Une accalmie durable ou un intermède vacancier ?

 La distance qui sépare le rêve -l’à quoi ça sert affiché- de la réalité -l’à quoi ça sert effectivement vécu- supprime toute cohérence entre la pensée et l’action. Le contrôle de la réalité échappe peu à peu aux sociétaires et le groupe se désagrège. Le monde du "comment" se désintègre sous nos yeux, le monde du "pourquoi", s’il se profile, n’en est encore qu’au stade d’une spéculation balbutiante. 


Avant d’attaquer (si l’on peut dire...) le vif de notre sujet, permettez aux "Humeurs" de vous recommander un petit ouvrage plein d’intérêt, de simplicité et de bon sens : "Des lions menés par des ânes" de M. C. Gave, paru aux éditions Robert Laffont. Certes, l’économie n’appartient pas au domaine administratif de l’Etat mais son évolution peut être aussi bien encouragée que découragée... encore faut-il ne pas se tromper en confondant les effets et les causes, voire en ignorant superbement qu’elles existent et qu’elles sont ordonnées.

Mais venons en au sujet actuel de nos observations mensuelles : cette lente, mais semble-t-il authentique, mise en œuvre d’un processus de modernisation de notre pays. Certes, l’ambiance est plutôt morose et l’héritage de décennies d’aveuglement et de lâcheté générales accumule les difficultés. Pourtant les premiers gestes, l’énoncé des sujets que la majorité actuelle entend "réformer", sa détermination à poursuivre cette action malgré les oppositions qu’elle rencontre, sont autant d’indices encourageants.

Il ne faut cependant pas se bercer d’illusions. Le modèle d’organisation socio-sociétale que nous avons pratiqué depuis des siècles, sinon des millénaires, a atteint ses limites de validité. Aussi ce n’est pas de réformes qu’il s’agit mais d’une nouvelle fondation. Il est clair que nous n’en sommes pas là, la prise de conscience même de l’état réel de l’évolution de notre monde en est encore à peine à l’état embryonnaire. Cela signifie que des entreprises courageuses, si elles ne peuvent inverser le processus planétaire de délitement d’un modèle dépassé, pourront en ralentir la poursuite, passagèrement tout au moins.

Il est donc intéressant de se poser quelques questions, tout à fait matérielles, sur la nature des démarches qui pourraient conduire l’action actuellement entreprise à créer les conditions d’une accalmie durable, faute de quoi nous n’assisterions qu’à l’établissement provisoire d’un intermède vacancier.

LES VOIES DU SEIGNEUR SONT-ELLES SI IMPÉNÉTRABLES ?

L’apparente imprévisibilité des évolutions des modèles sociaux perd beaucoup de son caractère mystérieux dès que nous renversons l’ordre établi du questionnement universitaire et que nous remplaçons le triptyque élitiste et improductif mais combien valorisant

Qu’est-ce que c’est ?

• Comment ça marche ?

• A quoi ça sert ?

par le combien vulgaire et consommateur

• A quoi ça sert ?

• Comment ça marche ?

ce qui rejette le "qu’est ce que c’est ?" vers les réunions entre amis où l’important c’est de participer, quel que soit le degré d’ignorance excipé par chacun... tant la question elle-même est riche de réponses, toutes aussi défendables, toutes aussi non significatives, voire toutes aussi insignifiantes...!!!

Appliquée à tout objet, à tout comportement, la réponse à la première de ces deux questions inscrit immédiatement cet objet, ce comportement, dans l’univers de la réalité dans laquelle nous baignons et que nous contribuons à faire évoluer. La ou, plutôt, les réponses à la seconde, nous permettent de saisir le sens du mouvement qui nous emporte, voire d’en prévoir les évolutions à court terme.

Les délitements éventuels que nous pouvons observer, les inadéquations passagères ou définitives des institutions, des systèmes, des objets de la vie, des opinions parfois, s’interprètent et se mesurent en se référant aux "à quoi ça sert ?" auxquels ces institutions, ces objets, ces systèmes et ces opinions prétendent répondre. Dès lors que la distance qui sépare le rêve -l’à quoi ça sert affiché- de la réalité -l’à quoi ça sert effectivement vécu- supprime toute cohérence entre la pensée et l’action, le contrôle de la réalité nous échappe et le groupe se désagrège.

Ainsi de l’état actuel des choses. Notre société s’est bâtie, s’est affinée, a évolué, au cours des âges en poursuivant un objectif (un "à quoi ça sert") permanent, celui de survivre en fabriquant mieux, la main de l’Homme constituant l’instrument fondamental de cette survie. La machine, en l’occurrence, n’étant qu’un multiplicateur de la puissance de cette main. Aujourd’hui, la deuxième partie de cette proposition est en train de perdre toute validité, sinon toute vraisemblance. La machine n’est plus ce multiplicateur de la puissance de la main ; devenue "intelligente", elle est la main. Cette transformation due au mariage de l’électronique et de l’informatique qui a créé l’automatique, a complètement bouleversé les conditions de l’à quoi ça sert initial, au point de désagréger définitivement la forme sociale correspondante. Le monde du "comment" se désintègre sous nos yeux, le monde du "pourquoi", s’il se profile, n’en est encore qu’au stade d’une spéculation balbutiante.

L’énoncé est brutal, schématique mais indiscutable. Ce qui est matière à action ce n’est pas l’évolution à long terme, le remplacement de notre modèle socio-sociétal actuel par un autre bâti sur la satisfaction des expressions nouvelles de l’à quoi ça sert, mais les circonstances, les conditions et les conséquences qui accompagnent ces transformations dans leurs évolutions quotidiennes.

Ce délitement est progressif, souvent imprévisible et la portée de ses étapes nous échappe la plupart du temps. Chaque fois qu’un lambeau de notre espace se désagrège, pompiers actifs mais désespérés, nous tentons d’en reconstituer la texture, le plus souvent sans succès. Ce manque de réussite qui se traduit la plupart du temps par une aggravation de la situation, provient généralement de ce que, habitués que nous sommes à la permanence de notre modèle actuel, nous ne pensons pas à revenir aux sources en commençant par nous poser, chaque fois et en toutes circonstances la question de "l’à quoi ça sert ?"

En effet, quelles que soient les circonstances nouvelles, les conditions de la survie et les ambitions de l’espèce, la structure qui s’établira répondra aux exigences futures d’un à quoi ça sert qui demeurera la survie de l’espèce. Bien sûr, nous ne pouvons prévoir leur formulation précise mais nous pouvons, chaque fois et à court terme, répondre actuellement à certains besoins indiscutablement prévisibles.

Voyons un peu.

À QUOI CELA DEVRAIT SERVIR ?

Notre système éducatif est en crise.

Cela n’est pas nouveau mais pour la première fois depuis la Libération, l’éternel slogan "des crédits, des locaux, des maîtres" apparaît inutilisable au point qu’il n’a pu servir de cri de ralliement, en même temps que de masque, à l’existence de problèmes auxquels tous les acteurs, l’Etat, l’appareil et les utilisateurs (élèves, étudiants, parents, employeurs, bref la société en général) n’ont pas pu (?), pas voulu (?), pas su (?) tenter même de répondre. A dire vrai, nous pouvons admettre que nous avons tous été de bonne foi et que l’origine de notre malheur collectif réside dans la parfaite adéquation de notre système de formation aux exigences d’un monde passé. C’est effectivement, au moment où notre modèle socio-sociétal n’a plus été en mesure de satisfaire une formulation différente des besoins de chacun que cette mécanique pyramidale, où l’élitisme se fondait harmonieusement à une certaine méritocratie, s’est lentement désagrégée. La critique n’est pas à faire. Elle n’a de sens que lorsque les objectifs demeurant immuables, il est utile de procéder à quelques ajustements mineurs. Ce n’est pas le cas.

Tentons donc de nous poser la question : à quoi devrait servir l’école ? (Cette formulation simple, simpliste même, en vaut une autre. Elle a cependant un avantage sur les autres : elle exige une réponse aussi fondamentalement simple que son énoncé). Jules Ferry, en son temps avait su répondre et l’édifice qu’il a contribué à mettre sur pieds a permis à la France d’entrer solidement dans le XXème siècle et d’y tenir un rang honorable tant que les hypothèses qui ont justifié ses choix ont été valides.

Qu’en est-il à présent ?

Le monde de Jules Ferry s’est considérablement élargi. Le progrès des sciences et des techniques a engendré la mondialisation des échanges qui a entraîné la disparition d’une rente, toute occidentale, d’exclusivité d’excel-lence technique. La modification lente mais inexorable des processus de production a bouleversé toute la hiérarchie des valeurs scolaires et universitaires en effaçant de plus en plus la relation traditionnelle qui liait le diplôme obtenu à la compétence attendue. Alors que jusque là, les "clients" de l’institution souhaitaient de leur diplôme qu’il leur permette de s’intégrer dans un plan de carrière, les exigences d’un monde complexe et constam-ment changeant paraissent complètement étrangères aux offres traditionnelles.

Loin de l’offre d’une spécialisation, gage d’une vie professionnelle "sans histoire", le besoin apparaît chaque jour davantage d’une formation à l’évolution et à l’adaptation permanentes. De nombreuses professions évoluent constamment, certaines disparaissent, aussi les méthodes et les offres traditionnelles ne peuvent plus répondre à des situations caractérisées par des évolutions aussi rapides qu’imprévisibles.

Si nous nous posons le problème en termes de vie quotidienne, l’école, alors, devient le lieu où l’apprenti doit être préparé à un monde dont la permanence est de plus en plus aléatoire. Le diplôme ne sanctionne plus l’accumulation capitalistique de données mais une agilité et une mobilité des comportements. Le temps est définitivement dépassé des discours généralistes sur les âmes bien faites. Le rôle de la formation initiale est de conduire son récipiendaire à pouvoir survivre en toute circonstance et, en premier lieu, à s’adapter en sachant utiliser tous les moyens mis à sa disposition.

Les conséquences sur la formation sont immédiates. Tout d’abord, acquérir les outils indispensables à l’appartenance, l’équivalent actuel du certificat d’études primaires de Jules Ferry. Ensuite, une présentation de savoirs en liaison constante avec leur application quotidienne.

Bref, la construction d’une institution de formation adaptée aux bouleversements dont nous ne vivons aujourd’hui que le début, doit reposer sur une interrogation permanente relative à ses objectifs : "à quoi ça sert ?" devient le leitmotiv de la survie. Au moment où l’Etat, semble-t-il, va s’engager dans une opération nationale de réflexion sur le fonctionnement de l’institution de formation, il serait catastrophique de ne pas commencer par l’énoncé des objectifs en s’adressant à tous..., les enseignants, en l’occurrence, étant considérés en tant que citoyens, parents, utilisateurs. A la grande rigueur pourrions-nous leur attribuer un rôle particulier au moment du choix des diverses méthodes à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs ainsi désignés... mais ce n’est pas sûr car leur expérience appartient à un modèle déjà obsolète.

A ce propos, si nous observons le résultat de l’opération récente relative aux retraites, nous devons constater qu’il s’est agi de quelques ajustements de nature à introduire un peu plus d’uniformité (pour ne pas dire un peu plus d’égalité) dans les traitements respectifs des retraites des personnels des secteurs public et privé. Les mesures prises ne font, en réalité, aucune référence aux deux éléments qui bouleversent fondamentalement l’équilibre entre actifs et non-actifs, quelles que soient, par ailleurs les causes de l’inactivité (cessation normale de l’activité, handicap, chômage, inadaptation). Le premier paramètre est celui de l’allongement de la vie, le second, l’impossibilité d’atteindre l’équilibre financier d’un régime par répartition autrement que par une augmentation continue du nombre de cotisants (en l’absence d’une augmentation continue et aberrante du montant des cotisations). Si le premier paramètre est gérable en considérant qu’il est socialement inadmissible de se priver de la participation d’individus en parfaite santé physique et mentale, le second est un facteur permanent de déséquilibre structurel car il est de nature aléatoire.

Une fois admis le principe d’une répartition, c’est-à-dire la reconnaissance d’une solidarité d’appartenance, il paraît évident que le "comment ça marche" met en œuvre des dispositifs de natures diverses qui marient aussi bien la répartition à la charge de la société que les choix individuels d’épargne.

Bref, en ce dernier cas comme dans ceux qui restent à courir comme l’instauration d’un système différent de formation, une autre gestion des dispositifs sociaux et une approche nouvelle de la gestion de la santé, il a manqué, il manquera peut-être, une analyse lucide des "à quoi ça sert" sans laquelle nous ne parviendrons jamais à inventer des "comment ça marche" satisfaisants.

UNE RÈGLE GÉNÉRALE

En fait, pour que la gestion du groupe puisse être assurée de manière harmonieuse, c’est-à-dire sans que notre activité quotidienne ne soit constamment freinée par l’application de règles obsolètes à peine auront elles été définies, il est indispensable que la science de l’administration, le management pour tout dire, se plie à l’évolution des interactions socio-sociétales qu’il s’agisse de la formation, de la santé... ou du fonctionnement des entreprises. Ce genre d’approche implique une neutralité de l’appareil vis-à-vis des événements quotidiens, l’essentiel étant à chaque instant de permettre le développement des conditions les plus adaptées aux changements observés.

Pour parler clairement, il s’agit, une bonne fois pour toutes, de se rendre compte que les analyses fondées sur des a priori idéologiques ne tiennent jamais compte de la réalité quotidienne mais tentent de fourrer celle-ci dans un cadre purement imaginaire. Il faudrait quand même réaliser que tous les discours dénonçant l’existence de classes dominantes sont dans le même temps autant d’expressions méprisantes à l’égard de ces "dominés" incapables de saisir les données de leur esclavage supposé. Pourquoi, une "dictature du prolétariat", pourvoyeuse de goulags, serait-elle plus légitime qu’une "démocratie bourgeoise", alors que nous savons bien que jusqu’ici le vide de la communication socio-sociétale ne nous permettait pas d’exprimer notre conception de l’à quoi ça sert ? Si l’on nous avait demandé notre avis sur les trente-cinq heures après que nous ayons pu débattre de leur "à quoi ça sert" et entendu quelques honnêtes projections sur leur "comment ça marche", sommes-nous persuadés que rien n’aurait changé dans le mécanisme de leur application ?

Et si nous reparlions en ces termes de la Corse, des intermittents du spectacle, de la politique en général, bref de tous ces sujets qui semblent "aller de soi" sans que nous tenions compte de ce que les temps ont changé depuis qu’ils ont été énoncés un jour lointain de notre histoire !

Sommes-nous à ce point craintifs que nous continuions à raisonner, à penser, à vivre même, à côté de la réalité qui ne manque pas de nous rappeler constamment que les vessies ne sont pas des lanternes, quelle que soit la souplesse linguistique avec laquelle nous tentons de nous persuader du contraire ?

Alors, pourquoi ne pas saisir l’occasion des accidents dont notre parcours semble de plus en plus semé pour nous poser, dans l’ordre, les deux questions essentielles :

• à quoi ça sert ?
• comment ça marche ?

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 12 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : août 2003).