Du temps des comptes à l’heure des comptes

 Les opérations militaires contre l’Irak sont d’une très grande importance. Elles constituent une affirmation brutale de la prétention des Etats-Unis à exercer un super pouvoir sans partage. Bref, la civilisation du "pouvoir du plus fort". Ces décisions auront des répercussions à tous les niveaux et dans tous les domaines. Tactiques parce qu’elles tentent d’éclairer une politique et une stratégie parfaitement virtuelles, le virage qu’elles impriment aux relations internationales transforment une atmosphère de dialogue pourtant timide en un univers de diktats. Il n’est pas sûr que le futur ressemble à ce qu’en attend monsieur Bush ! 


A l’heure où ces "Humeurs" vous parviendrons , la guerre sera gagnée, terminée, le régime irakien renversé ou bien l’enlisement des troupes anglo-américaines sera en cours. Pourtant, le jeu n’en vaut pas la chandelle d’endosser le fichu de madame Soleil car, dans l’un ou l’autre cas, l’alliance Bush-Blair aura perdu la paix, même si elle aura écrasé militairement son adversaire.

En fait, tout l’humour -noir- de l’affaire est résumé dans cette anecdote qui court sur la toile .

Question : "Comment les américains peuvent-ils être sûrs que l’Irak possède des armes de destruction massive ?

Réponse : "Parce qu’ils ont les reçus !"

Mais revenons-en aux choses sérieuses. Il est désagréable de constater que tout est mélangé sans que personne (allez donc savoir pourquoi ?) ne tente de faire le tri entre les discours moraux et moralisateurs, les arguments de légalité (?) (à ce propos, la chronique de Stéphane Denis dans le Figaro daté du 25 mars 2003 et intitulée "En pleine illégalité" est une merveille d’humour et de bon sens), les considérations humanitaires, les appétits énergétiques, les protestations démocratiques... etc...

Au risque de paraître insensibles, cyniques et facilement détachés, essayons d’y voir un peu plus clair, c’est-à-dire, et pour commencer, de garder à l’esprit que ce qui est tenu pour moral représente en général la position du plus fort... sinon du vainqueur (qui n’est pas toujours le même).

QUELQUES PAS EN ARRIÈRE

Certes, la réédition des numéros 42 et 43 des "Humeurs" (janvier et février 1991) pourrait -presque- nous éviter d’ouvrir à nouveau le dossier irakien mais dans la mesure où le conflit actuel se développe dans des conditions différentes, il n’est pas inintéressant de revenir à des sources encore plus antérieures.

Evidemment, une fois de plus, nous pourrions rejeter sur des mains anglo-saxonnes avides de pétrole la création de l’Irak dans les années 20 et les dépeçages territoriaux à odeur de naphte où tout le Moyen-Orient a été divisé pour être mieux contrôlé. Mais sans remonter jusque là, car nous n’y pouvons rien, il est utile de rappeler quelques vérités premières, même et surtout si elles deviennent brusquement plus gênantes encore aujourd’hui qu’hier.

Peu importe les appréciations morales et moralisatrices, délicieusement hypocrites -après tout ce ne sont que "paroles verbales" comme dirait le Canard enchaîné- sur la nature du régime Irakien, il n’en reste pas moins que ce pays est l’un des deux seuls pays dont la caractéristique laïque est profondément ancrée et où la tolérance religieuse allait de soi. Tout au moins jusqu’au jour où la politique occidentale s’est formalisée dans une stratégie de division religieuse.

• Notons, en outre, que l’Irak a été jusqu’à la guerre du Golfe un des rares pays où les revenus du pétrole ont servi à construire des écoles, des universités et d’élever le niveau d’éducation, bref à développer le niveau de vie des Irakiens et à assurer la suffisance alimentaire plutôt qu’à distribuer des Rolls ou des Mercédes à une population de bédouins conservateurs et machistes. 

• Notons également que cet exemple désastreux faisait sentir à la rue arabe qu’un pays du Moyen-Orient était parfaitement capable de développer une "civilisation" de type occidental. Que cela nous plaise ou pas, que le régime soit intrinsèquement aussi cruel que bien d’autres dont le label démocratique n’a jamais été réellement questionné, il n’en a pas moins constitué une vitrine concurrente de notre modèle. C’est probablement là une des origines les plus fondamentales du conflit. L’affirmation publique par un diplomate américain de haut rang que l’objectif de la "Tempête du désert" était de "renvoyer l’Irak au Moyen-âge" en est une preuve manifeste. 

• Notons, encore, que pendant des dizaines d’années, nous avons fait de l’Irak une barrière contre les appétits Iraniens et que nous l’avons abondamment et amicalement armé (à ses frais bien sûr...!!!) pour lui permettre de remplir ce rôle... Pourtant, à l’époque déjà, le régime et ses dirigeants n’étaient pas moins "détestables". 

• Et notons, enfin, que l’agression sur le Koweït ressemble fort à un piège tendu dans lequel un Irak exaspéré, nationaliste et créditeur (eh oui, à force de se battre pour affaiblir les ayatollahs iraniens, l’Irak pouvait -à bon droit ?- croire à une dette contractée par l’Occident à son égard et dont le réglement, à sa main, du contentieux avec le Koweit était l’appurement...) est tombé, de bonne foi, si l’on peut dire. 

Bref, si les USA et la Grande-Bretagne découvrent brusquement le danger que représente l’Irak, pardon Saddham Hussein, pour la paix et l’équilibre planétaires, le reste de la planète ne peut être qu’accablé devant l’absence de résultats de l’embargo, des interdits de toute nature... et des bombardements quasi quotidiens menés depuis des années.

Vitrine concurrente des "bienfaits exclusifs" du monde occidentel, utilisation "progressiste" de l’argent du pétrole, refus du totalitarisme islamique, laïcité... Même si la dictature irakienne est détestable, cruelle, etc, etc, il n’en reste pas moins que ce dernier aspect est moins gênant aux yeux du monde occidental que l’exemple d’émancipation nationaliste qu’il véhicule. Tant d’autres régimes, en effet, sont l’objet d’un aveuglement complaisant, pour ne pas dire d’une ouverte sympathie, que l’intérêt soudain porté à la libération d’un peuple opprimé n’éveille quelque surprise aux yeux de l’observateur le moins averti

Tout cela est indéniable mais ne présente qu’un intérêt anecdotique sans grands rapports avec la critique (rappelons qu’une critique est une analyse raisonnée d’événements, de situations, de choix politiques qui ne comporte aucun jugement moral, religieux ou humaniste) des politiques actuellement menées, des stratégies qui en découlent et des tactiques qui les traduisent.

C’est cela que nous allons essayer d’examiner à présent.

UNE NOUVELLE EXPRESSION DE L’ORDRE MONDIAL

Depuis longtemps, la Sagesse des nations avait donné un contenu simple, sinon simpliste, à la paix des ménages : "Quand on est d’accord, on fait ce que tu veux, quand on n’est pas d’accord, on fait ce que je veux." Cette maxime élémentaire, largement reprise dans les détails d’une législation proprement universelle avait permis au monde de prospérer dans un calme relatif. L’émergence du féminisme ou, si l’on préfére, d’un pouvoir concurrent a beaucoup fait pour tranformer l’ancienne paix des ménages en une guerre froide ce qui a nécessité la mise en œuvre de structures de confrontation verbale. Celles-ci permettaient de tenir compte planétairement des résultats épars de gesticulations physiques locales.

C’est ainsi que l’ONU et ses filliales diverses, humanitaires, alimentaires, sanitaires et autres, ont montré leur utilité, tranchant ainsi avec les timides essais d’après 1918. C’est dans ce même esprit que l’OTAN a été créée, puis le COMECOM et le pacte de Varsovie. Bref, un équilibre d’autant plus nécessaire qu’il était la condition de la survie élémentaire et individuelle de deux blocs irréductibles aussi puissamment armé l’un que l’autre. Parallèlement, et à l’ombre de ces "parapluies" dont la terreur formait l’ossature, ci et là, des tentatives de regroupement partiel en vue de retrouver une indépendance illusoire, comme la suite des événements ne tarderait pas à le montrer essayaient de s’opérer.

Mais un équilibre, aussi précaire soit-il, exige des plateaux de balance uniformément chargés. Et la disparition de Staline (une personnalisation certes abusive mais une simplification commode) a brutalement changé la donne, même si l’effet n’en a été pleinement ressenti que près d’un demi siècle plus tard. Pendant quelques décennies encore -les habitudes ont la vie dure- et surtout en l’absence de sujets de désaccords trop profonds pour empêcher l’établissement de compromis, les relations internationales se poursuivaient dans un climat d’harmonie relative. Pourtant, aux yeux de l’observateur attentif, il était apparent que certains sujets étaient délibérément mis de côté ou donnaient lieu à des réglements opérés en coulisse. Jusqu’au jour où les Etats-Unis considérant que leurs intérêts nationaux les plus vitaux étaient en jeu ont considéré que la petite comédie dont l’ONU était jusque là le théatre, était devenue inutile. Pour des raisons tactiques, sans y croire vraiment et dans la mesure où les délais ainsi rencontrés ne mettaient pas en cause la préparation matérielle de leur intervention, les Etats-Unis se sont prêtés, pour une des dernières fois sans doute, à un débat dérisoire -à leurs yeux- puisque son résultat devait s’apprécier dans le cadre de la "paix des ménages" telle que nous l’avons introduite plus haut.

La chose intéressante, fondamentale et maintenant inescapable, c’est qu’à présent "le roi est nu". Tout équilibre est le produit d’un rapport de forces et, aujourd’hui, c’est quasiment celui qui existe entre le zéro et l’infini. "Les chiens aboient, la caravane passe". Dorénavant, en effet, la règle internationale est le bon vouloir des Etats-Unis, suivis ou pas de quelques clients et/ou pensionnés. L’Otan, l’Europe aujourd’hui, l’OMC demain, n’ont plus d’existence que comme autant de chambres d’enregistremenrt des ukases impériaux.

Peu importent nos opinions, nos valeurs, que cela nous plaise ou pas... et encore, il ne faudrait pas oublier qu’il y a cent cinquante ans à peine, nous jouions ce rôle de gardiens du temple et d’oracle du Bien et du Mal. Nous sommes touchés dans ce qui fait le plus mal : la mort de ce que nous croyions être une réalité et qui, depuis pas mal de temps déjà, n’était plus qu’une idée de nos esprits abusés.

Bref, un mythe est mort sur lequel, pourtant, reposaient jusqu’ici tous les mécanismes des relations internationales. Quelles qu’aient été les raisons qui ont poussé les dirigeants actuels des Etats-Unis d’abandonner une aimable fiction, le temps est passé de ces palabres qui pouvaient nous donner encore l’impression d’une existence autonome, sinon d’une existence tout court. Le problème n’est pas de savoir si c’est un bien, un mal, une honte ou une bénédiction, il est de déterminer si nous sommes capables de passer du zéro à quelque chose.

Si nous ne sommes pas en mesure d’inventer autre chose, de nous organiser de manière à retrouver notre libre arbitre et de le vivre quotidiennement, de défaire l’enchevêtrement de nos économies sans trop de dégâts sociaux et si, avant tout, nous n’estimons pas que cela soit sociétalement souhaitable, pour ne pas dire nécessaire, à une survie à laquelle nous serions attachés, il ne nous reste qu’à nous joindre au troupeau des adulateurs et emprunter la caravane des croisés.

Fukuoka croyait apercevoir "la fin de l’Histoire", le Président BUSH vient de nous signifier "la fin d’une histoire".

Alors, aujourd’hui l’axe du mal, demain la fin du régime irakien actuel et à dater de là, la réorganisation, d’abord, du Moyen-orient, puis du reste du monde ne sont, en fait, que les expressions du groupe de dirigeants actuels de la nation la plus puissante du monde dont les idiosyncrasies prennent naissance dans une tautologie indiscutable : si nous sommes les plus puissants, c’est parce que nos croyances sont bénies et si nos croyances sont bénies, c’est parce que nous sommes les plus puissants.

Dans un monde cahotique, quelques idées simples peut-être, simplistes même, mais tellement socialement rassurantes, et définitivement justificatrices. Ce n’est pas un jugement, pas plus que l’expression d’une joie ou d’un regret, c’est tout simplement la constatation de l’élévation de la foi du charbonnier, devenu le maître passager du monde, au niveau de la morale internationale.

QUE RESTE-T-IL AUX RÉFRACTAIRES ?

Avant d’aller plus loin, rassurons les inquiets. Malgré les effarements médiatiques à la découverte du montant des frais des opérations militaires actuelles, la note sera payée sans grands problèmes. D’une part, premiers débiteurs, les Irakiens, principaux reponsables d’une situation qui a obligé les Etats-Unis et la Grande-Bretagne de prendre en charge leur "exigence" de démocratie..., d’autre part, dès lors qu’il sagira de reconstruire, ces mêmes responsables devront honorer les frais de la reconstruction.

Le pétrole -dont le Président BUSH, le secrétaire du Département d’Etat, C. POWELL, le vice-Président D. CHEYNEY, le secrétaire à la Guerre, D. RUMSFELD et d’autres, n’ont pas manqué de dire qu’il constituit le patrimoine du peuple irakien- paiera tout : destruction, reconstruction, démocratisation et toutes les "bonnes affaires" attribuées" à des entreprises amies, sans doute anglaises et, surtout, américaines. Enfin, ô divine surprise, l’ONU, redécouverte, permettra commodément de "faire cracher au bassinnet" tous les "autres" qui achèteront ainsi le droit à quelques miettes "humanitaires"..., ce qui, au passage, rendra peut-être une virginité démocratique à une entreprise parfaitement inadmissible au sens de la règle internationale brusquement et opportunément réinventée.

Pourtant, quelles que soient les contorsions et les discours, les faits sont là, têtus (comme disait déjà il y a près d’un siècle, un autre grand démocrate social dont le nom n’échappera à personne) et c’est en les considérant dans toute leur crudité que nous pourrons, si nous avons l’imagination suffisamment déliée pour nous offrir un dessein différent et un projet plus autonome, envisager une "sortie par le haut" de cette atmosphère de conformisme, de sclérose et de régression puritaines.

Nous avons été bercés, nous nous sommes laissés bercer, de contes où la démocratie représentative (celle où certains, toujours les mêmes, sont plus égaux que les autres) jouait le rôle de la promesse paradisiaque d’un futur sans efforts. Comme dans tout rêve, le moment est venu de passer à la réalité... ou de s’enfoncer plus encore dans le mythe. Quoi qu’il en soit, c’est l’heure des comptes à laquelle seul le refus de voir nous permettra d’échapper en subissant sans vouloir savoir. Mais pour tout ceux qui réalisent aujourd’hui que le maintien d’une situation artificielle ne repose que sur l’adoption volontaire ou subie d’une philosophie de l’aveuglement et de l’obéissance à une volonté quasiment divine, il y a lieu de commencer "à mouiller la chemise".

Comment ? En contournant constamment et sur tous les terrains, l’expression aussi bien morale que matérielle de ce "politiquement correct" dont le poids va maintenant ouvertement peser sur nos épaules.

L’expression morale ? N’est-il pas temps de s’interroger sur les notions du bien et du mal, sur leur origine et de questionner la légitimité de cette transcendance que toutes les philosophies semblent leur accorder ? Pourquoi ? Dans quel but et pour atteindre quel objectif ? N’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur la revendication de dignité clamée par la plus grande partie de l’humanité ? N’y a-t-il pas lieu de se poser quelques questions sur un monde où l’école se prétend libératrice alors qu’elle constitue le plus phénoménal creuset de conformisme social et sociétal ?

L’expression matérielle ? Parallèlement, le moment n’est-il pas venu de passer nos comportements, notre poursuite d’un certain type de progrès, à la moulinette indiscutable des "pourquoi ?" et des "à quoi ça sert ?"

La fin d’une histoire exige, pour ne pas devenir malgré nous la fin de l’histoire que nous mettions à plat toutes nos idées, ne serait-ce que pour mesurer où en est leur validité, que nous inventions les idées nouvelles nécessaires d’abord à notre survie et, celle-ci assurée, puis au développement de ce nouveau modèle social qui remplacera celui qui s’effondre sous nos yeux.

Ce serait sans doute plus excitant que de casser de l’Irakien aujourd’hui du Syrien, du Coréen, du Français peut-être, demain, après-demain et tous les jours jusqu’à celui du jugement dernier ?

Qu’en pensez-vous ?


dimanche 14 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : avril 2003).