une attitude de responsabilité face aux engagements réciproques qui font la vie en commun. Aussi, paraîtra-t-il tout naturel, le moment venu de souscrire à la démarche qui liera définitivement l’individu au groupe.

En l’occurrence, l’inscription sur les listes électorales et l’attribution de la carte d’électeur constitueront la reconnaissance publique de l’acceptation réciproque des droits et des devoirs de chacun, individu, communauté. Ce qui amène à se poser la question de la place qui sera réservée à ceux ou celles dont le passage et l’adhésion ne seront que passagers. Cette participation partielle au présent et au devenir du groupe doit être subordonnée à la reconnaissance et à l’acceptation publiques des règles qui l’organisent.

La procédure de contrat devient encore plus fondamentale parce que nous vivons l’émergence d’une nouvelle structure socio-sociétale où les limites nationales perdent peu à peu leur réalité. L’appartenance, jusqu’ici, culturelle, voire nationaliste, disparaît car son objet s’efface. Les règles communes risquent alors de perdre leur poids coutumier pour ne conserver qu’un aspect de commodité quotidienne. Rien ne nous y attachera plus que la nécessité d’une "police" des mœurs, des habitudes et des comportements qui assurera la cohabitation des "sociétaires". Devenus alors plus des "abonnés" que des "sociétaires", nous aurons définitivement perdu tout pouvoir sur nos destins, personnels et collectifs

OUI, MAIS COMMENT ?

Nous devons commencer par rompre avec cette habitude qui transforme une liberté individuelle reconquise en une liberté publique imposée. Pas de loi, pas de lois ! Dans tous les cas, il faudra inventer. Evidemment, il sera probablement difficile de trouver du premier coup la formule magique...

Nous devons être gouvernés par une seule exigence : rappeler à tous que la participation de chacun demeure et demeurera toujours la seule garantie de la maîtrise de nos destins.

Pour ceux de la formation, un groupe tripartite comprenant des parents, des élèves, des membres du personnel (en l’occurrence, la présence du personnel d’entretien, au moins dans les premières années, paraît aussi nécessaire que celle des enseignants et des parents) enseignant, administratif et d’entretien. Les nombres respectifs des uns et des autres étant amenés à évoluer en fonction du contenu des contrats.

En ce qui concerne le contrat citoyen, l’idée pourrait être de dresser des listes de citoyens qui pourraient se porter garants de l’honnêteté des contrats. Réunis autour d’un élu municipal, ils accompagneraient officiellement le passage des impétrantes et impétrants à la "majorité" civique. A cette occasion, un débat devrait être organisé qui pourrait permettre à tous d’exposer leur intelligence de la procédure et de la signification qu’ils lui prêteraient.

Mais, après tout, la forme importe peu. Devrait-elle même être unique ? Nous devons être gouvernés par une seule exigence : rappeler à tous que la participation de chacun demeure et demeurera toujours la seule garantie de la maîtrise de nos destins

Autour de l’école, du lycée, de l’université, autour de la mairie, autour, ensuite de l’entreprise, cette culture de parrainage pourrait conduire, au fur et à mesure, à la reconstitution d’un tissu sociétal où la solidarité ne prendrait plus cet aspect charitable qui permet toutes les dépravations.

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 31 août 2005 (Date de rédaction antérieure : février 2005).