Rien, c’est rien..., Mais trois fois rien, c’est déjà quelque chose !

 Nous ne sommes pas seulement conservateurs mais très profondément frileux. Nous sommes facilement critiques mais nous n’acceptons pas d’être "autocritiques" et nous rejetons bien volontiers la "faute" (sans se poser la question de l’existence d’une faute) sur autrui, en particulier sur l’État, bouc émissaire commode facilement atteint par une généralisation sans argumentation. Bertold Brecht, pourtant, avait attiré notre attention lorsqu’il écrivait :"Napoléon a gagné la bataille d’Austerlitz !" avant d’ajouter :" Tout seul ?"

Cela vaudrait peut-être d’y réfléchir ! 


Merci monsieur DEVOS

Plus un mécanisme est complexe, plus il est délicat. Cette délicatesse, cependant, n’est pas toujours synonyme de fragilité. L’assimilation n’est possible, probable même, que dans la mesure où la complexité naît d’une accumulation d’améliorations supposées sans que le "pourquoi" du mécanisme originel ait été pour autant réexaminé.

C’est la cas de la plupart de ces édifices administratifs ou institutionnels que la malignité publique baptise, avec une rafraîchissante verdeur d’esprit, "usines à gaz". Il suffit, alors, d’un grain de sable pour que l’ensemble s’arrête et que le chaos s’installe.

La situation actuelle où la multiplication des acquis a conduit les administrateurs de tous poils à compliquer les structures existantes en vue de contourner le fruit des corporatismes en est une brillante illustration. Aussi est-il facile d’introduire des grains de sable dont l’influence quasi immédiate ne laisse d’autre solution que de remettre à plat ces constructions... en les repensant à la lumière des temps présents.

Mais il arrive que ces grains de sable deviennent par miracle des gouttes d’huile qui débloquent des engrenages rouillés et remettent en jeu des circuits que l’on croyait jusqu’ici définitivement irrécupérables.

Dans ces conditions, il nous a paru intéressant de faire une liste motivée de quelques uns de ces "grains de sable" dont l’intelligente(?) introduction pourrait que cela plaise ou non, bouleverser un état des choses autrement figé dans le marbre des scléroses perpétuelles.

CRÉER DES EMPLOIS... EN FACILITANT LEUR ÉVENTUELLE SUPPRESSION

C’est un lieu devenu commun que de se plaindre de l’extraordinaire encadrement législatif, administratif et moralisateur qui étouffe la libre expression d’un équilibre sain entre offres et demandes d’emplois dans notre pays. Pourtant, le moindre geste libérateur est immédiatement dénoncé comme une régression sociale sans même que le moindre effort ait été fait d’en examiner les conséquences immédiates, à moyen terme, voire à terme plus éloigné.

Est-ce dû à un héritage historique ? Nous croyons-nous encore, et contre toute observation actuelle, aux temps où des gouvernements (souvent de gauche faut-il le rappeler en regardant du côté de Ferminy, de Montpellier, chez les viticulteurs comme chez les mineurs...) faisaient donner la troupe pour régler les conflits entre patrons et travailleurs, à des époques où la législation sociale s’imprimait sur le front des grévistes à coups de matraques, voire à coups de fusils ?

Personne aujourd’hui ne pourrait sérieusement croire que des Pouvoirs publics seraient assez inconscients pour recourir à de telles méthodes. Nous pourrions même remarquer que des "travailleurs animés de justes colères" ont à plusieurs reprises menacé de recourir à des méthodes qui s’apparentent à celles du terrorisme de masse (menaces de pollutions chimiques et d’empoisonnement d’eaux potables, voire d’explosions...) sans que la puissance publique se sente suffisamment assurée de l’appui de l’opinion publique pour intervenir.

C’est dire que les dénonciations qui accompagnent des restructurations souvent dues à des gestions maladroites et à des gouvernances d’entreprise incompétentes sont généralement inappropriées et permettent d’éviter de remettre en cause des politiques sociales corporatistes et surannées.

Mais pour revenir à un regard moins idéologique, c’est-à-dire qui tiendrait compte des mécanismes de l’entreprise, de l’équilibre économique et des conditions du développement, nous pourrions peut-être essayer de saisir les raisons qui conduisent une entreprise à créer comme à supprimer des emplois. Il est clair qu’à moins de décréter le développement et la croissance, publics, laïcs et obligatoires, un ensemble social ne progresse pas de manière continue et, en outre, pas de manière universelle. Aussi, une gestion administrative de l’emploi, si elle paraît nécessaire dès lors que l’on admet l’existence d’une règle du jeu, ne peut en aucun cas être uniforme. Les problèmes rencontrés par des entreprises multinationales et fondées sur des centaines de milliers d’emplois n’ont aucun rapport avec ceux qui gouvernent la vie quotidienne des P.M.E.-P.M.I. dont le personnel ne dépasse pas la dizaine. C’est dire aussi, et alors, que face à des situations diverses mais bloquées par la même absence d’imagination collective, il ne peut y avoir de salut qu’en laissant la liberté d’expression du "génie individuel".

Il est quand même curieux de constater qu’au moment où la représentation nationale essaye d’introduire la possibilité d’expérimentation dans la gestion administrative de la Nation, personne ne songe à donner les mêmes possibilités d’inventer et d’essayer dans le domaine de la gestion des entreprises.

Mais qui donc crée des emplois ?

Les grandes entreprises qui gèrent un sureffectif permanent dans l’immobilisme ou la catastrophe des situations incontrôlables ? Bien évidemment que non, leur objectif actuel, à l’évidence, étant de trouver un moyen de supprimer dans la discrétion un nombre d’autant plus important de postes de travail que l’automatisation est là qui les guette !

Ce sont les petites entreprises, moyennes voire microscopiques qui, en prise directe sur la demande, sont amenées à réagir dans l’instant en faisant varier la puissance de leur instrument de production. Personne ne le nie, d’autant que l’un des aspects les plus dramatiques de l’invention des "trente-cinq heures" a été l’asphyxie quasiment programmée de l’artisanat. Quelle "petite boîte" opérant dans un secteur "porteur" peut se permettre de créer un emploi dont le poids en cas de retournement de la conjoncture pourrait se traduire par la perspective d’un dépôt de bilan ? Pourtant, et en particulier dans une conjoncture apparemment morose sur le plan général, jamais la demande ne semble avoir été aussi forte qu’à présent. Qu’il s’agisse d’emplois qualifiés dans le domaine de la vie quotidienne, de l’habitat, de la conception, de l’entretien, l’expérience quotidienne montre à quel point nous sommes démunis. Tous et toutes ne vivent pas à la même enseigne et au niveau élémentaire, il n’existe pas d’uniformité, tel supprime deux emplois alors que ses voisins en créent plusieurs même si chacun n’en crée qu’un. Il y a fort à parier qu’astucieusement géré, le solde serait positif...

Alors et sans en faire une décision définitive, pourquoi ne pas libérer le travail dès lors qu’il s’agit d’entreprises employant moins de dix personnes. Existe-t-il une bonne raison pour refuser d’autoriser à titre expérimental sur une période donnée, trois ans au minimum, ces entreprises à embaucher et débaucher sans entrer dans un processus interminable qui se déroule dans une atmosphère de suspicion et d’ostracisme antipatronnal ? Est-il impossible d’imaginer des procédures équitables où des contrats à durée déterminée variable porteraient l’accumulation d’une épargne abondée par l’entreprise, rendant la dénonciation humainement profitable ? Devons-nous tenter de régler de manière générale, donc à chaque cas inappropriée, des situations toutes différentes ?

Expérimentales, ces démarches seraient suivies, éventuellement étendues ou remises en cause, améliorées ou définitivement abandonnées. Sommes-nous à ce point devenus sauvages que la négociation ne puisse plus se dérouler qu’entre armées hétéroclites, sourdes aux expressions réciproques et aveugles aux situations multiples ? Cessons de laisser aux idéologues la licence et le pouvoir de décider de notre sort à partir de la projection de leur imaginaire sur une réalité quotidienne qui leur a toujours échappé.

Chiche !

L’ÉCOLE OU L’ILLUSION LIBÉRATRICE

Les têtes pensantes qui ont reformulé le credo pédagogique (?) imaginé par Jules Ferry pour des raisons que nous avons rappelées à plusieurs reprises, si elles sont remarquables par l’extraordinaire floraison de lieux communs exprimés dans un langage emprunté à des branches diverses de la science, semblent avoir complètement perdu de vue la raison fondamentale pour laquelle nous dirigeons nos "chères têtes blondes" vers les bancs de l’institution scolaire. Que nous commencions à trois ans (pour ceux et celles qui ont de la chance de trouver une place dans une école maternelle) ou à six ans (pour ceux qui relèvent de la scolarité obligatoire), l’objectif "saute aux yeux" du moindre quidam (quels que soient son âge et son sexe) : permettre au petit de l’Homme d’accéder à l’état de "sociétaire", c’est-à-dire d’entrer dans le groupe, d’appartenir en fait.

Le mécanisme par lequel il, ou elle, atteindront le niveau minimum de la participation comporte l’acquisition d’outils (lire, écrire, compter), de savoirs (des éléments de l’histoire de la nation et de la géographie du pays où celle-ci s’est développée, de civisme c’est-à-dire des règles fondamentales qui organisent le groupe et auxquels il faudra se plier à l’âge adulte, de morale, enfin) et de quelques comportements qu’il est relativement nécessaire de pratiquer dans la mesure où la survie de chacun peut en dépendre (observer, par exemple, et savoir tirer les conséquences du résultat des observations). Sans la maîtrise parfaite de cet abc du sociétariat, l’impétrant(e) demeurera à jamais un laissé-pour-compte. Son exclusion, nullement le fruit d’un quelconque ostracisme social, n’aura pour origine que son incapacité de prendre contact avec la réalité quotidienne, sociale dans la mesure où il, elle, seront constamment en contact avec un environnement qui leur demeurera étranger et auquel, par conséquent, rien ne les attachera.

C’est dire, par conséquent, que les constatations sur l’état d’analphabétisme d’une très importante minorité d’enfants à la sortie de l’école élémentaire ne constituent pas seulement un relevé dramatique d’échec mais une accusation qui devrait quasiment relever des tribunaux. Cet analphabétisme est, probablement, la cause première de la non socialisation d’un grand nombre d’enfants qui deviendront (pardon, qui deviennent) quelques années plus tard des adolescents incontrôlables avant de gagner leurs galons de voyous, sinon de criminels.

La responsabilité est sans doute collective. Elle concerne aussi bien les "fabricants" des programmes que les "spécialistes" de toutes disciplines et les humanistes distingués. Auraient-ils tous perdu de vue qu’avant de lire les classiques, il y aurait lieu de lire tout court... et qu’il n’est pas sûr (probablement même le contraire est vrai) que l’on puisse apprendre à lire dans Victor Hugo, Proust, Boris Vian ou BHL pour faire branché, pardon, chébran...! Sans oublier qu’à un moment donné toutes ces élucubrations sont mises en musique dans des classes par des maîtres et maîtresses qui, placés face à leur échec, ne connaissent que le motto bien connu : "des crédits, des locaux, des maîtres" alors que chaque année le nombre d’élèves diminue. Personne ne se pose la question : "des C...L...M..., certes, mais pour faire quoi ?". Pourtant, il y a quarante ans, les classes de cinquante élèves étaient courantes et dès la deuxième année de l’école élémentaire, la quasi totalité des enfants savaient lire et écrire.

Qu’avons-nous fait de notre bon sens ? Les mesures les plus élémentaires semblent inimaginables. Un exemple ? Avez-vous observé la calligraphie de la plupart des enfants ? Débile, quasiment des écritures d’analphabètes ! Avez-vous observé la manière dont ils tiennent leur instrument (stylo, crayon ou pointe bic) ? Un singe ferait mieux avec une paire de lunettes. Ceci explique cela ! Et posez-vous la question de savoir à quoi pouvaient bien servir ces lignes de bâtons que nous avons alignées entre six et sept ans. Notre enseignement est bourré de ces trouvailles de "simplifications pédagogiques"...

Après tout, il n’est pas d’artisan que la loi ne considère responsable du produit qu’il met sur le marché... même s’il n’est pas toujours facile de se faire rendre justice. L’enseignement serait-il le seul secteur professionnel où la notation n’est qu’une formalité dans la mesure où l’avancement est indépendant de la qualité du travail effectué ? Pourquoi, enfin, ne prendrait-on pas conseil auprès de ceux qui "utilisent" plutôt que de donner tous les pouvoirs à ceux qui "décrivent" ? N’oublions jamais que les critiques adressées aux justices particulières (santé, armées, etc...) et qui ont fait l’objet de combats démocratiques s’appliquent également à cette justice si particulière qui ne se rend que dans des circonstances où les uns et les autres sont à la fois juges et parties.

Une fois n’est pas coutume, pourquoi les parents d’élèves (les représentants qualifiés et légaux de la "matière première") ne participeraient-ils pas avec voix délibérative à l’appréciation du travail de ceux et celles qui sont responsables de la préparation de leurs enfants à l’accession sociétale ?

Alors, les parents dans les commissions d’évaluation ?

Chiche !

SOMMES-NOUS DONC SI CORROMPUS ?

Corrompus ? Le qualificatif pourrait paraître fort, pourtant quel autre pourrait-il être utilisé pour décrire des comportements caractérisés par la défense de situations héritées de passés révolus ?

Qui discuterait la légitimité d’une cessation d’activités à cinquante ans dans le cas d’un mécanicien-chauffeur de locomotive à vapeur enfournant pendant des heures des tonnes de charbon dans la gueule d’un foyer brûlant, qui refuserait la retraite à cinquante-cinq ans, d’un instituteur, d’une institutrice, pour qui les œuvres périscolaires faisaient partie de la vie et du service au point de les attacher à leur école largement plus de quarante-cinq heures par semaine, qui enfin refuserait de tenir compte de ces sujétions qui clouaient à leur poste de travail malsain tant d’ouvriers d’avant-guerre ? Mais, est-ce encore le cas aujourd’hui ? Les conditions de travail, les horaires des uns et des autres, justifient-ils le maintien de ces avantages acquis à des époques qui n’ont rien de commun avec la vie actuelle ?

Le maintien de ces paradis devenus artificiels, outre que leur contenu demeure généralement quasi confidentiel, a un coût économique et social qui dépasse la simple addition financière. En effet, dans la mesure où les conditions d’exercice des fonctions considérées ne se distinguent plus de celles que vivent la plupart des travailleurs (le terme étant pris dans son sens le plus large), ces derniers ne comprennent pas pourquoi ces régimes particuliers ne deviendraient pas généraux. C’est alors qu’un examen rationnel et transparent montrerait que la "générosité" sociale à l’origine de certaines "réparations" dépasse aujourd’hui les conditions les plus élémentaires d’une gestion équitable.

Certes, il serait injuste, voire malhonnête, de modifier la situation de ceux qui bénéficient actuellement de ces héritages mais il serait tout à fait justifié de revoir les situations à venir à la lumière des modifications et des progrès de la production et de l’exercice d’un grand nombre de professions.

Serions-nous si englués dans la jouissance de ces "avantages" (dont il ne fait pas cesser de dire qu’au moment où ils ont été accordés, ils étaient parfaitement justifiés) que nous ne soyons pas capables d’accepter qu’ils soient revus après un large débat ?

Alors, un petit effort pour regarder en face une situation dont notre aveuglement actuel ne nous permettra pas d’éviter les conséquences prévisibles ?

Chiche ?

Qu’en pensez-vous ?


mardi 16 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : février 2003).