Ni démocrates, ni républicains

 Dans ce climat où se forment les prémisses de la fin d’un monde avant que ne se rassemblent les éléments de la fabrication du monde futur, la tentation du totalitarisme est irrésistible. La certitude de détenir l’ultime vérité justifie toutes les déviations, passagères croit-on, au libre arbitre vite confondu avec une trahison de classe. Une version nouvelle, en somme, de "la patrie est en danger". 


Qu’il est curieux ce monde où, les repères ayant disparu, la plupart des mots n’ont plus de sens ou, ce qui revient au même, dont le sens change chaque jour, voire plusieurs fois par jour, selon le lieu, le moment ou les humeurs de ceux (et celles) qui les prononcent.

Curieux et désarçonnant puisqu’il devient difficile, sinon quasiment impossible, de saisir de quoi parlent vos interlocuteurs (trices). Même la jungle présente des caractères de permanence, le prédateur le plus puissant mangeant toutes les espèces, les autres s’installant ensuite à table en fonction de leurs capacités. Ce n’est pas l’anarchie dans la mesure où l’autonomie et l’indépendance assumées conduisent les hommes et les femmes à se donner une organisation qui permette la survie collective. C’est donc le chaos. Un chaos parfait même, puisque le repère fondamental, le langage articulé, n’a de valeur que dans l’instant de la formulation.

Le contenant semble immuable mais le contenu varie au gré des vents, des modes et des humeurs. Où sont passés les milliards du Crédit Lyonnais, d’Elf, de la MNEF ? Quelle fatalité a frappé les milliers de transfusés à qui le vilain sort a fourni du sang contaminé ? Il n’est pas jusqu’aux projets de lois qui, quasiment identiques, changent de contenu et de signification dès lors que n’ayant pas été (par sagesse, bien sûr) présentés par le gouvernement précédent, ils deviennent des attaques sans précédent contre la liberté, la justice et l’équité les plus élémentaires dès lors qu’ils sont proposés (dans une version édulcorée, pourtant) par une nouvelle majorité.

Il y aurait là de quoi rire, si des milliers de nos compatriotes n’étaient pas morts ou condamnés, si les contribuables n’avaient pas été grugés et si le budget de l’Etat (cette élégante formule qui permet de masquer la réalité des choses, c’est-à-dire le recours à la poche de "l’assujetti") n’avait pas été mis à contribution... directement à des moments où la finance publique pourrait et devrait être autrement ménagée.

Alors, pour une fois, laissons-nous aller à la ringardise et faisons rouler quelques mots sous notre clavier comme ces bonbons acidulés de notre enfance que nous roulions avec gourmandise sous notre langue.

LE TEMPS DE L’AGONIE

Il existe deux types de transition entre états de la "matière".

Le premier permet de passer d’un état à un autre qui appartient au même modèle. Il s’agit alors d’une évolution qui peut prendre toutes sortes de caractères et de formes, la violence n’en étant pas exclue. Les résultats en sont divers mais quelles que soient les péripéties sociales traversées, la structure du groupe demeure fondamentale-ment la même : à Pierre le Grand succède Staline, à Louis XI, Louis XIV, Louis XVI, les Montagnards et aujourd’hui la cinquième République, aux rois absolus, des monarchies parlementaires ou des dictatures plus ou moins aseptisées. Peu importe, depuis l’origine des temps, nous ne connaissons généralement que le pouvoir de hiérarchies. Mais ne nous trompons pas de propos, il ne s’agit pas ici de dénoncer, de stigmatiser ou de comparer les différents moyens mis en œuvre pour assurer les pouvoirs des uns sur les autres. Il s’agit simplement de constater que malgré jacqueries, révoltes, putsches et révolutions en tous genres, les sociétés aujourd’hui n’ont jamais réussi qu’à remplacer des équipes initiales par d’autres sans jamais mettre en cause le fondement philosophique des organisations chaque fois retenues.

Le second type exprime le passage d’un état atteint dans le cadre d’un modèle donné à un autre état appartenant à un modèle nouveau. Cette transition s’accompagne de l’abandon de tous les paramètres sur lesquels s’appuyait l’édification du modèle précédent. Ainsi, en physique, si les modèles de Newton et d’Einstein se réfèrent tous deux aux notions de temps et d’espace, il n’y a rien de commun entre les temps et espace de l’un et de l’autre. En matière d’organisation sociale, les paramètres fondamentaux relèvent aussi bien de l’expression des objectifs à atteindre que des moyens intellectuels et matériels à mettre en œuvre pour y parvenir.
Tout s’accélère autour de nous depuis une quarantaine d’années au point que nous usons de plus en plus vite nos termes de description : le langage est devenu fou à la recherche permanente de superlatifs nouveaux et plus puissants afin de transcrire les événements dans leur impression quotidienne sur des esprits de plus en plus blasés.

Tout devient "phénomène de société" qu’il s’agisse de la consommation de cannabis, de la féminisation des fonctions, du port de pantalon par les femmes, de la socialisation de l’homosexualité comme de l’irrespect des gamins face à leurs enseignants ou aux progrès de l’idée d’Europe chez les ouvriers agricoles gauchers. Et comme dans cette fable où l’arrivée matérielle du loup après tant de mises en gardes imaginaires surprend des populations devenues incrédules, nous assistons et nous subissons la progression irrésistible de la lente agonie d’un monde qui devient incapable de résoudre les problèmes que son impuissance génère.

Nous ne nous rendons pas compte qu’il s’agit sans doute là du premier véritable "problème de société" que l’humanité rencontre. (Le second, peut-être, le premier relevant de la station debout et de la mise en œuvre de l’opposition du pouce aux autres doigts de la même main.) Pour la première fois, en effet, après que nous ayons organisé peu à peu notre monde en la plus efficace des machines à produire en multipliant techniquement la puissance de la main, la situation vient d’être drastiquement modifiée. L’édifice social qui nous organise dans le moindre de nos mouvements fondé sur la pratique généralisée de la pensée déductive s’effondre car il a perdu ses capacités de réponses. Et cet effondrement ne dépend nullement des critiques, quelles que soient leurs expressions, violentes ou pacifiques, il nous frappe comme la conséquence d’une inadaptation structurelle.

Notre refus de voir, d’entendre, cette surdité et cet aveuglement permanents, nous empêchent de réaliser (dans ce sens définitif de "prise de conscience" de la réalité) que nous sommes, socio-sociétalement, entrés dans la lente agonie qu’ont connue les dinosaures. Les inventions successives de l’électronique, de l’informatique et, enfin, de l’automatique, sont l’équivalent actuel de cette fameuse météorite qui a, nous dit-on, été leur coup de grâce. Le monde a survécu mais il n’a pas été la simple continuation évolutive de leur monde... comme notre monde survivra mais sous des formes que nous ne sommes probablement pas capables d’imaginer aujourd’hui et qui ne se construira qu’au prix d’erreurs maîtrisées et d’essais réussis.

Nous sommes entrés dans le temps de l’agonie collective. Mais c’est en acceptant d’ouvrir les yeux sur la réalité de cet accomplissement que nous pourrons peu à peu créer les cristaux autour desquels s’agrégeront les communautés futures.

LE CHAOS

Ce délitement si lent dans l’absolu et qui nous paraît si rapide dans l’aspect relatif de nos existences quotidiennes, se manifeste chaque jour un peu plus précisément que la veille en atteignant des "espaces" (pour reprendre le mot à la mode) que nous aurions crus inaccessibles jusque là. C’est en constatant leur transgression quasi générale que nous découvrons avec surprise que l’harmonie sociale repose avant tout sur l’acceptation par tous de règles collectives.

Avec l’indifférence qui semble caractériser les démarches individuelles pour tout ce qui dépasse l’univers le plus étroit des satisfactions corporatives, nous laissons échapper les exemples les plus constants de cette manifestation d’ignorance civique (pour utiliser à bon escient un terme dont le sens semble avoir été définitivement perdu). Nous assistons sans intervenir aux dénis de justice les plus flagrants et aux expressions du mépris social les plus évidents. Il suffit aujourd’hui de s’opposer à la règle pour être admiré. A force d’avoir accepté d’être pris en charge, toute déviance nous paraît positive. Pourtant, toute sympathie manifestée pour un refus public de la loi est un coup porté, non seulement à la loi elle-même mais aussi au groupe et, enfin, à l’ossature qui nous organise collectivement.

[Les protestations que nous entendons contre le renforcement de l’appareil de la répression en matière de conduite automobile, celles que nous entendrons de nouveau avec une force accrue au sujet de l’incarcération de Monsieur J. Bové qui, après avoir méprisé autant la loi que la puissance publique et, in fine, que la plupart de ses concitoyens, se trouve enfin en situation de payer sa note au groupe, mais aussi les jugements récents où les différentes cours ont "jugé qu’il n’y avait pas lieu de juger" et que ces drames dont nous avons été victimes ou témoins, ne sont dûs qu’à l’effet du hasard. Il a même été dit par le "sociologue" de service que le sentiment d’injustice que les victimes ou les citoyens pourraient éprouver, n’a rien de civique mais relève d’un simple, élémentaire et relativement primaire, goût de la vengeance. Et la liste d’exemples n’est pas exhaustive, loin de là. Du comportement des services publics et de leurs représentants, par exemple, qui, sous prétexte de défendre un principe qui n’a jamais été attaqué que dans leur imagination, démolissent lentement mais sûrement l’édifice dont ils ne sont, en fait, que les employés. Quels comportements n’auraient-ils pas s’ils en étaient les propriétaires... ?]

Mais au delà de "l’autre", ne faut-il pas que nous nous interrogions sur cette perte (à laquelle nous ne sommes pas étrangers, oui, étrangers, chacun, chacune d’entre nous) du sens de la communauté. A commencer par ce mégot, ce papier gras, ce journal que nous jetons négligemment à côté de la poubelle, puis par ce silence complice devant l’indifférence du voisin ou la manifestation publique de l’irrespect des enfants sous les yeux des parents... Si la société, nous tous, nous n’exigeons pas d’être respectés, si nous ne nous respectons pas nous-mêmes, il faudrait, il faut, être congénitalement idiot pour croire un instant que le chaos total pourra être évité. Rien n’est plus méphitique dans un tel climat que le discours des "sauveurs du monde". Qu’ils se déguisent en écologistes et professent l’amour de la nature au détriment de celui de l’Homme, qu’ils se baptisent "altermondialistes" pour défendre une conception particulière de l’univers, qu’ils sacralisent une apparente défense des droits de l’homme jusqu’à nier ceux de la plupart, ils expriment tous une incroyable arrogance, celle de posséder toutes les réponses à des questions qu’eux seuls posent.

Dans ce climat où se forment les prémisses de la fin d’un monde avant que ne se rassemblent les éléments de la fabrication du monde futur, la tentation du totalitarisme est irrésistible. La certitude de détenir l’ultime vérité justifie toutes les déviations, passagères croit-on, au libre arbitre vite confondu avec une trahison de classe. Une version nouvelle, en somme, de "la patrie est en danger".

Le mécanisme est trivial, simpliste même.

La première étape consiste à crier au complot en troublant une quelconque réunion internationale, fût-elle confidentielle.

La deuxième, promesse des succès futurs, est d’apporter la preuve de ce complot dans le refus du groupe constitué quel qu’il soit de refuser des expressions étrangères, sans aucune représentativité qu’autoproclamée, à son ordre du jour.

Le caractère élitiste et "minoritaire" étant ainsi clairement établi, la dernière étape est alors abordée. La mauvaise foi de l’adversaire autorise bien évidemment toutes les dénonciations, toutes les condamnations et tous les débordements : la libération est en marche et dans ses traces, le totalitarisme présenté comme l’ultime recours contre le pouvoir du "grand capital". Vive Proud’hon ! La moindre petite frappe, le voyou élémentaire comme le malfrat international, ne sont plus que les victimes d’un système égoïste et profiteur.

NI RÉPUBLICAINS, NI DÉMOCRATES

C’est ainsi que sous nos yeux, dans un environnement de complicité passive que nous justifions au travers de slogans poujadistes (tous pourris, tous vendus, technocrates..., etc...), nous laissons péricliter aussi bien la structure, la république, que son mode d’emploi, la démocratie.

Paresse, égoïsme mal compris, absence de formation, refus de prendre des risques ou, tout simplement, une étonnante et définitive fatigue ? Allez savoir. Mais ce qui est clair, c’est qu’un nombre de termes qui faisaient l’architecture du groupe ont perdu à la fois leur contenu et leur sens.

La république est un régime d’administration de la Cité qui repose sur une délégation de pouvoir acceptée par le peuple souverain par le moyen du suffrage universel. Une fois élus, les représentants du peuple (dont font partie avec des droits égaux l’ouvrier agricole, l’instituteur, le banquier, l’éboueur et le P.-D.g. des usines Machin...) doivent exécuter les éléments du programme qui a emporté la majorité des suffrages.

La démocratie est un ensemble de règles qui permet le fonctionnement harmonieux de la République. La première d’entre elles et la plus importante est le respect, par tous, des résultats de la consultation électorale.
Notons au passage que toute contestation extraparlementaire d’une mesure annoncée dans le programme choisi par une majorité d’électeurs, et par conséquent adoptée par les citoyens, est une tentative non démocratique de remise en cause d’un choix majoritaire régulièrement exprimé. Ces tentatives ont un nom : ce sont des mouvements insurrectionnels. Leur objectif étant de donner à une minorité, le pouvoir qui lui a été refusé par une procédure régulière. Ces tentatives de prendre un pouvoir par la force sont directement inspirées par une idéologie totalitaire qui ne reconnaît d’autre vérité que celle qu’elle valide.

Qu’il s’agisse du financement de la Sécurité sociale, de l’organisation et du financement des retraites, de la fondation d’une nouvelle institution de formation nationale ou de l’organisation de la sécurité et de la justice, ces problèmes relèvent du choix citoyen. Ils sont politiques et il appartient aux représentants du peuple régulièrement élus, et à eux seuls, de les gérer. A cet égard, le Premier Ministre est tout à fait dans son devoir quand il rappelle aux récents manifestants que "ce n’est pas la rue qui gouverne".

Les contestataires qui tentent de s’opposer aux décisions dont les élections législatives récentes ont exigé qu’elles soient enfin prises, ne sont ni républicaines ni démocrates, pas plus dans la forme que dans le fond. Et si nous n’en sommes pas encore dans le domaine de l’émeute (encore faudra-t-il que les gestes isolés d’éléments toujours incontrôlés, incendies, pillages et destructions, soient clairement, publiquement et formellement condamnés, puis réprimés avec l’accord unanime des citoyens), les organisateurs devraient prendre garde à ne pas créer un précédent qui ne manquerait pas, un jour, de se retourner contre eux... Ce ne serait pas la première fois...!!!

Ceux qui jouent avec le feu dans l’espoir de le voir prendre, tout en refusant par avance d’en être responsables, doivent prendre conscience que cela n’arrange jamais rien de bafouer la démocratie et de mépriser le suffrage universel quand le courant auquel on appartient est minoritaire.

Ressusciter une lutte des classes moribonde est-il le meilleur moyen d’aborder un avenir incertain et à inventer en totalité ?

La question est posée.

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 12 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juillet 2003).