Un peu moins mercenaires,... un peu plus partenaires !

Pour la seizième fois, les "Humeurs stratégiques" vous offrent leurs vœux les plus sincères à l’occasion d’une année nouvelle, 2003 en l’occurrence. En ces temps incertains où nous ne savons trop à quelles références rapporter nos désirs et nos besoins, souhaitons nous de ne pas perdre de vue que si les discours généreux qui exaltent la collectivité sont plus faciles à prononcer, c’est l’individu et lui seul qui constitue la force du groupe, qu’il est à l’origine de tous ses progrès et que seul, il permet son développement.

 Chaque jour l’éloignement qui sépare l’individu du groupe augmente. Nous en arrivons au point où la collectivité est devenue un "guichet" distributeur de largesses diverses. Du groupe, nous sommes retombés à l’étape du troupeau où, bêlant en commun, nous sommes prêts à suivre un bélier quelconque. Incapables d’initiative(s), le seul lien qui nous unit passe par le tiroir-caisse de la communauté. Rien ne nous lie au voisin que le fait de se retrouver dans une même file d’attente.

Serait-ce la fin ? Après tout, le pire n’est jamais sûr... bien que notre autisme individuel le rende probable. 


L’indifférence semble être devenue la vertu majeure de notre temps. De l’automobiliste insouciant qui stoppe au milieu de la rue pour débarquer ou embarquer un passager, voire pour simplement saluer un ami, bloquant sans frémir toute une circulation, à l’indifférente vendeuse qui ne remarque même pas l’entrée du chaland dans son magasin en passant par le guichetier plongé dans une conversation téléphonique apparemment passionnante mais qui semble n’avoir aucun rapport avec sa fonction, personne ne s’intéresse plus à personne, personne n’intéresse personne. Et nous n’avons pas cité, la scène de plus en plus fréquente où un voyageur, une voyageuse, se font agresser dans un transport public par des enfants impubères tandis que leurs voisins détournent leurs regards...

C’est à croire que nous avons été précipités dans un monde d’ombres où il n’y a de matérialisation que passagère au moment transitoire de la transaction. Le mouvement se généralise à un point tel que nos opérations quotidiennes en deviennent de plus en plus compliquées.

Sans tenter de "sauver le monde" qui n’en demande visiblement pas tant, serait-il possible d’améliorer le fonctionnement socio-sociétal juste assez pour nous rendre le quotidien un peu moins lassant ?

IL Y A VINGT ANS DÉJÀ...

Il y a vingt déjà, un grand journal du soir (l’euphémisme habituel pour désigner "Le Monde", tout au moins avant "qu’il ne change"...) avait publié une intéressante enquête sur les rapports entre les individus salariés et leur travail..., pas leur profession, leur travail.

[L’auteur, un journaliste professionnel dont le nom nous échappe aujourd’hui (notons au passage que l’accolade de journaliste et de professionnel ne nous a pas semblé constituer un pléonasme..., signe des temps, sans doute...), avait réalisé de nombreux entretiens, le sondage, à l’époque, ne lui ayant apparemment pas semblé suffisamment informateur.]

Aussi surprenant que cela puisse paraître, quelles qu’aient été les personnes interrogées, leur position dans la hiérarchie sociale, leur degré d’instruction voire leur compétence, l’intérêt qu’elles manifestaient pour l’exercice de leur profession, une étonnante majorité d’entre elles manifestait un total manque d’intérêt pour l’entreprise qui les employait. Il ressortait de cette étude que dans la plupart des cas, le seul lien qui "unissait" (un terme dont l’utilisation en l’occurrence paraissait complètement incongru) le salarié à son entreprise, se réduisait à la remise mensuelle du chèque salarial. Cette indifférence explicitement exprimée, même si elle semblait vécue dans une atmosphère de réciprocité ("ils" ne m’intéressent pas mais "je" ne les intéresse pas plus), ne paraissait pas traduire une quelconque animosité. Comme si le fonctionnement général de l’entreprise, son économie, son développement, ses réussites ou ses échecs, n’entraient pas dans l’univers conceptuel du salarié.

Certes, l’enquête paraissait nouvelle et ses résultats, matériels, mais en y regardant de plus près, jamais jusque là, ni depuis d’ailleurs, quelque personnel que ce soit dans une entreprise quelle qu’elle soit, n’a jamais (n’ont jamais ?) manifesté un quelconque intérêt au delà de la contestation éventuelle de restructurations, toutes supposées destructrices d’emplois.

Aujourd’hui, alors que le gouvernement des entreprises est de plus en plus surveillé par les appareils administratif, judiciaire et syndical (quand ce n’est pas par l’appareil politique), la compréhension des termes comme politique, stratégie et tactiques s’appliquant à l’entreprise ne se manifeste que dans de très étroites significations.

Tout ce qui est extérieur à l’entreprise est nié. Le consommateur, ses besoins, l’état du marché, la concurrence, les aléas économiques, bref tous les paramètres qui décrivent l’état de l’environnement, la réalité quotidienne en somme, sont considérés (?), vécus (?), appréciés (?) comme autant de manifestations hostiles d’une internationale antagoniste où se mêlent à loisir des critiques nationalistes, des dénonciations idéologiques et des affirmations corporatistes.

L’ensemble constitue une description complètement surréaliste (le choix du terme est tout à fait volontaire, il y a loin en effet du "réalisme" au "surréalisme"... - cf. "Humeurs stratégiques" n° 73, août 1990, "Le temps des réalistes") du monde dont nous sommes pourtant partie prenante.

Deux mondes parallèles et disjoints à ne plus savoir lequel d’entre eux pourrait être celui de la réalité. Même en attribuant ce rôle à celui qui nous nourrit matériellement, la projection de la plupart des acteurs dans l’environnement virtuel décrit dans le cadre d’idéologies obsolètes laisse la gestion de notre développement au hasard, c’est-à-dire à l’expression incontrôlée de nos pulsions les plus inconsidérées.

Ainsi, par exemple, le sens commun pourrait nous indiquer que toute richesse n’est créée que par l’intermédiaire de la production de biens. Pourtant, le credo actuel est de considérer que le développement relève de l’offre de services au point que la production, de plus en plus négligée, est renvoyée entre des mains mercenaires dont le choix est moins gouverné par la mesure de leur compétence que par le montant de leur rémunération. Cette tactique, (tactique parce que cette démarche relève, en effet, plus du "comment" que de quelque "pourquoi" qui remettrait en cause l’ensemble de nos objectifs) se traduit immanquablement par une perte de qualité des objets produits mais aussi par une évolution désastreuse de la relation client-fournisseur.

A mesure que le service devient une matière d’offres qui tend à effacer l’objet, sinon le système, lui-même, cette relation client-fournisseur, aussi peu développée qu’elle était, change complètement de caractère car elle devient le sujet principal de toute transaction. Ce qui allait de soi est si maltraité que le service minimum auquel nous croyions avoir droit devient l’objet d’une offre particulière qu’il nous faut payer. C’est le cas d’un certain nombre de prétentions d’offres de services bancaires et postaux qui font l’objet de taxations inadmissibles, c’est aussi celui de prestations fondamentales qui accompagnent la mise en œuvre d’appareillage qui se retrouvent facturées par des SAV abusifs. Bref, c’est l’invention d’un marché dont nous pourrions nous demander s’il ne nous est pas imposé au-delà de la sincérité qui accompagnait, hier encore, la moindre transaction commerciale.

Nous assistons donc au développement d’une double tendance.

• D’une part, les apparentes difficultés qui accompagnaient les productions diverses qui justifiaient l’existence d’un large secteur industriel et des emplois afférents, conduisent à de plus en plus nombreuses opérations de délocalisation. Celles-ci entraînent le rétrécissement du marché de l’emploi et, ipso facto, un étouffement du développement économique.

• D’autre part, l’hypertrophie du secteur des services dont le développement ne repose plus sur une production florissante conduit à une extraordinaire fragilité des entreprises. En effet, le destin de celles-ci dépend alors d’éléments et de phénomènes sur lesquels elles n’ont plus ni contrôle et pas même d’influence. La crise des télécoms et les déconvenues d’Alcatel et de France télécom (pour ne citer que des entreprises françaises) en est l’éclairante illustration.

ALORS, TU VAS A LA PÊCHE ? MOI ? NON, JE VAIS A LA PÊCHE !...

Nous avons récemment relevé la dérive qui a permis aux "financiers" de remplacer les "ingénieurs" à la direction des entreprises. Dans la mesure où l’actualité nous en a fourni l’occasion avec une régularité d’horloge, nous avons analysé, sinon promis, le déroulement des événements dont nous observons aujourd’hui les conséquences. Mais, même si nous avons abordé les relations entre l’entreprise, son personnel, ses fournisseurs et ses clients à plusieurs reprises, nous n’avons pas réellement examiné les conséquences du divorce annoncé par l’enquête que nous citons.

Aujourd’hui, pourtant, cette ignorance réciproque, prend une importance particulière.

Jusqu’ici, en effet, l’apparente santé de la structure hiérarchique rejetait dans les ténèbres extérieures les éventuelles expressions du mécontentement d’un personnel absent du champ de la communication d’entreprise. Certes les protestations, le recours à la grève, à l’émeute parfois, bouleversaient de temps à autre le déroulement habituel de la vie industrielle mais ces "accidents" de parcours tenaient, en fin de compte, plus d’un rituel que d’un véritable mouvement de remise en cause des méthodes et des structures.

L’importance prise par la distribution d’informations au cours de ces dernières années, leur disponibilité au moyen de la télévision notamment, la manière dont elles sont transmises sans qu’elles soient généralement accompagnées de quelque grille de compréhension que ce soit, ont peu à peu donné à l’ensemble de la population un sentiment illusoire de compétence. Ces circonstances, accompagnées d’échecs de plus en plus nombreux de la puissance publique, ont conduit au développement d’un comportement de plus en plus généralisé de "dissolution sociale". Le sens de l’appartenance semble avoir disparu : la société dans son ensemble, le groupe plus restreint, professionnel ou amical, la famille même, semblent être devenus des guichets de fournitures que personne ne songe à alimenter. L’Etat, l’entreprise et sa direction, la famille et les parents ont complètement perdu leurs rôles de structures de rassemblement. A un point tel que nous avons tous quasiment perdu le sens du groupe.

Comme si nous jouions collectivement la répétition de ce numéro qui fit avant-guerre (celle de 39-45) la joie des auditeurs de Radio-Paris où Pierre Dac et nous ne savons plus lequel de ses complices tenaient le micro pendant vingt minutes en s’envoyant ces répliques classiques d’une conversation de sourds :"Ah, tu vas à la pêche ! - Qui moi ? Non, non, non, je vais à la pêche- Ah bon, je croyais que tu allais à la pêche...!!!, etc..."

Malheureusement, pour des raisons que semblent difficiles à saisir, les responsables de tous ordres semblent incapables de saisir les raisons de cette "non-communication". Cependant, bien que les informations paraissent redondantes, à regarder de plus près, elles constituent des accumulations souvent dépourvues de sens dans la mesure où elles sont rarement accompagnées des éléments qui permettraient au pékin vulgaire de les comprendre, sinon de les saisir.

Des exemples ? T.V., radios, presse, tous les médias pêchent de la même manière. Récemment, au cours d’un bulletin d’information sur LCI, le présentateur disserte sur les conséquences météorologiques du phénomène "El Niño", observées aux Etats-Unis en utilisant un langage spécialisé, inaccessible probablement à la quasi totalité de ses auditeurs, et sans jamais rappeler, ne serait-ce qu’en quelques mots, de quoi il s’agit. L’exemple choisi, neutre sur le plan de l’information pourrait être multiplié, les sujets les plus importants n’étant pas épargnés.

Ces méthodes largement répandues (un langage pédant, des expressions hautement techniques, l’incompréhension évidente de ceux-là mêmes qui le pratiquent... sans oublier la pauvreté de l’expression orale des intervenants) entraînent une double conséquence :

• d’une part, l’auditeur a l’impression d’acquérir une compétence véritable appuyée sur ce vocabulaire technique dont il ne mesure pas à quel point il est dénué de sens. Le résultat le plus évident est la construction intellectuelle d’une "bouillie pour les chats" qui tient lieu de cette information véritable que l’auditeur (trice), téléspectateur (trice), bref le pékin vulgaire sans distinction d’âge ou de sexe, s’imagine posséder et à partir de laquelle il, elle, vont se forger une opinion ;

• d’autre part, ce même auditeur(trice), son frère ou son voisin, découragé par le type de présentation qui lui est offert et où, à la limite, il ne saisit plus que ce qui traite des faits divers, se détourne de tout ce qui constitue le groupe et perd le sens de l’appartenance. En effet, ne se reconnaissant plus ni dans la forme, ni dans le fond, il ne se reconnaît plus dans les instruments du groupe.

Et ces deux remarques peuvent être étendues à tous les domaines de l’activité humaine car le phénomène s’applique avec toute sa puissance aussi bien dans le cas de l’administration de l’Etat, de l’entreprise, de l’école, de la famille même. Quoi d’étonnant alors d’observer que tous, chacun de notre côté nous cherchions nos propres solutions dans le cadre d’une compréhension individuelle des événements qui agitent notre petit pré carré ?

Ce divorce entre chacun d’entre nous et le groupe qu’il soit planétaire, national, politique, économique, qu’il s’applique collectivement ou individuellement, à la maison ou à l’usine, dans le métro ou en voiture, porte en lui, la dégénérescence sociale et ne peut mener qu’au chaos.

ET SI NOUS APPRENIONS A PARTICIPER... !

L’angélisme et l’humanisme des "bien pensants" constituent les bases d’une philosophie de la vie, une éthique quoi, où l’Homme (ce terme si générique) apparaît comme un être unique et particulier, capable de transcender son intérêt pour s’immoler à l’autel des intérêts collectifs. Malheureusement, l’observation minutieuse de circonstances multimillénaires est là pour nous indiquer que contrairement à ce que nous prêchent des âmes irréalistes, quoique de bonne volonté, l’Homme n’est jamais aussi entreprenant, altruiste et plein d’amour que quand il est assuré que son comportement lui rapportera tous les bénéfices qu’il peut en rêver.

Cela signifie que toute tentative de rétablir (d’établir même dans un nombre important de cas...) un sentiment d’abord, un comportement ensuite, d’appartenance, exige que les bénéfices en soient clairement apparents à l’ensemble des membres du groupe considéré, quel qu’il soit.

Pour de multiples raisons, souvent rappelées, les "Humeurs" ne cherchent jamais à proposer des solutions mais, pour une fois, un exemple, serait-il mal choisi, pourrait éventuellement donner des idées...

Imaginons, donc, qu’un chef d’entreprise, lecteur de vieille date de ces "Humeurs" mensuelles, confronté à des événements qui rendraient nécessaire la participation enthousiaste de son personnel, tente de développer un climat nouveau dans son entreprise de manière à ce que chacun s’intéresse au fonctionnement quotidien et à son amélioration.

Supposons alors, qu’il décide de montrer à chacun que son existence est un élément important de la vie de l’entreprise. Dans la mesure où exister, c’est s’exprimer, reconnaître une existence, c’est prendre en compte cette expression.

Ce chef d’entreprise invente alors, l’opération "deux heures en direct avec le patron" : au moyen d’une logistique appropriée, pendant deux heures, toutes les deux semaines, chaque membre du personnel peut joindre le patron, poser une question, exprimer un mécontentement, critiquer une mesure, offrir une suggestion, bref intervenir sur un problème qui lui tient à cœur, personnel ou collectif... et recevoir sauf imprévu, une réponse immédiate, confirmée par écrit par l’intermédiaire du responsable immédiat, puis publiée dans la rubrique appropriée du journal d’entreprise. Il est fort probable que certaines interventions conduiront à des améliorations immédiates. Dans la mesure où elles se révéleront permanentes, la confiance s’établira peu à peu et les expressions changeront insensiblement de caractère jusqu’à devenir de véritables offres tactiques d’abord puis, le temps passant, elles deviendront politiques et stratégiques. Un nouveau climat s’installera et, immanquablement, l’évolution des méthodes, sinon des comportements entraînera une évolution des rémunérations, tant il est évident que les unes et les autres sont intimement liées dès lors que le rapport devient celui d’un partenariat. Ce partenariat, qui ne peut manquer d’être atteint si la Direction de l’entreprise elle-même assume les changements qu’elle aura ainsi permis conduira la communauté productive à se resserrer en introduisant ce comportement d’appartenance sans lequel un groupe finit toujours par se déliter.

Utopie ? Certainement, ce sera la critique fondamentale de tous les conservateurs, l’expression de toutes les frilosités. Mais qu’avons-nous à perdre à un moment où des corporatismes étroits et narcissiques s’approprient des pans entiers du patrimoine productif national pour s’en assurer l’exclusivité des bénéfices ?

L’entreprise-réseau naîtra dans ces démarches, même si elle ne trouvera pas dès le premier jour ces formes définitives... d’ailleurs en existera-t-il vraiment ? Cela prendra du temps, des essais multiples et des erreurs, des modifications profondes du comportement des uns et des autres mais il est probable qu’il sera difficile autrement de prendre en compte l’immense effort d’invention qui sera nécessaire pour assurer la survie de notre espèce dans les siècles à venir.

Qu’en pensez-vous ?


mardi 16 décembre 2008 (Date de rédaction antérieure : janvier 2003).