Mais c’est aujourd’hui que demain se prépare

Récemment, au cours d’une conversation avec un de nos amis, lecteur fidèle, courtois et attentif, le problème s’est posé de "l’à quoi ça sert" des "Humeurs".

"Je puis comprendre, nous a-t-il dit, la ligne éditoriale suivie depuis toujours, même si je n’en partage pas toutes les conclusions. Cette vision de l’écroulement programmé d’une société qui ne semble plus répondre aux problèmes que rencontrent la plus grande partie des "sociétaires", me paraît un peu apocalyptique. Question de caractère, sans doute. Mais, ce qui me laisse perplexe, c’est cette tendance, récente il faut bien le dire, qui vous conduit, de manière inattendue, à envisager une inversion du processus.

Il y a là une contradiction. Ou bien, "les carottes sont cuites", ou bien, il est encore possible d’inverser la tendance ! En somme, vous semblez admettre que cette vision d’une société qui court vers sa déchéance planétaire est une fiction. Vous vous êtes trompé, vous le reconnaissez. Vous nous proposez des attitudes nouvelles, sans ruptures définitives avec le passé. Adoptées, celles-ci pourraient "redresser" la situation. Ne croyez-vous pas que cet apparent changement d’analyse mérite quelques explications ?"

Et voilà posé en quelques lignes un problème qui dépasse largement le domaine d’existence des "Humeurs stratégiques". Au delà, en effet, de considérations générales sur le futur d’un groupe et des actions actuelles d’adaptation, c’est toute la mécanique de l’évolution qui est en cause.


L’ETAT DES LIEUX

D’abord, la remarque de notre lecteur demande à être nuancée. S’il est vrai que nos analyses s’intéressent le plus souvent à "l’état des lieux", il nous arrive souvent de dépasser le décryptage de la "ligne générale" pour indiquer les directions dans lesquelles l’évolution de la société semble s’engager.

Cela étant posé, rappelons tout de même, la génèse de notre regard. Au risque de paraître simplificateur à l’excès, nous allons tenter quand même d’en exprimer la cadre au moyen des quelques hypothèses suivantes :

- Une société n’existe que comme une construction humaine destinée à répondre à un certain nombre de besoins explicites, le premier étant de permettre aux "sociétaires" de survivre dans les meilleures conditions. La volonté de satisfaire ces besoins constitue "l’à quoi ça sert" de la structure.

Les structures socio-sociétales propres à la pratique de l’induction ou de la déduction sont incompatibles. La pratique de la déduction suppose la prédominance du groupe sur l’individu, celle de l’induction exige au contraire la prédominance de l’individu.

En ce qui nous concerne, depuis le premier jour, la survie du groupe repose sur l’amélioration permanernte de la production et le développement de l’outil le plus performant. Dès lors que ces "à quoi ça sert" ne répondent plus, partiellement ou dans leur totalité, aux interrogations d’une partie importante du groupe, celui entre dans un mécanisme de crise. Selon la distance qui existe entre les problèmes posés et les solutions que la structure peut tenter d’apporter, l’évolution de celle-ci peut aller de la nécessité de quelques ajustements, fussent-ils majeurs, à l’effondrement général.

Ainsi, les divers mouvements auxquels nous avons assisté depuis des millénaires et qui ont pris des formes diverses, jacqueries, révoltes, révolutions, etc..., présentent tous un caractère commun. Quelles qu’en soient les conséquences, la structure résultante est demeurée immuable. Un roi, un empereur, une démocratie représentative, une dictature, une théocratie, peu importe la forme, dans le fond c’est toujours la même chose : des chefs et des exécutants, bref une structure tactique.

- Les progrès techniques et technologiques que nous avons développés depuis le milieu du siècle dernier ont conduit à un bouleversement fondamental de l’appareil de fabrication. L’apparition de l’électronique, de l’informatique et leur conjonction en automatique ont détruit l’expression d’un "à quoi ça sert" dont la main de l’homme était un élément fondamental. Simultanément, notre structure socio-sociétale a perdu toute légitimité opératoire. Les principes mêmes qui la gouvernaient n’ont plus aucune réalité dans l’univers qui s’ouvre à nous. Il n’y a pas d’adaptation possible, l’objectif à atteindre étant au delà des mécanismes habituels de réajustement. Nous devons quitter une structure du "comment" pour développer une structure du "pourquoi". En quelques mots, changer de mode de pensée dominant : passer de la déduction conquérante à l’induction créatrice.

Le problème, c’est que des structures socio-sociétales propres à la pratique de l’un ou l’autre mode de pensée sont incompatibles car elles reposent sur des comportements individuels et collectifs sans aucun point commun. La pratique de la déduction suppose la prédominance du groupe sur l’individu, celle de l’induction exige au contraire la prédominance de l’individu.

Cela dit, l’expérience quotidienne nous enseigne que tous les appareils que nous avons successivement mis au point, sont aujourd’hui incapables de résoudre les problèmes qui se posent. La crise ne touche pas un domaine particulier, elle traduit l’obsolescence de tout un système. Comme la civilisation mécaniste occidentale a asservi toute la planète, cette crise est aujourd’hui planétaire même si certains secteurs semblent y échapper.

- Jusqu’ici, nous avons pu nous contenter de remises en cause superficielles. L’esprit d’invention, aléatoirement distribué, suffisait à assurer une évolution des situations et des mentalités. Ce n’est plus le cas. Toute la structure s’effondre et chaque jour nous en apporte une manifestation supplémentaire. En fait, le modèle que nous nous sommes forgé tout au long de cette expérience ne nous permet plus d’interpréter, puis de gérer les événements que nous subissons. Ce modèle, affiné tous les jours, nous a conditionné et gouverne nos regards, nos analyses et nos comportements. Tant que nous n’aurons pas su, pas pu, nous en dégager, nous ne saurons pas rompre avec le processus de délitement qui nous gouverne.

C’est dire qu’il faudra du temps, beaucoup de temps, avant que l’idée ne se répande de son obsolescence et que des groupes de plus en plus nombreux commencent à s’interroger d’abord et à tenter, ensuite, d’autres solutions.

MAIS C’EST AUJOURD’HUI QUE DEMAIN SE PREPARE...

Cette "descente aux enfers", car c’en est une, verra peu à peu disparaître ce qui fait notre structure sociale .Déjà, nous observons une perte du sens de l’appartenance et sa substitution par des communautarismes de plus en plus fractionnés. Déjà la loi n’est plus qu’un souvenir dans des espaces de plus en plus nombreux même si, pris isolément, ils n’englobent que des portions géographiques limitées.

Nous devons apprendre à résoudre les mille et un petits problèmes quotidiens de la vie en groupe alors que la collectivité sera de moins en moins capable d’en assurer l’assomption. En fait la plupart des problèmes peuvent être résolus sans attendre d ’une administration débordée qu’elle manifeste son impuissance.

À mesure que cette dissolution sociale s’étend, nous inventons des gestes répressifs dont l’application se réduit de plus en plus. Bref, ce n’est pas encore la généralisation d’une "loi du plus fort" mais c’est un début de jungle. Des mouvements, apparemment sociaux ou prétendus tels, ne sont en fait que des prises de pouvoir encore limitées dans le temps et l’espace, de véritables actions de commandos. La criminalité prend des caractères tout à fait inédits et se développe dans un climat où la notion même de référence n’existe plus. Jusqu’ici, le crime se définissait comme une transgression, maintenant tout acte est légitimé par sa performance. Rien ne semble interdit. Au point que les "délinquants" ne peuvent même plus être confrontés aux conséquences de leurs actes, à leurs actes mêmes, car ils sont incapables d’en apprécier le caractère social. Que signifie, en effet, le vol par exemple, quand la notion initiale de propriété s’efface devant l’expression nue du désir ? Que pèse la vie quand la pérennité du groupe n’a plus de sens ?

Dans la mesure où le groupe perdra de plus en plus toute capacité d’imposer une "loi", il est probable que l’organisation collective prendra également un sens différent. Les individus seront conduits à envisager des conditions de survie qui relèveront de leurs capacités personnelles à gérer des situations inattendues. Certes, la désintégration absolue n’interviendra pas du jour au lendemain mais le besoin de gestions individuelles ne manquera pas de s’exprimer dans un avenir proche... si ce n’est déjà fait.
 ?De quoi, alors, seront faites ces gestions individuelles ? C’est là, justement, qu’il devient nécessaire de s’interroger sur la forme et la nature que pourraient présenter des organisations sociales pour répondre au mieux aux exigences d’une société où le mode de pensée dominant sera l’induction. Depuis longtemps, nous pensons que le réseau systémique est une des organisations possibles.

S’il est possible, relativement facile même, d’en faire une description théorique, les comportements individuels et collectifs qu’il faudra manifester seront le résultat d’un long et pénible apprentissage. Compte tenu de la versatilité des tempéraments, de la paresse des individus comme de leur goût à se faire prendre en charge, ce n’est qu’à la suite d’un long processus d’essais et d’erreurs que la communauté parviendra à mettre au point le principe d’une structure stable. Ce qui signifie qu’il nous faudra inventer de manière permanente, générations après générations.

Mais inventer quoi ? Tout d’abord, apprendre à résoudre les mille et un petits problèmes quotidiens de la vie en groupe dans des conditions où la collectivité sera de moins en moins capable d’en assurer l’assomption. Nous développerons une démarche de propositions élémentaires de portée de plus en plus étroitement locale. Une procédure de contrats, par exemple, mettant en jeu des groupes relativement restreints.

En fait aujourd’hui, la plupart des problèmes peuvent être résolus sans attendre d’une administration débordée qu’elle manifeste son impuissance. Cela ne signifie pas que, pris individuellement, l’agent d’EdF-GdF, l’enseignant, le postier ou l’agent de police, le cheminot et le RATPiste, ne soient pas en mesure d’assurer leur fonction. Mais, pris dans les chaînes d’une organisation obsolète, leur capacité individuelle se dissout dans une incapacité collective.

Bien sûr, ce n’est pas demain que nous nous substituerons aux uns et aux autres en nous saisissant, par exemple, des manettes de conduite d’une locomotive ou d’un métro. Mais qui nous empêchera, localement, de réinventer le taxi collectif ou le covoiturage sur des bases d’une collectivité nouvelle ? Un champ parmi une multitude ! Ici et là, depuis toujours, des groupes de citoyens mécontents mais entreprenants ont su pallier l’insuffisance collective. Ce qui changera, sans doute, c’est que des groupes de plus en plus nombreux combleront les vides institutionnels. Nées du besoin, ces démarches seront plus proches de nous. Les solutions qu’elles ne manqueront pas d’offrir seront probablement mieux adaptées à la réalité que le fruit de la tradition et de la sclérose institutionnelles.

Aussi est-ce dans une optique de propositions de démarches à entreprendre dans un état d’esprit différent du monde taylorien que les "Humeurs stratégiques" se sont décidées à proposer des solutions à mettre en œuvre "autrement". En sachant qu’elles ne seront pas généralisables et que se serait déjà un grand succès que de résoudre quelques microproblèmes sans mettre en branle les appareils socio-sociétaux. A mesure que nous en résoudrons sans prétendre à des généralisations, la multiplication de ces "prises en mains citoyennes", toujours locales, limitées dans le temps et dans l’espace, finira bien par devenir un réflexe.

Ce que nous inventerons ne ralentira sans doute pas le processus dans lequel nous sommes engagés. Mais, à coup sûr, cela créera ces pistes qui rendront le futur plus facilement civilisable... tout en rendant le présent plus confortable.

Qu’en pensez-vous ?


mercredi 31 août 2005 (Date de rédaction antérieure : mars 2005).