Autisme, narcissisme... Cataclysme !!!

 Dans un climat de formation systématique à l’irresponsabilité, tout questionnement, toute réclamation, toute accusation, forcément individuels sont autant d’agressions. Elles ne peuvent être effacées que par la généralisation qui exalte leur singularité et les rend, par conséquent, négligeables. 


L’Histoire (avec un H majuscule, s’il vous plaît) s’amuse avec l’inattendu, les apparences et les images que chacun se plaît à donner de soi-même jusqu’à inventer des démarches plurielles destinées à réifier cet imaginaire qui transforme un narcissisme individuel en un autisme collectif... où le groupe se réduit à la corporation sinon, plus simpliste encore, à une apparente communauté d’intérêts particuliers.

Le refus des individus de faire face à des situations nouvelles et imprévisibles dans le schéma qui organise leurs interventions programmées, les renvoie à une accusation permanente de l’impéritie des "autres", de l’administration (eux-mêmes, pourtant dans la plupart des cas) en général et des dirigeants en particulier.

Ce mécanisme, probablement inconscient chez la plupart des acteurs, a pour fonction essentielle de tenter de permettre aux individus concernés d’échapper à ce sentiment de culpabilité qui ne manque pas de saisir tout individu lorsqu’il ne parvient plus à contrôler son environnement immédiat. Le refus viscéral de remettre en cause une fonction, un comportement, des attitudes, voire des engagements, est, avant tout, un geste d’autodéfense.

Bref, le climat actuel (qui ne ressemble en rien à celui qui a précédé les "événements" de mai 1968 où la peur ne jouait pas de rôle particulier) donne l’impression d’une ambiance insurrectionnelle. Le refus d’envisager les conséquences d’une évolution brutale et profonde de l’inadaptation criante de notre organisation sociale pousse à une jacquerie dont nous ne sommes probablement pas capable de prévoir l’évolution.

A tout le moins, pouvons-nous tenter d’y voir un peu (l’absence de "plus" n’est pas une faute de frappe) clair.

LE SUICIDE COLLECTIF ? LE "NEC PLUS ULTRA" DU PROGRESSISME MODERNE !

Avant de faire l’apologie du comportement des adeptes du "Temple solaire", donnons-nous la peine de faire quelques remarques dont l’évidence est telle qu’elles nous sont devenues étranges et étrangères.

Une des caractéristiques actuelles de l’appartenance à un corps constitué, c’est que celle-ci porte avec elle le sens de la propriété de la "chose" que ce corps administre. Quelques exemples :

Dans une vie antérieure, professeur de l’enseignement supérieur (pas de majuscules injustifiées), nous avons siégé quelque temps dans les rangs des "personnalités cooptées" pour leur compétence (?) professionnelle au sein du conseil d’administration d’un lycée. Nous avons, en outre, participé à de nombreuses réunions de parents d’élèves, bref nous nous sommes impliqué à ce que nous avons vécu comme une mission, locale peut-être, mais fondamentale. Chaque fois que nous, ou tout autre participant "civil" (pourrions-nous dire), avons tenté de poser, le plus courtoisement bien sûr, une question qui relevait des programmes (pourquoi à un moment où les quarante heures de travail du secteur privé faisaient l’objet de mouvements sociaux, nos gamins et gamines vivaient un emploi du temps scolaire que les adultes n’auraient pas accepté ?) ou des méthodes (l’invraisemblable déploie-ment des idiosyncrasies enseignantes en matière de choix des plumiers, des cahiers et des classeurs, voire des marques de porte-plume, la surcharge des cartables et les emplois du temps troués comme des tranches de gruyère..., quant à la durée -si l’on peut dire- de l’année scolaire...!!!) les représentants du personnel enseignant élevaient une protestation "solennelle" et menaçaient à l’instant de quitter la salle de réunion et de n’y revenir qu’après avoir reçu l’assurance que ces sujets ne seraient plus abordés.

Bref et que cela se sache, "l’enseignement est la propriété exclusive des enseignants". Eux seuls sont juges des choix à faire et de la manière de les mettre en œuvre. Il n’y a là ni exagération, ni affabulation : nous tenons à la disposition de la lectrice ou du lecteur curieux d’anecdotes, un florilège qui n’a rien d’anonyme.

Dès qu’une réforme, même anodine, touche ce principe ne serait-ce qu’en l’égratignant, elle est mise au panier, souvent même avec le malheureux ministre concerné. Soit dit en passant, une survie rue de Grenelle signifie soit qu’il y a eu des avancées indiciaires et des créations de postes, soit que rien n’est venu troubler la quiétude du milieu (et le mot n’est pas neutre).

Les enseignants ont oublié qu’ils sont, avant tout des fonctionnaires chargés d’exécuter une mission définie par les représentants légalement élus par le suffrage universel et qui sont en charge de traduire en décisions techniques le choix politique des citoyens. Au cas où cette (ou ces ...) politique(s) ne leurs conviendrai(en)t pas, ils ont comme tous les citoyens, mais pas plus, le devoir et le droit de le manifester lors des élections générales suivantes.... et, si leur cœur est à ce point soulevé, ils ont toujours la possibilité de demander leur mise à la retraite anticipée, voire de démissionner...!

Mais l’enseignement n’est pas le seul lieu où règne cette "prise de pouvoir". Nous avons pu l’observer à EdF-GdF (propriétaires de l’énergie et des choix politiques), à la SNCF (le transport national et international), à la RATP (les "maîtres" indiscutés du transport urbain), au ministère des finances où les représentants du personnel ont parfois plus de pouvoir que les représentants de la Nation...

Dans tous ces cas, la notion même de service public a disparu. Elle semble remplacée par un discours qui cache, de plus en plus mal, l’existence de féodalités qui paraissent inattaquables. Leurs armes sont telles qu’elles ne manquent pas, au gré des jours et des humeurs, de mettre en péril non seulement l’équilibre économique du pays et son développement mais le fonctionnement de la République à son niveau le plus élémentaire. A quoi sert le suffrage universel si les fonctionnaires et les personnels des services publics s’arrogent ainsi le pouvoir ?

Ce pouvoir, incontrôlable et corporatif, est par essence constitué du refus de la prise en compte des évolutions de l’environnement. Chaque fois, en effet que la question se pose d’une éventuelle adéquation d’un service à des besoins nouveaux ou à la réévaluation de besoins anciens, avant même qu’elle ait été formulée, les boucliers se lèvent et l’Etat est accusé (le stade du soupçon n’existe même plus). D’une prétendue volonté de privatiser à la dénonciation d’une démarche évidemment destructrice, il n’est pas de turpitudes dont la majorité au pouvoir (sans distinction de couleur politique le plus souvent...encore que... la République est toujours plus belle sous l’Empire) ne soit capable.

Et pendant ce temps, la structure s’éloigne de la réalité quotidienne jusqu’à devenir complètement fantasmatique : les statuts, les "avantages acquis", adaptations anciennes à des conditions passées, les relations à l’usager (parler de client dans ces conditions relève de la plaisanterie amère), créent une ambiance féerique (démoniaque si l’on préfère) caractérisée par une absence de communication entre les uns et les autres. Nous assistons à une lente dégradation de toutes les institutions chargées de nous rendre la vie facile. Elles finissent par ne plus exister que pour elles mêmes, incapables qu’elles sont de s’adapter aux conditions actuelles, elles-mêmes en constante évolution.

Chaque interrogation devient agression et le climat d’incompréhension collective ne peut qu’entraîner à terme l’effondrement des services... en espérant que la colère des brimés ne s’exprimera pas un jour en une révolte sanglante.

BRISER LE SILENCE

Mais d’où vient donc cette terreur qui habite chacun de ces groupes et qui transforme la moindre demande d’explication, la plus anodine (pourquoi, par exemple, l’enseignement de la physique commence-t-il en seconde ?, ou bien, pourquoi certains services publics ne pourraient-ils, sur la base du volontariat bien sûr, être ouverts de 18 à 21 heures ?... etc...) en une obscénité insupportable ? Pourquoi les interrogations qui agitent ces différents milieux n’ont-elles jamais d’écho à l’extérieur ? Pourquoi lorsque, par hasard, le chuchotement devient public, brusquement tout le groupe concerné se met à nier l’évidence ? Pourquoi quand cette unanimité de façade se rompt un instant, celui ou celle par lesquels le scandale arrive, sont-ils ostracisés par le groupe et sanctionnés par la hiérarchie ? Pourquoi toute collectivité, large ou restreinte, finit toujours par se comporter comme une mafia ?

Oui, pourquoi ? Parce que dans un climat de formation systématique à l’irresponsabilité individuelle, face à la critique la plus justifiée soit-elle, le seul recours demeure le soulèvement collectif. Tout questionnement, toute réclamation, toute accusation, forcément individuels sont effacés par la généralisation qui les rend, par conséquent singuliers, donc négligeables. L’appareil de contrôle, disqualifié, rejeté par les "justiciables", ignoré par la hiérarchie, devient impuissant. L’incompétence d’un individu, fût-elle complètement établie et notoirement reconnue dans les couloirs, est niée publiquement aussi bien par les pairs que par la hiérarchie et, dans de nombreux cas entraîne des représailles contre la victime ou ses proches pour avoir osé "mettre en cause l’honneur de la profession"...! Le principe même de la sanction, contrepartie de "comptes à rendre", disparaît alors du paysage contractuel.

Dans un climat de formation systématique à l’irresponsabilité, tout questionnement, toute réclamation, toute accusation, forcément individuels sont autant d’agressions. Elles ne peuvent être effacées que par la généralisation qui exalte leur singularité et les rend, par conséquent, négligeables

Oui, pourquoi ? Parce que dans un monde où les prémisses sociaux actuels sont dépassés (pour ne pas dire qu’ils sont devenus obsolètes...), nous n’avons pas su accepter qu’il faille désormais à chaque instant se poser la question de "l’à quoi ça sert ?".

De la durée du travail le long d’une vie qui ne cesse de s’allonger [la vie, pas le temps de travail...], de l’utilité de telle ou telle autre disposition qui rend l’Etat gestionnaire (et qui renforce l’effectif du corps de fonctionnaires), de l’attribution d’avantages divers qui relèvent d’époques révolues, ... etc..., au poids de multiples archaïsmes, l’immobilisme est l’expression de cette peur qui nous habite tous devant cet inconnu auquel rien, à commencer par notre formation, ne nous a préparé.

Nous savons tous que les temps changent, nous savons tous que nos méthodes ne nous permettent plus de faire face aux problèmes que nous rencontrons quotidiennement mais nous craignons tous que l’admission de nos impuissances constitue un aveu public d’incompétence.

Tout rappel d’une responsabilité, quand bien même elle serait assumée, (quid des promotions au choix ?) porte une odeur de culpabilité éventuelle. A cet égard, c’est l’Education nationale qui porte le drapeau de l’inconséquence puisque, par principe et par définition, l’origine de tous les échecs des élèves ressort d’une insuffisance chronique et notoire "de crédits, de locaux et de maîtres".

C’est à croire que ce n’est pas tant l’objet de la réforme actuelle (la réorganisation du régime des retraites des fonctionnaires) qui provoque l’état quasi-insurectionnel que nous observons avant d’en être totalement les victimes impuissantes, que le début d’une période de réformes dont celle-ci n’est que le premier acte.

AUTISME, NARCISSISME,... CATACLYSME

Ce refus de l’autre, a priori vécu comme un juge, conduit au refus de l’explication, voire de la simple information ("Comment", disait l’institutrice à mi-temps de l’école maternelle que suit l’enfant d’une de nos lectrices, "comment, mais vous voulez un entretien entre nous -les deux institutrices à mi-temps- l’orthophoniste qui suit votre fils et vous-même et, en plus, le vendredi après la classe ? Mais vous voulez me faire venir rien que pour ça ?...") fait d’un grand nombre de lieux éducatifs autant de forteresses assiégées.

C’est l’organisation inconsciente d’un univers autistique collectif. L’incompréhension qui se développe alors entre "professionnels" et "usagers" s’alourdit encore dans la mesure où (cf. "des crédits, des locaux et des maîtres") la survie des "pros" passe par la fabrication d’une image individuelle et collective idyllique et indiscutable (à ce propos qui a jamais insisté sur le fait qu’un acte d’apprentissage n’est qu’une réponse à un acte d’enseignement ? A quant le Piaget des enseignants ?) : c’est l’étape de l’établissement d’un univers narcissique.

L’incompréhension, la non-communication, l’ignorance réciproque, l’existence simultanée de deux univers complètement étrangers l’un à l’autre, l’apparition d’une divergence totale entre les souhaits des uns (parents, élèves et étudiants) et la représentation des autres (les enseignants) atteignent à présent un niveau qui ne peut s’exprimer que dans une gigantesque explosion. Mais dans cette ambiance de surdité et de mutité collectives, les cris que nous entendons ont pour objet de détourner notre attention des problèmes véritables parce que relatifs à notre vie quotidienne et au devenir de nos enfants, voire de nos petits-enfants.

Au delà donc de ces avatars de réorganisation sociale, il semble que le temps est venu d’ouvrir un premier débat national sur les "à quoi ça sert" de l’école.

Il faudra veiller à ce que les professionnels de l’enseignement ne transforment pas la discussion en une apologie de leur passé et de leur présent. Il ne s’agit plus aujourd’hui de rechercher les responsabilités de l’état actuel des choses mais de définir les objectifs qu’il faut assigner à l’institution. La politique étant alors définie, exprimée en objectifs à long et moyen termes, il faudra passer à la tactique, c’est-à-dire à l’organisation de l’institution qui permettra de poursuivre les objectifs précédemment retenus. Ce n’est pas une affaire de spécialistes (en existe-t-il d’ailleurs ?) mais avant tout de réponses concrètes à des besoins qui auront eté traduits en objectifs. Si le fonctionnement de notre société exige des balayeurs, le rôle de notre école consiste à former des balayeurs... mais aussi de leur donner l’occasion de changer de métier voire de rôle aussi fréquemment qu’ils en manifesteront le désir et que le besoin existera. Contrairement à une vision irréelle de la situation, la fonction de l’école publique n’est pas de mettre sur le marché des chômeurs institutionnels aussi diplômés qu’il nous plaise de les titrer.

Soyons clair, notre système est l’héritier direct du dix-neuvième siècle en ce qui concerne son organisation technique mais il est féru de la réflexion de Rousseau (rappelons que ce dernier n’a même pas été capable d’élever ses propres enfants) en ce qui concerne la philosophie qui guide son action. Que cela nous plaise ou non, les temps ont changé et l’heure est bien trop grave pour mener des combats d’arrière garde. La Société (nous tous), l’Etat (les contribuables), ne sont pas des abstractions lointaines et irresponsables mais un rassemblement d’êtres en chair et en os, tous également participants à et responsables de (même si nous en fuyons les conséquences) l’état du groupe comme de son fonctionnement. Aussi, rien ne sera possible tant que l’ensemble des citoyens n’acceptera pas les nouvelles données qui caractérisent les temps présent et futur. La très récente étude sur le choix de carrière des jeunes gens et jeunes filles semble indiquer que 72% d’entre eux souhaitent entrer dans la Fonction publique mais le plus terrible est la liste des raisons qui gouvernent ce choix. Elles sont une effroyable représentation de l’image que ces jeunes gens ont de la Fonction publique et alignent tout ce qui est antinomique de la notion de service public : horaires, vacances, légèreté du travail, absence de responsabilité, etc... Un quelconque intérêt pour la chose publique n’apparaît jamais dans la liste de la douzaine de raisons retenues par chacun...!!!

Au moment où une première réforme tente d’aérer une vieille dame cacochyme, les ardents défenseurs du "statu quo" devraient, peut-être, se poser quelques questions sur la réalité de leurs prétentions.

Là encore, il est vain de s’illusionner sur le sens de la chose publique qui devrait être la motivation du citoyen et de croire que la fibre républicaine qui est supposée constituer l’ossature sociale de chacun d’entre nous, est prête au(x) sacrifice(s). Pourtant, dans la mesure où le "malaise des enseignants" éclate au travers de leur frénésie actuelle, l’occasion est toute trouvée de lancer un débat national où nous pourrions enfin exprimer ce que nous, parents, élèves et étudiants, nous attendons de cette école à inventer. En échange de ce débat où les enseignants seront des auditeurs bien plus que des intervenants, nous passerions l’éponge sur le déséquilibre (dont nous espérons qu’il deviendra une image d’un passé révolu) entre les augmentations de postes et de crédits, d’une part, et la dégradation constante des résultats obtenus, d’autre part.

Qu’en pensez-vous ?


vendredi 12 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : juin 2003).